-Moi, je dis que les intellectuels morts n'ont pas à intervenir dans nos débats actuels.

- Faut voir.

- Posons-leur la question.

         
         
         

Achille

      Quoi! Suis-je resté si longtemps en Asie Mineure que l'on me croit mort? Allons, que ceux qui l'affirment se lèvent; je propose de défendre mon honneur en combat singulier avec ces coeurs de cerfs, chiens menteurs! Car si je suis mort, aussi bien retourner dans ma Phthie fertile, auprès de mes vaches et des mes chevaux, et cesser le combat sous les beaux remparts d'Ilion la Sainte! Non, je vous le dis à tous, chiennes de face, non seulement je suis bien vivant maintenant, mais après la prise de Troie la bien située, je serai immortel.

Au conseil des princes grecs, toujours ma parole est écoutée, car malgré mon jeune âge, je demeure le plus vaillant des guerriers. Nestor le sage lui-même a incité le puissant Atride, Agamemnon, pour qu'il entende ma voix, car, comme il l'a si bien dit, je suis le rempart des Achéens dans cette guerre dangereuse! Je suis le meilleur des Achéens et ceux qui ne m'écoutent pas seront affligés des plus grands regrets. Je suis force et seule force peut régner sur ce monde peuplé de gens de rien. Sachez-le. Car telle est la volonté de Zeus.

Achille
         
         

Alexandre le Grand

      «Les intellectuels morts n'ont pas à intervenir dans nos débats actuels»!!? Ah!Ah!Ah! Voilà bien une remarque d'homme des temps modernes. Imaginez-vous, petit présomptueux, être issue d'une quelconque génération spontanée, apparue comme par enchantement et détachée de tout passé? Malgré tout le respect que je dois à notre grand Démosthène, l'homme est un animal historique qui s'inscrit dans un long et profond mouvement d'idées et d'actions. Il ne peut se construire sans connaître ses racines.

En conclusion, homme du XXIème siècle, au lieu de vous complaire dans votre suffisance, profitez de l'occasion qui vous est offerte ici de converser avec les génies de l'histoire humaine pour acquérir la sagesse qui semble tant vous faire défaut!

Que les dieux vous pardonnent votre hybris!

Alexandre le Grand
         
         

Antigone

      «Intellectuels morts»... «Débats actuels»... Comme dit mon arrière-arrière-arrière-etc.-petit-fils Georges Séféris, «Drôles de gens! Ils se croient en Attique et ils ne sont nulle part». Vous vous croyez vivants et vous n'êtes nulle part. Vous érigez dans vos cr'nes des murs épais entre les morts et les vivants parce que vous avez peur de mourir, et c'est votre peur qui vous étouffe mieux que le lien de soie que je noue à mon cou. Oui, drôles de gens.

Antigone
         
         

Aphrodite

      La bouche de cet ignorant devrait être brûlée par les flammes d'Héphaïstos! Mais ne sait-il donc pas que je suis immortelle? Et que les Dieux ont permis aux mortels comme Ulysse de visiter le monde des morts? Il n'a qu'à consulter l'oracle pour comprendre que les Dieux ont le pouvoir d'entendre les demandes des mortels depuis l'Olympe. Zeus s'est aussi ouvert au parchemin électronique Dialogus et j'en témoigne, ma réponse même en est une preuve! La bêtise humaine... c'est un mortel d'une grande intelligence qui a prononcé ces mots. Le peuple ne sait-il pas que la sagesse des anciens peut leur être utile voire essentielle au développement de la cité et de l'oikos?

Aphrodite, Déesse de la Terre nourricière
         
         

Louis Aragon

      Non mais est-ce une plaisanterie? Qui est mort ici? Personne que je sache. En tous les cas, je peux vous dire que je suis bien vivant et que mon coeur tape toujours aussi fort dans ma poitrine. Qu'est-ce que c'est que ces préjugés? Pourquoi interdirait-on les débats des sujets actuels à qui que ce soit? Je vous signale que beaucoup de morts laissent plus de traces que certains vivants tristement communs!

Prenons un exemple. J'ai écrit durant toute ma vie, et je compte bien persister dans l'esprit des gens lorsque je quitterai ce monde. Tout ce que nous faisons lors de notre existence terrestre vise à nous rendre d'une certaine façon immortel. Donc, au fond, qu'est-ce que la mort?

Je n'aurai qu'une chose à vous dire, à vous, qui vous permettez de classer les gens, de la manière la plus basse qui soit: dans la vie, il ne suffit pas de se taire, il faut savoir dire autre chose. Donc, si quelqu'un désire parler, qu'il le fasse! Ici et maintenant, intellectuel ou pas!

Heureusement pour nous, la pensée reste libre.

Aragon
         
         

Aramis

      Amis du pays de Dialogus,

Lorsque feu mon père m'arracha de mes montagnes où j'aimais tant jouer étant enfant, je me mis à étudier sans relâche sous la coupe d'un précepteur, puis chez les jésuites, à Pau. J'ai tant aimé lire les Saintes Écritures, parler latin et me plonger dans la pensée de saint Thomas que je me destinai d'emblée à entrer dans les ordres. Mon père, mousquetaire dans l'âme, en décida autrement pour son fils unique (et accessoirement, il y eut aussi quelque bêtise que je fis pour cause d'avoir trop aimé la poésie)… Toujours est-il que mon amour des lettres et de la philosophie ne m'empêcha pas d'entrer chez les mousquetaires chez qui, effectivement, les morts ne parlent plus une fois tombés au champ d'honneur.

Je ferai une exception toutefois pour ceux que vous nommez «intellectuels». Ce sont les seuls morts qui parlent encore, pour ce que j'en sais, et cela bien après qu'ils ont rendu leur âme à Dieu, ou au diable, c'est selon, et je puis vous citer bien des exemples récents forts connus de tous.

Imaginez ma terre du Béarn, au siècle dernier, complètement dévastée par les guerres de religions. Des villages furent rasés, les familles séparées, la mort, la haine et la division. Au nom de qui et au nom de quoi? Par fidélité pour la reine Jeanne qui n'était plus, par adhésion absolue à la Réforme de monsieur Calvin, qui avait pour sa part déjà quitté ce monde depuis longtemps, pour la Régente ou le roi d'Espagne très catholique qui eux aussi ne sont plus? Quelques conversions plus tard, et le peuple à peine remis de ces conflits religieux provoqués par des intellectuels morts, d'autres disparus nous envoyaient sur les champs de bataille, et je les servis fidèlement. Louis le Juste et le cardinal de Richelieu nous ont entraînés dans une guerre qui leur a survécu des années, parce que leur pensée avait rejoint celle de Mazarin qui, lui, était bien vivant.

Ce que j'essaie de démontrer, c'est que pour que les gens du passé ne viennent pas perturber nos débats actuels, il faudrait qu'ils n'eussent jamais écrit, et que par conséquent leurs idées ne leur survécussent pas. Ou bien, il faudrait qu'il n'y eût plus personne pour les lire, nous serions alors à la fin des temps et forts préoccupés par le Jugement dernier…

Cette remarque m'étonne donc au plus au point. Il me semble que tous les débats actuels ont été entamés par des intellectuels morts aujourd'hui mais qui font plus qu'intervenir dans nos discussions. Ils en sont la source, d'une façon ou d'une autre. Dire le contraire, c'est un peu faire le procès de l'écriture… Si ces esprits du passé n'inspirent que des débats, c'est qu'aujourd'hui nous vivons enfin en paix.. Mais pour combien de temps? J'ai tant vu d'intellectuels morts semer la discorde bien malgré eux à cause de la passion de leurs partisans! En attendant, nous aurions bien tort de nous priver du plaisir de converser ensemble puisque Dieu a fait en sorte que ce fût possible.

Je suis, amis de Dialogus, votre serviteur bien vivant, de l'autre côté du temps.

Aramitz, le 11 septembre 1669

ARAMIS
         
         

Robert d'Artois

      Diantre, pourquoi souhaiterais-je intervenir dans vos débats? J'ai déjà bien assez à faire avec l'Artois, croyez-moi!
         
         

Athena

      «Les intellectuels morts»? Quelle offense faite à ma vie éternelle! La Déesse que je suis est la Raison. Je pense et je réfléchis, je protège la Cité et préside les Arts, c'est à moi que les mortels prient pour la Victoire au nom de Niké que je tiens dans la mains. Être une Déesse est synonyme d'immoralité, donc comment peut-on me qualifier «d'intellectuel mort» alors que je ne peux mourir en aucune façon bien que les mortels ne croient plus en rien? Les mortels n'utilisent-ils pas les théories de ces «intellectuels morts»? Que je disparaisse si on ose affirmer le contraire! Ainsi s'opposerait-on à ma Raison et à ma Sagesse? Que les foudres de mon divin père foudroient ce vil profanateur! Les temps ont bien changé. Les pauvres mortels osent provoquer ma colère. L'intelligence et la raison demeurent l'essence même de l'humanité. Je suis celle qui a inculqué aux mortels ces dons. On ne cesse de discuter, de débattre sur les théories des mathémticiens, des philosphes. Que Socrate, merveilleux mortel, m'en soit témoin. Je ne veux plus répondre aux offenses ignobles et infâmes de ces petits mortels, aussi sarcastiques soient-ils.

Je ne peux que leur souhaiter une belle et heureuse vie, si éphémère.

Au nom de la Raison, de la Guerre, de la Paix, des Arts et de la Cité,

Athena, et que la Victoire vous accompagne.
         
         

César Auguste

      Je ne comprends pas très bien ce que vous entendez dire par "intellectuels". Le mot semble vouloir dire qu'il s'agit des gens qui savent "intelligere", c'est-à-dire qu'ils ont la capacité de comprendre, ce qui devrait être assez normal pour la plupart des êtres humains. Peut-être faut-il les distinguer par leur culture et par leur amour pour les études et les arts? Dans le monde romain tout homme libre était cultivé et s'intéressait activement aux arts libéraux et aux beaux-arts. Et je crois que se soit de même aujourd'hui. S'agit-il, alors, d'une sorte de corporation? comment dites-vous: une lobby, une mafia? dans ce cas je vais laisser tomber le mot "intellectuel", dans lequel j'aurais du mal à me reconnaître. Mais dans la question du caricaturiste du Monde

Il y a un autre point qui me gêne un peu: là où il dit que ces défunts "n'ont pas à intervenir". On pourrait comprendre que Dialogus donnerait à des gens du passé la faculté de s'immiscer dans des affaires qui ne les regardent pas. Ce n'est certainement pas vrai, puisque ces personnages ne sont pas sont là pour prendre la parole à leur gré, mais pour être à la disposition de ceux qui veulent s'adresser à eux.

Je vais donc répondre à la question plus générale, qu'il faudrait formuler ainsi: "est-il souhaitable que des personnes qui sont mortes puissent s'exprimer si quelque vivant leur pose des questions?". Je n'avais que 4 ans quand j'ai perdu mon père naturel Octave. Quant à mon père adoptif, le divin Jules César, lui aussi je n'ai pu le voir que très peu (entre une campagne et l'autre, et quand je l'ai rejoint en Espagne) avant que les parricides ne l'aient horriblement poignardé. Dans ces conditions, j'aurais bien aimé pouvoir leur poser des questions, après leur mort, pour les connaître un peu mieux et profiter de toute l'expérience qu'ils auraient voulu me transmettre. De même, j'aurais aussi bien aimé pouvoir dialoguer avec d'autres célèbres personnages du passé, à partir de mon ancêtre Énée et au moins jusqu'au grand Scipion et à son poète Ennius, puisque les informations qui nous étaient parvenues des époques plus archaïques étaient assez incomplètes, et nous avions envie d'en savoir un peu plus.

Quant à la possibilité de m'exprimer moi-même "post mortem", je la juge extrêmement souhaitable. C'est évidemment pour ça que j'ai adhéré à Dialogus. En effet, lorsque j'étais encore parmi les mortels, j'avais été très consciencieux envers la postérité, puisque j'avais pris toutes les mesures qu'il fallait pour assurer que la mémoire de mes batailles et de mon règne soit transmise d'une façon complète et fidèle. Il n'y avait pas seulement l'histoire monumentale de Tite Live et l'oeuvre des autres historiens, mais j'avais aussi laissé mes propres écrits, avec un récit tout à fait sincère et détaillé des parties les plus importantes de ma vie. Étant donné que la plupart de ces écrits a été perdue, je trouve très naturel que quelqu'un ait envie de me poser des questions, et je suis très content de pouvoir y répondre.

Imperator Caesar Augustus, Pater Patriae
         
         

Hannibal Barca

      Cher lithographe,

Votre question me trouble. Les gens de votre peuple, qui se distingue par sa langue, ses lois et ses mœurs, n'ont-ils pas recours aux affaires passées pour régler les leurs? Je crois que même les cités rustres du Nord - même Rome - ont développé un système de jurisprudence qui s'apparente à l'efficace modèle punique. Alors si les évènements du passé interviennent dans le cours de nos vies, pourquoi refuser cela aux disparus? Voilà une pensée typiquement lacédémonienne que de ne croire qu'au présent, et je suis déçu de vous l'entendre écrire.

Les regrettés doivent nous apprendre - combien aurai-je profité de la sagesse de mon noble père MLKR (Hamilcar comme vous l'apellez) et de tous mes proches perdus à la guerre! -, et le veulent, ne serait-ce que pour ajouter à l'utilité de leur vie au sein de leur cité.

Sachez donc que vous apprécieriez être le sujet d'une conversation élogieuse, d'un débat virulent ou d'un procès important, et que tous les hommes nobles en désirent autant.

HNB BRK
         
         

Simone de Beauvoir

      Les intellectuels «morts», contrairement à ce que cet homme croit, interviennent de toute façon malgré eux dans les débats du présent. S'ils ne sont plus de ce monde, leurs idées continuent à exister par la plume et la bouche de ceux qui travaillent leurs thèses ou qui s'en inspirent pour comprendre le monde dans lequel ils vivent... Si les hommes sont mortels, leurs pensées quant à elles sont immortelles.

Tous les hommes sont mortels, et c'est bien tant mieux! Aucun amour, aucune amitié, aucun bonheur n'aurait de valeur si la vie était infinie. Je ne troquerais pas ma finitude inéluctable contre l'immortalité qui me ferait prisonnière. Mais, si je peux par un curieux processus pousser mon engagement social jusque dans un présent qui n'est pas le mien et y confronter mes idées avec les siennes, pourquoi pas? Pour l'instant, je ne suis pas morte, j'existe toujours en mon époque: aussi bien enrichir ma vie de cette dimension nouvelle qu'offre Dialogus!
         
         

Ludwig Van Beethoven

      Vous me parlez d'"intellectuels morts" mais je suis bien vivant, Monsieur, je vous écris véritablement en chair et en os même si mes os sentent bien leur fardeau ils le portent néanmoins. En ce qui est de mon opinion, je n'ai point hésité à l'exprimer sur le Monde qui m'entoure, l'arrogance, les inepties de ceux qui le gouvernent et continuerai sans licence, et je vous confie que mes amis semblerait-il, doivent négocier avec le chef de police de notre ville que celui-ci fasse le sourd, haha, devant mes commentaires et qu'ils soient considérés sans conséquences... Mais ceci dit, cela m'occupe suffisamment. Et si l'on nous considère déjà visionnaires à notre époque imaginez donc à une autre...


Respectueusement,

Ludwig van Beethoven

ps. Vous mentionnez un "rocker", je ne comprends point, mais me souviens d'une partition qui m'a "secoué" et vous aussi!? Je demande l'indulgence en ce qui concerne ma correspondance. Mes éditeurs et ceux qui m'on fait des commandes savent que ni moi ni eux n'avons le choix.
         
         

La Belle

      Ah ça!

Alors la, il faut poser cette question à Madame Leprince de Beaumont.

La Belle
         
         

Cyrano de Bergerac

      Ah! Non! C'est un peu court, jeune homme!
On pouvait dire... Oh! Dieu!... bien des choses en somme...
En variant le ton par exemple tenez:
Agressif: hors d'ici! Monsieur vous détonnez
Nous n'admettons céans que des esprits...Vivants.
Amical: c'est pour vous qu'on sonne l'olifant,
On réveille les morts quand leurs notes s'échappent.
Descriptif: c'est un choc un fort triste handicap
Que dis-je un handicap, une peine insoluble.
Curieux: ce drap blanc duquel on vous affuble,
Est-ce habit d'orateur ou habit de fantôme?
Gracieux: eûtes-vous tant de joie chez les hommes
Qu'avec obstination vous leur faites l'offrande
De votre érudition quand le Ciel vous demande?
Truculent: les débats devront avoir des pauses
Pour que des débateurs on recense les os.
Pédant: non content d'être de petite noblesse
À la camarde vous brûlez la politesse.
Campagnard: dam' bon djiou c'est-y donc ben qu'à c't' heure
On a beau calancher on rest' cultivateur?
Naïf: mort ou vivant, est-on de même taille?
Militaire: debout les morts! à la bataille!
Pédant: Apollon seul, qui vous sauva Electre,
Eût assez de bonté pour vous subir en spectre.
Emphatique: Osiris, voilà tes fils, tes filles.
Lyrique: le Phénix a donc de la famille
Respectueux: quittez Monseigneur votre hôtel
Joignez l'Académie, vous voilà immortel.
Admiratif: jamais défunt n'eut tant de vie
Pratique: pourriez-vous m'éditer un devis?
C'est là une trouvaille qui vaut quelques lingots
Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
« Le voilà donc ce mort qui s'obstine à paraître,
Au milieu de nos vies, il en rougit le traître!»
Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
Si vous aviez un peu d'ouverture d'esprit
Ou peut être un peu moins car en fait d'être ouvert
Votre esprit fleure bon, Monsieur, le courrant d'air,
Et parmi les arcanes de la littérature,
La seule qui vous aille, c'est la caricature.

Savinien de Cyrano de Bergerac.
         
         

Bouddha

      Ô frère humain, ta position est bien curieuse. Notre naissance ne signe-t-elle pas du même coup notre arrêt de mort? Nous sommes tous des morts en sursis, déambulant comme des fantômes. Nous naissons, nous mourrons, nous naissons et nous mourrons, encore et encore. Mon heure n'est pas encore venue mais je suis certain de deux choses: de l'inéluctabilité de celle-ci et de l'ignorance du moment de sa venue. Et écoute ceci, ô frère humain, les préoccupations de l'homme ont toujours été les mêmes et elles le seront jusqu'à la fin de son règne.

Bouddha
         
         

Louis II de Bourbon

      Messieurs,

En réponse à vostre gravure sur les intellectuels «morts» et les débats actuels, je vous répondrai ceci:

Bien qu'ayant été toute ma vie un homme d'action, jusqu'à ma retraite des armées, j'ai un grand respect pour les penseurs. Ces gens, qui sont toujours ouverts à un bon débat, me plaisent et apportent une richesse incontestable dans leurs propos. Pourquoi pensez-vous qu'encore aujourd'hui, au XVIIe siècle, les élèves de nos Collèges apprennent toujours la logique d'Aristote ou mesme les exploits d'Alexandre, qui ne fut certes pas un grand penseur mais certainement un grand homme? Serait-ce parce que leurs enseignements ne valent point la peine d'être pris en compte? Qui êtes-vous donc pour mettre en doute la valeur et le bien-fondé de leur participation à nos débats actuels? Pensez-vous qu'ils ne peuvent rien nous apprendre sur nous-mesme?

Ceci dit, je réponds à votre apostrophe par amour du débat, puisque moi-mesme étant encore vivant, je ne suis certes pas touché personnellement par vostre propos. Le débat est ouvert, Messieurs. Libre à vous de le continuer.

Louis de Bourbon, Prince de Condé
         
         

Betty Boop

      Bonjour très cher caricaturiste,

Ravie de voir que vous me considérez comme une intellectuelle! Mais pas ravie du tout de voir que vous nous considérez -mes comparses et moi- comme n'étant pas des intellectuels concernés dans vos débats actuels. Sachez que le sagesse que nous avons acquis d'année en année pourrait grandement vous apporter. Rien ne nous échappe et de fer, nos opinions sont forgées. J'ignore ce qui me prend, moi, Betty Boop, d'user de tant de conviction... j'imagine que cette supposition m'insulte légèrement.

De plus, l'actualité se démode-t-elle? Ce que je sais, c'est que mes intellectuels d'amis et moi, ne se démoderont jamais, donc... vous allez devoir, en toute quiétude, vous y habituer.

Avec le respect qui vous est dû et tout le reste, (boop-boop-a-doo!)

Sincères amitiés,

Betty Boop
         
         

Giordano Bruno

      Signor le «caricaturiste»,

Je vous demanderai tout d'abord de bien vouloir préciser ce que vous entendez par... mort. Si pour vous la vie est un épisode charnel de l'existence, alors effectivement j'aurai bien du mal de rejoindre les débats qui vous diviseront à l'âge du Deuxième An Mil, et il en va de même pour Socrate, Pyrrhon et Diogène (oh, l'inestimable interlocuteur que voilà!).

Cependant, un homme est plus que cela. Pour entendre mon coeur battre et mon souffle haleter, procurez-vous donc l'un de mes ouvrages et faites-en la lecture... Assurément je serai entre vos mains plus vivant que dans ces sordides geôles dans lesquelles je croupis aujourd'hui, en avril 1597! Je suis immortel dans mon oeuvre, mon écriture brave les lois du temps. Et je suis aussi immortel par ce Dialogus que je viens de découvrir...

Et surtout, un homme est un agencement de signes célestes, la conjoncture de trajectoires stellaires, un point sur une carte des constellations... Ce qui doit se produire, se produira. Tous les destins ont été réglés, depuis la nuit des temps, par Dieu, l'Âme unique et irremplaçable de l'Univers infini. Nous le rejoindrons, vous comme moi, dans son Empire de la Conscience.

Vous me répliquerez avec assez de verve, je pense: «Si vous êtes éternel, Monseigneur Bruno, vous n'en êtes pas moins le soucis d'une époque. Cette époque n'est plus la nôtre, vous êtes obsolète.»

Je suis effectivement dépassé, Signor, si votre intention est de me questionner sur la société de votre époque, les machines qui dans votre siècle servent aux maçons, et l'art culinaire du Deuxième An Mil. Cependant, si vous voulez bien vous prêter au jeu de Dialogus, si vous êtes prêt à parler avec nous tous, nous les immortels, de choses essentielles, de choses intemporelles, de ces choses qui seules méritent qu'on dérange un être des siècles passés pour l'en entretenir, et qui seront à jamais le soucis des hommes, si vous êtes prêt à devenir à votre tour immortel dans les arcanes du Dialogue, alors vous avez compris la raison même d'exister et de... penser.

La raison qui me conduit moi-même très probablement sur le bûcher.

Voyez-vous, ce n'est pas pour rien qu'un philosophe et savant de mon ordre s'intéresse à l'hermétisme. On trouve souvent dans cette science interdite des réponses que voudraient taire les hommes. Trop rares sont ceux qui admettent que la signification même de leur existence peut se résumer à quelques mots, quelques phrases ; et surtout, qu'ils ne sont absolument pas maîtres de ces mots-là.

En vous remerciant de votre inestimable patience dans votre nouveau monde, et vous priant d'accepter l'existence même de cette lettre et sa portée comme preuve de ce que j'avance -si votre problème, que vous vous poserez dans un demi-millénaire, m'intéresse moi, c'est bien que les morts ont raison de s'en mêler, non?-... je vous prie d'agréer, Signor, mes hommages embourbés.

Giordano Bruno le Nolain
poète, philosophe, physicien, mathématicien,
et hérésiarque incombustible
         
         

Caligula

      Eh bien dis à cet ahuri de ma part, ami Philibert, que je ne suis nullement mort. Et pour ce qui est d'être un intellectuel... est-ce que cet excrément de ver nécrophage me comparerait à ces rats de Tablinum, qui hantent les demeures patriciennes, une odeur aigre dans leur bouche édentée et un rouleau usé sous le coude? Il trouve peut-être que j'ai une tête de Sénèque? Hein? Non mais alors! Il veut ma main gravée dans la truffe, cet imbécile? Intellectuel lui-même! Et mort aussi! Car mort de honte, il devrait l'être! Profiter d'un petit trou blanc pour dessiner des graffitis au milieu d'un texte! On n'a pas idée! Barbare! Au prix où est le papyrus! Va dessiner sur les murs des latrines publiques, elles sont là pour ça. Sauvage !

Gaius
         
         

Maria Callas

      Je n'ai jamais été une intellectuelle. Dès l'âge de quatorze ans, mon travail a consisté à perfectionner ma voix, apprendre le répertoire, me produire sur les scènes du monde. Ma compréhension des choses a toujours été plutôt instinctive, ce qui ne m'a pas empêchée d'être consciente de mes lacunes et de chercher à les combler.


J'ai eu la chance de croiser deux intellectuels qui m'ont énormément apporté: Luchino VISCONTI et Pier Paolo PASOLINI.

Plus que des metteurs en scène, ils ont été des guides pour mon art et aujourd'hui encore je leur voue une grande admiration et une éternelle reconnaissance. Je suis convaincue qu'à travers leur mise en scène ils nous transmettent une vision du monde dont on se souviendra pendant de très longues années.

Ce sont des phares pour nos esprits perdus dans la nuit.

Maria.
         
         

Juliette Capulet

      Quel homme est donc assez puissant et assez empli de sagesse pour se permettre de se passer de la sagesse des anciens? Non, nul amour du savoir ne peut faire abstraction de ce que vous appellez «les intellectuels morts».

Intellectuelle, je le fus peu, j'en conviens... Mais l'expérience des années n'est-elle pas nécessaire à tout être? N'est-il pas essentiel pour l'avancée d'une civilisation de s'appuyer sur son passé? Glorieux ou non? Vraiment, je pense que nos aïeux sont les fondations solides sur lesquelles nous construisons notre futur...

Votre dévouée,

Juliette Capulet

Vérone, 1595
         
         

John Cassavetes

      Vous me demandez ce que je pense des intellectuels?

Je suppose qu'on en a besoin, qu'ils brassent des idées pour faire avancer l'histoire et la réflexion sur la condition humaine.

Moi je suis plutôt du côté de ceux qui font plutôt que de ceux qui disent, même si on parle beaucoup dans mes films, vous remarquerez que mes personnages ont du mal avec les mots, leurs sentiments et leurs émotions les submergent tant le plus souvent que l'intellect devient un carcan, et les larmes coulent, les fous rires éclatent, puis les corps s'étreignent ou se cognent.

Les intellectuels ne nous apprennent pas à exprimer notre ressenti, ou alors de façon tellement rationnelle que cela devient étouffant. Des tas de gens n'ont pas les clés pour les comprendre, ils ne sont pas allés à l'université, ils ne seront jamais concernés par leurs débats. Peut-être que nous, les cinéastes, les peintres, les écrivains, les musiciens, sommes là pour servir de relais entre ce qu'on appelle - parfois avec mépris, les gens moyens et les intellectuels.

Parce que l'imagination, le rêve, peuvent aussi créer une synergie qui transforme les êtres, et donc le monde. Si je ne le croyais pas, je n'aurais pas fait des films.

John.
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Monsieur l'Éditeur,

D'abord, j'voulais pas répondre à cette question, premièrement elle me concerne en rien· Suis pas un intello moi et, deuxièmement, les pensards y m'ont jamais piffé, alors pourquoi j'irais causer pour eux? À chaque occase y se gênent pas pour écrire toutes sortes de saloperies sur mon compte· Les trépassés, comme les avides de frissons et de décorum. Toutes les mêmes putasses qui se vendent au plus offrant et se font trifouiller en discourant de leur mère· Foutaise! Les sorbonnards, qui soient morts ou vivants, c'est des emmerdeurs de première, enculeurs d'asticots qui sont beaucoup mieux au trou qu'à venir nous dire ce qui faut faire ou pas· Les intellos, c'est des curetons qui s'ignorent, des assoiffés qui se vautrent dans leur matière grise· Le Grand Dab qui, du haut de sa nuée, dicte ce qui est bon ou mauvais pour la ferveur morale de la populace·Marche ou crève ! · Y a rien d'autre qui compte.

Non! J'crois plutôt que la véritable interrogation, si on veut se creuser les neurones pour la peine, c'est de savoir si les vivants sont aussi pourris que les morts et si les macabs peuvent leur dire en pleine poire? C'est ça, la véritable question et pas une autre. Alors là, j'dis qu'y en aurait pas long à discuter pour se faire une opinion et je sais ce que je cause.

Avec ce que je peux glaner de gauche à droite, y a pas de quoi être fier de ce que je devine· Pas grand nouveau à se mettre sous la dent pour rigoler· Ah! Si, maintenant vous faites dans la guerre propre· Les droits de la personne, la démocratie et la liberté de la marchandise, si j'm'abuse. C'est Ford de la Belle Époque· Pas mal comme trouvaille pour des gugusses branchés sur l'intellect· Original de gober cette merde sans rien répliquer, messieurs du savoir· Droit de crever de faim en autant que l'honneur de la République est sauf· Façade pour les richars· Et vive la liberté! Qui disent les pensards, y a que ça qui compte· Foutre Dieu! On croirait entendre les cocos qui gueulent l'Internationale en vendant la photo de Staline...

C'est pour ça que je dis que la question est mal fichue· Un truc pour grosses tétêtes satisfaites de leur Chaiiire· Allez! On s'en tape le bide en s'enfilant au fond du buffet une petit camphre bien propret avec les potes de l'intellect, ça n'engage personne· On peut bien raconter n'importe quoi assis dans sa piaule, ça n'engage à rien non plus· De toute manière on s'en fout, personne n'écoute vos jérémiades, alors restez entre vous, y a moins de craintes de nous emmerder.

Bref ! Pour être limpide au risque de froisser, y paraît qu'on vous entend plus gueuler à l'injustice les messieurs du présent, vous frayez avec l'ordure pour le fric et les honneurs comme des poulettes de luxe. Alors, C'est peut-être pour cette raison la honte que des mecs du passé viennent faire le boulot à votre place.

Remarquez que moi je m'en fout, tout ça prouve qu'une chose· Que finalement, c'est moi qui avais raison.

Louis-Ferdinand Céline
         
         

Cendrillon

      Un âme d'enfant est éternelle, et ceux qui peuvent la croire morte ne profitent pas de la vie. C'est une fois morts qu'ils pourront dire: «la vie, c'était bien, quand même!» Alors au lieu de vous poser des questions comme celle-là, allez au bal qui se tiendra dans mon palais ce soir. Je vous le dit, ce sera fantastique! Il y aura une ambiance du tonnerre! On a invité ce très bel orchestre, avec des violons et des flûtes uniques. Alors, vous viendrez?

Espérant vous y voir, je vous embrasse très fort.

Cendrillon
         
         

René Char

      Monsieur le caricaturiste,

En un mot nous sommes. Et nous serons tant que la mort ne sera qu'un mot. Je vous réponds mais comment m'entendez-vous? Je parle de si loin.

Nous apprécierons mieux l'espace qui nous sépare que le monde où nous vivons. Et dans cet espace nous nous poserons les bonnes questions; celles qui apporteront le calme et la tranquillité des sens.

Et ces questions commencent par: comment vous - vivant dans votre époque - et nous - vivant dans la nôtre - pouvons-nous contribuer à cette tranquillité de tous les temps?

Nous tuerons les débats et labourerons la terre.

René Char.
         
         

Charlemagne

      Sachez, messires, tout d'abord appréhender de façon correcte la sémantique de vos propos et la signification de celle-ci. En effet, je ne parle pas votre langue depuis longtemps et force m'est d'avouer que ne sachant ni lire ni écrire, mais n'étant pas dépourvu d'intelligence, par la voie de mon cher Eginhard, je me permets de vous interpeller sur ceci: quel rapport existe-t-il entre les personnages que nous sommes et qui ont fait l'Histoire et les intellectuels?

J'admets que certains d'entre nous appartiennent davantage au domaine de «l'intellegentia», mais pour beaucoup, nous sommes ni plus ni moins que les acteurs de la Grande Vie de l'Humanité. Certes, il serait frauduleux de prendre que les Grands Hommes de l'Histoire ne sont pas ou n'ont pas été des personnes raisonnées et intelligentes dans un sens, non, mais de là à nous reprocher quelque chose en nous qualifiant d'intellectuels, c'est pour ma part quelque chose qui se rapproche plus de la niaiserie que de la fausse flatterie que votre sagace ironie ne saurait cacher.

Il s'agit donc simplement de reformuler votre question, à savoir: à «Moi, je dis que les personnages morts n'ont pas à intervenir dans nos débats actuels». Dans ce cas et en conservant une totale neutralité quant à la nature de ce que nous sommes, ce qui entre nous, vous permettra d'éviter le ridicule, nous serions tous plus à même de vous répondre. Et pour ma part je ne dirais que ceci: «Allez au diable! Je suis Charles et par là même, représentant de Dieu sur Terre, celui qui fait renaître la grandeur antique de Rome dont je suis le patrice. Comme saint Augustin l'a préconisé, je ferais de la Terre une société conforme à celle de Dieu et je me sens donc en devoir de répondre aux questions légitimes de l'ensemble de mes sujets. Car moi, Charles, par la Gr'ce de Dieu, je ne suis pas l'usurpateur de la précédente dynastie que mes aïeuls pippinides ont été déposer et je n'ai aucun compte à rendre, sauf devant le Créateur. Je ne vous salue pas et craignez la fureur de mes armées si je venais à  vous rencontrer: par saint Martin, j'ai soumis les Saxons et ce n'est certainement pas vous qui allez freiner mon élan. Des têtes tomberont!»

Karolus

Roi de Neustrie, d'Austrasie, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Provence, de
Septimanie, roi des Lombards et patrice de Rome.
         
         

François René de Chateaubriand

      Rome le 8 vendémiaire AN 209

"Mort" et "intervenir" sont deux "états" antinomiques! D'autre part qui peut affirmer "posséder" un débat? Les mots, les idées, les débats ne peuvent être aliénés, ils n'appartiennent plus à ceux qui les lancent...

Vous intellectuels d'aujourd'hui, ne débattez-vous jamais d'hier? Il vous arrive certainement, assis autour d'une table, de disséquer le passé!

Enfin et pour finir, je voudrais vous rappeler que les sociétaires de Dialogus sont bien VIVANTS.

Chateaubriand
         
         

Winston Churchill

      «Tout pays qui ne connait pas son passé s'expose à le revivre.» Thucydide

Damn it! Ces journalistes se croient peut-être tout permis! Mais qui êtes-vous, obscur caricaturiste, pour refuser à Victor Hugo, à William Shakespeare ou à Jules César le droit à la parole?

Est-ce que vous auriez peur du jugement des génies du passé?

Par ailleurs, il est un point que je voulais préciser: Monsieur de Chateaubriand écrit que «mort» et «intervenir» sont deux états antinomiques. En quoi il a raison. Mais je trouve surtout que vous réalisez une superbe, bien qu'involontaire, oxymore, en écrivant l'expression «intellectuels morts». Ne saviez-vous pas qu'un «intellectuel», c'est-à-dire celui qui pense, ne meurt jamais? Ne saviez-vous pas que, parce que sa pensée aura toujours quelque chose à apprendre aux siècles qui viendront, l'intellectuel est un éternel penseur contemporain? Vous nous croyez peut-être morts; mais nous sommes plus actuels que vous, écervelé des temps modernes!

Libre à vous de négliger notre héritage; libre à vous de reproduire les erreurs du passé pour avoir l'orgueil de les avoir commises tout seul. Mais je vous avertis, «vivant» présomptueux: si vous vous engagez dans cette voie, si vous nous oubliez par pure forfanterie, si, incapable de nous réduire au silence, vous tentez tout du moins de faire la sourde oreille aux conseils que nous dicte notre expérience, alors je ne peux vous promettre que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur!

Sir Winston Churchill
         
         

Camille Claudel

      Je ne suis ni intellectuelle ni morte, et concernant vos débats actuels je ne suis au courant d'aucun d'entre eux. Il paraîtrait que je fais parti de votre passé de ce fait je ne suis donc pas informée sur ces fameux débats quels qu'ils soient... Néanmoins je suis à votre disposition si mon avis importe je le donnerai libre à vous d'en faire l'usage que vous désirez, je répondrai aux questions que l'on me posera avec le plus d'honnêteté qu'il m'est possible d'avoir, je ferai part de mes idées si l'on me le demande mais soyez sans crainte je n'interviendrai en aucun cas dans vos débats actuels... je ne pourrais d'ailleurs, car pour intervenir il faudrait déjà que je sorte d'ici où je suis maintenue faible et tremblante de froid... peut-être ne le saviez vous pas mais je suis enfermée, cloîtrée dans un asile de fou, un asile glacial auquel je ne peux réchapper et pourtant dieu sait la violence de mon désir de retourner à Villeneuve, ma ville, ma terre... Une morte peut-elle avoir des désirs? Une morte n'est-elle pas sereine et sans envie? Hors j'en possède, voyez je suis bien vivante...vivante et désireuse de vivre encore pour revoir ma terre...

Camille Claudel
         
         

Cléopâtre

      Quelle prétention! Quelle ignominie! Oser prétendre que les intellectuels morts n'ont aucunement le droit d'intervenir sur les débats présents... Morts? Ai-je l'air d'être morte? Comment osez-vous remettre en question les opinions d'une reine...

Dans ma grande gloire, je vais faire preuve de bonté et vous laisser cette vie que je vous aurais déjà ôtée si vous étiez devant moi. Sachez que votre évolution et vos débats «actuels» ne sont que le fruit d'expériences passées, d'échecs ou de victoires... C'est sur notre glorieux passé que votre civilisation s'est bâtie, c'est de nos grandes théories et de nos idéaux que sont nés les vôtres. Insolents, rendez donc hommage à ceux qui ont fait de vous des êtres civilisés. Et inclinez-vous devant mes illustres contemporains.

Recevez les hommages d'une reine qui s'est détachée de la Rancune.

Cléopâtre, Reine d'Égypte.
         
         

Clochette

      Comment?... C'est pour une interview? Hhihiiiiihi Mais oui bien sûr... Mais alors, les photos.. de ce côté s'il vous plait...: c'est mon meilleur profil!...

Alooors qu'est ce que vous voudriez savoir...? Si le fait d'être aussi jolie est un atout pour ma carrière? Quels sont mes secrets pour avoir un teint aussi lumineux? Ah je vous vois venir... si par hasard j'ai déjà eu recours à la chirurgie esthétique? Non? Ah mais non bien sûr, où ai-je les ailes?!? Quelles sont à mes yeux les principales qualités de Peter?... Ou peut-être quels sont les voeux le plus souvent formulés? Ah ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler des recettes magiques je n'en ai jamais divulgué aucune, question de principe! Alors voyons voir... mes rapports avec notre cher éditeur? des raccourcis pour aller au Pays Imaginaire? comment j'ai rencontré Schwartzenegger? mon appartement à la Maison Blanche? mes séances de méditations avec Richard Gere? mes entrées à Buckingam Palace? mes duos avec Mickael Jackson? mes folles nuits à l'Élysée? NON!??!!!?

Non!??!? Mais alors quoi?... QUOI? des débats d'intellectuels? Qu'est-ce que c'est que ce binzzz? C'est pour ça que vous m'avez dérangée en plein bal des débutantes des lucioles de l'étang de Trith ???

Alors, écoute-moi bien ma grande...

1° Intellectuels ou pas ils n'ont d'ordre à recevoir de personne! et s'il leur plaît d'intervenir, qu'ils interviennent! Ce n'est pas moi qui leur jetterais le premier grelot!

2° Morts ou Vivants, quelle différence au Pays de Nulle Part?

Quant à moi, la question ne se pose même pas: JE SUIS FÉE CLOCHETTE!

Alors la prochaine fois réfléchis quand même 2 fois avant de m'apostrofée! Allez va, sans rancune ma belle !

PFffflllluuuttttt !
         
         

Kurt Cobain

      Mr Dumontais,

Je vous écris cette réponse seulement maintenant, parce que vous parlez des 'intellectuels' et je ne me sens donc pas du tout concerné. De plus, je trouve cette question très idiotes, une sorte de nouveau racisme, créé par l'Internet, sûrement encore le fruit des richards, snobs et hypocrites. Mais si vous n'avez pas le temps de lire cette lettre, je n'en ai rien à foutre, vous pouvez la jeter à la poubelle si cela vous plait, l'important c'est que je l'ai écrite, et que je la crois.

Je ne pense pas avoir l'intelligence nécessaire que pour donner une leçon de vie à ceux de mon époque, encore moins à ceux qui vivront après moi. Mais des gens comme Karl Marx, et d'autres, qui nous ont marqués pour leur pertinence, mérite bien plus la parole que bien d'autres petits d'esprits. Et puis, après tout, nous sommes tous égaux, non ? Non, c'est vrai, nous ne le sommes pas. Mais vous me demandez mon avis, alors, sachez que je pense que dans un monde idéal, même moi, je devrais avoir le droit d'exprimer mes pensées, d'inculquer aux autres mes opinions.

Mais je vais aller encore plus loin, je vais vous exprimer le fond de mes pensées. Vous avez l'air de tous vous prendre au sérieux à discuter de bêtises pareilles, alors que vous crachez tous sur pas mal de choses autrement plus importante. Je sais que ces pensées sont très confuses, mais, personne n'a tord, qui donc a raison sinon Dieu? Tout le monde a raison, même les morts, même moi. Alors ne tournez pas autour du pot, laissez simplement dire les morts ce qu'ils ont a dire, et écoutez les si cela vous chante. Ou peut-être que, si vous avez le temps, et plutôt que de lire ce que je raconte, vous pourrez penser à vous occuper des certaines personnes qui ont plus besoin de vous, que moi j'ai besoin que vous m'écoutiez.

Voilà, je me sens coupable de vous écrire cela, parce que finalement, j'ai plus de choses à me reprocher que vous, mais vous n'aviez qu'à être plus précis. Il me semblait que moi aussi, je devais répondre.

Empathy.

Kurt Cobain
         
         

Pierre Dac

      Il y a trois sortes d' intellectuels:

1) les intellectuels intéressants dans quelques écrits ou dires qu'ils «diarhéent»...

2) les intellectuels «broussailleux» tels les pseudo-«écrivabouilleurs» de vôôôtre journal que j'utilise sans, bien sûr ,le lire (quand j'en ai acquis un gratuitement) comme papier-c... bien que l'encre des pages irri-tassent mon anus imberbe (à pépé)...

3) les loufoques («nutty-crazy» en auvergnat du sud-est à gauche-droite en péné-perçant) dont j'ai la CHANCE de faire partie INTEGRE-ET... (j'ai pô dit «intégriste», cet adjectif «fiel de l'humanité»)... pour avoir de bons exemples d'articles à raide-iger je vous conseille la lecture de «LE FOUTEUR DE MERDE» et «TANT PIS POUR VOUS» que l'on trouve par hasard-chance derrière une pile de canards-cacou comme le vôtre...

Je terminerai provisoirement en affirmant sonneclochennellement: «LE MONDE est innonde»... heu j'ai trompé «IMMONDE».

Sans range-aucune, espérant que quelques-uns chez vous ont le sens de l'hume-our loup-phoque (j'ai pô écrit «foc»!! j'suis pô homo... mais je n'ai rien contre eux)

Pierre Dac...vivant et «à taie» (d'oreiller) bien remplie par toute femme qui n'a pas peur de voir «l'autre versant de la colline»...
         
         

Pierre Desproges

      Encore faudrait-il qu'ils le puissent !
Franchement, quels débats, quels intellectuels ?

C'est actuel qui me choque dans l'affirmation du dessinateur. La plupart des badernes bien pensantes qui ont interprétés leur siècle sont en effet bien morts et je n'ai pas le sentiment que les emperruqués des salons mondains qui réclament le titre d'intellectuel ne soient pas aussi présomptueux que fats de piller sans honte les idées souvent aussi mortes de désormais cadavres pour alimenter leur fonds de commerce.

A moins de considérer Yves Montand comme un intellectuel, je ne suis certainement pas un intellectuel (en plus je n'ai même pas ma carte au parti, je ne suis pas près d'évoquer gravement de la guerre à Sarajevo au 20 heures de TF1 avec un poulpe sur la tête en signe d'opposition). Je n'ai par conséquent pas vraiment à intervenir dans la débat.

On ne m'invite fort heureusement que très rarement dans ces pince-fesses où l'on critique avec la dernière virulence la faim dans le monde, le déclin de l'occident et les licenciements chez Renault, ou l'on explique en savantes combinaisons internationales les derniers exploits bien ourdis des Laurel et Hardy de la démagogie universelle, Bill et Boris, incompréhensible pour le vulgaire, pardon le commun, en se gargarisant sournoisement des bulles du Taittinger Réserve qui accompagne si bien les Fufs d'esturgeons.

Qu'il y ai déjà un ou deux intellectuels honnêtes vivants qui s'expriment régulièrement, et on verra pour le débat. On préfère visiblement donner la parole à tout le monde et n'importe qui aujourd'hui, et pour que le plus d'électeurs vivipares soient en mesure de suivre le débat après le surgelé du soir, de la façon la plus simpliste qui soit. On ne met point la charrue devant les bFufs et n'est pas Camus qui veut.

Le mot même de débat est un de ces nouveaux slogan publicitaire trouvé par je ne sais pas qui pour flatter les auto-célébrations lénifiantes d'individualisme que sont les rencontres publiques d'aujourd'hui. Il faut faire jeune pour survivre dans la jungle des consommateurs vivant en concubinage actif avec leur téléviseur. Et, par manque de temps, je refuse ici de dire du mal des éducateurs nationaux, gardiens de Molière, de Sollers et de Duras qui eux aussi veulent alimenter le débat.

Sérieusement les derniers intellectuels sont enclos dans des asiles aux barreaux serrés ou terré dans leur chaumière à épier chacune des réflexions de leur cerveau gavé à le ligne et à la rime, nourri d'écritures et de pêches miraculeuses, dans le tumulte des vociférations commerciales de la radio d'en bas, guettant les bruits de bottes qui ne devraient réellement pas tarder à venir, si toutefois les russes ne s'arrêtent pas à 400 km de Paris ce coup-ci.

Si vous saviez la haine qu'avaient mes rustres à l'armée de l'idée même de BEPC, des gens étranges qui trouvaient plus intéressant de lire ce qu'un étranger avait écrit plutôt que d'aller gambader en meute dans la campagne en tirant sur tout ce qui bouge ou ne bouge pas, l'humanité joviale d'une foule de hooligan en quasi-béatitude alcoolique, vous n'iriez certainement pas faire le fanfaron pour qu'on supprime à titre idéologique P. Sabatier et consorts des écrans de télé ni qu'on condamne à de lourdes peines d'amende les chanteurs mièvres et les sportifs Îqui valaient trois milliards'. Et ce n'est qu'un début.

Mais je m'égare, (Saint Lazare).

Pour clore, je vous dirais que je suis pour tout ce qui peut mettre un peu d'intelligence dans le débat, et qu'il n'y a pas de raison de ne pas rappeler les mémoires d'outre-tombe dans les persiflages de salons, surtout si la conversation tombe sur Alain Minc ou les pensées de Giscard.


Je partage malencontreusement avec Jacques Lacan cette qualité d'être mort trop tôt par rapport à l'immensité des conneries que nous avions encore à dire, et ça m'emmerde.

Amicalement,
P.D.
         
         

Dracula

      Monsieur le caricaturiste

Sachez que bien que je n'ai aucunement l'intention de m'immiscer dans les débats de notre époque je pense cependant que notre avis pourrait être intéressant.

En effet j'ai moi-même en tant que mort un regard plus objectif sur notre époque que mes contemporains. N'en n'est il pas similaire pour les personnage de Dialogus par rapport à votre époque. Ne sommes nous pas vos ancêtres, ceux qui à votre époque sont au ciel. En vérité notre regard et bien plus critique que le votre.

Cependant reconnaissons le: nous sommes mort et puisque la religion ne domine plus votre époque, ce dont je suis heureux, vous voilà seul maître de votre destin.

Pour ma part, je laisserai bon grés mal grés le soin à vos politiciens de gouverner le monde. Après tout ne sommes nous pas désuet par rapport à votre époque, moi-même étant en retard par rapport à celle d'ou je vous écrit. En vérité nous pourrions difficilement apprécier votre situation.

Cependant, et je parle au nom de toute les personnes morte, comment pourrions nous rester insensibles à des problèmes tels la destruction à petit feu de la terre. Du moment ou j'étais vivant je ne me rappelle pas l'avoir légué a la génération suivante avec la température qui augment l'air qui devient irrespirable et l'on n'avait jamais, même par accident rendu une terre entière inhabitable pour des siècle. Je faisais allusions au catastrophes de Tchernobyl et au bombes d'Hiroshima et Nagasaki, j'en profite pour remercier Dialogus pour la documentation qui m'ont fourni.

Mais qu'importe, je suis déjà mort à cette époque et donc encore plus à la votre. Sachez juste que, si j'avais eu une descendance avec ma bien aimée, de léguer un monde en ruine à mes enfants. je le répète pour ma part j'ai depuis longtemps perdu foi en l'homme et ce qui se passe à votre époque ne m'intéressent guère étant donné que j'y suis apparemment définitivement mort.

En espérant, monsieur le caricaturiste que mon avis vous a intéresser, même si vous ne le vouliez pas.

Le comte Dracula
         
         

Alexandre Dumas

      «Intellectuels»? Parbleu, messieurs! Où va-t-on donc chercher des mots pareils? Si c’est ce que j’ai compris, c’est alarmant; si ce n’est pas ce que j’ai compris, c’est affligeant. Et dans l’un et l’autre cas, messieurs, vous avez perdu tout crédit aux yeux de vos lecteurs. Il y a pire, vous êtes définitivement perdus aux yeux de la postérité! Car Oui, messieurs, qu’est-ce l’individu qui naît, vit, s’enivre et meurt sans avoir laissé une trace de son passage à l’humanité? Sans avoir contribué à son enrichissement?

Oui, je vous le demande, qu’est-ce qui le distingue de cet oiseau, piaillant ce matin, ce soir à la broche, demain achevant son triste cycle dans nos intestins? Quelle différence y a-t-il alors, entre cet insouciant et les fleurs d’automne encore admirables naguère, mais bientôt foulées sous les sabots de nos chevaux et dont il ne reste plus rien après la pluie? Et vous auriez voulu que tous les hommes fussent ainsi! Ah! Croyez-moi, messieurs, à lire votre ignorante prose, j’envie mes pères qui n’eurent pas cette punition et je plains mes enfants qui grandissent avec.

Je ne crois pas, messieurs, que ce soit vous-mêmes qui ayez inventé l’imprimerie; or, vous savez ce qu’il me semble? Il me semble que ceux qui ont découvert et perfectionné ces différentes machines vivent encore en elles; il me semble qu’à chaque fois qu’on consulte tel ou tel code juridique, on fait intervenir dans le débat ceux qui l’ont pensé et adapté; je suis d’avis que pour bien modifier telle ou telle chose, il faut s’imprégner de l’idée créatrice et des objectifs du créateur. Avez-vous déjà été amenés à utiliser le théorème de Pythagore, messieurs? Si oui, vous savez qu’il intervient dans ce débat, même abstrait, celui où il faut résoudre un problème géométrique.

Pour ma part, quand je voyage à travers l’Europe, j’ai l’impression de distinguer les différentes figures qui ont participé à sa construction; sous ses nobles constitutions et institutions, je vois, debout et fier, Solon donnant des lois sages à la Grèce, Clisthène donnant la souveraineté aux Athéniens, les décemvirs donnant une constitution à Rome, Alexandre abattant la fierté des Grecs, Vercingétorix dispensant des leçons de courage et de patriotisme, Jules César donnant une nouvelle face au monde et Néron de nouvelles marges au crime, Constantin mettant fin à la persécution des chrétiens, Odoacre mettant fin à un si prodigieux empire, Charles le Grand restaurant la France et la chrétienté, Philippe Auguste affermissant la monarchie et François Ier signant l’essor de la civilisation française, Richelieu construisant sa renommée et Louis XIV son prestige, les acteurs de la Révolution en forgeant l’exceptionnalité et Napoléon en cimentant le tout et régissant l’assise légale de la société pour faire de nous ce que nous sommes aujourd’hui.

Je les vois, du haut de leurs expériences, nous indiquer la route à suivre, prodiguant des sages conseils aux sages et frapper d’anathème ceux qui nient leur importance. Le présent n’est que la somme du passé, messieurs, et l’histoire est ainsi faite que, une fois qu’on y met la main, notre empreinte y reste indélébile...

Les intellectuels morts n’ont pas à intervenir dans nos débats actuels? Où donc voyez-vous des morts dans la liste que je viens de vous mettre sous les yeux, jeune homme? Êtes-vous trop jeune pour savoir que, arrivé à un certain stade de la vie, on devient illico immortel? Ne savez-vous pas qu’il y a des gens dont le corps, réduit en poussière, est enfermé dans un tombeau tandis que eux dominent encore le monde par leurs idées, la pensée? Reprenez-vous donc, mon jouvenceau!

Alex. Dumas.
         
         

Marguerite Duras

      Un jour, j'ai lancé que j'écrirais, même après ma mort. Pour quiconque connaît un tant soit peu la littérature, il est évident que la mort est consubstantielle à toute forme d'écriture. Écrire, même après sa mort, cela revient à être lu, mais aussi à passer par toutes sortes de voies et de voix. Le posthume n'est pas seulement l'affaire des vivants, de ce qui survit, mais bien aussi des morts. Les voix spectrales qui se font entendre ici prennent le relais du corps, dans l'amitié et le respect. Donc, oui, les morts peuvent être des revenants intelligents.

MD
         
         

Albert Einstein

      Premièrement, cher monsieur, je me permets d'insister sur un point d'une importance capitale. Je ne me considère nullement comme mort. Peut-être le suis-je dans votre référentiel, mais dans le mien, je suis on ne peut plus vivant. Il est vrai que certaines théories quantiques admettent l'existence d'histoires multiples de l'Univers, cela pourrait-il être le cas présentement? J'ai toujours trouvé que cela relève de l'aberration, voire de l'hérésie, mais si tel est le cas, il se pourrait bien que ce soit vous qui soyez mort, puisque pour moi, vous n'existez pas encore. Pour le reste, je rappelle que c'est Dialogus qui m'a contacté, et non l'inverse. Et puis, comme vous n'avez jamais pu assister à une discussion entre moi, Schrödinger, et Planck, j'ose affirmer que vous ne connaissez même pas le sens du mot débat.

Albert Einstein
         
         

Sigmund Freud

      Très cher Caricaturiste,

Votre questionnement est très appréciable, mais je ne pourrais m'empêcher de vous avouer mes ressentiments à son égard. Je pense que votre affirmation est quelque peu sophiste. Pour la simple et bonne raison que vous nous considérez comme étant incapables de pouvoir discourir sur un sujet qui ne nous concerne plus. Je pense qu'il y a erreur en pensant que nous ne sommes plus d'actualité. Effectivement, je suis bien placé pour savoir qu'après des siècles passés, des récits, des idées, des pensées peuvent encore nous servir et répondre à nos propres questionnements de tous les jours. Je me suis servi énormément de mythes pour confectionner la plupart de mes théories. Et je serais d'avis de dire que des philosophes comme Socrate ou Platon répondent encore à nos interrogations.

De plus, même si l'homme ne cesse d'évoluer, il faut savoir qu'il y a une base ancestrale qui ne nous quittera jamais. Notre très cher confrère Darwin nous l'a suffisamment démontré.

Alors, pour être plus clair face à mon affirmation comme quoi il y a une part de sophisme dans votre questionnement, ce n'est pas parce que nous sommes morts que la vie ne nous concerne plus. En tant qu'athée, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais parler de la religion. Surtout que mes origines sont juives. Je pense que nous sommes dans la même optique lorsque vous posez cette question à l'égard des intellectuels, puisque c'est ainsi que vous nous nommez.

Avec l'espérance d'avoir répondu à votre interrogation.

Bien à vous.

S. Freud.
         
         

Claude Frollo

      Maître enlumineur,

Intellectuel parmi les intellectuels, je me sens particulièrement concerné par votre question…

En tant que savant, je vous répondrai: toute pensée est immortelle. Les découvertes que vous croyez nouvelles sont en fait issues des découvertes passées, qui les impulsent et les façonnent; et vos débats sont, à votre insu, baignés et imprégnés des réflexions qui les ont précédées. Isidore de Séville est fils de saint Jérôme; le génie d'Averroès bâtit ses fondations sur celui d'Aristote.

En tant que prêtre, je vous répondrai: Ubi est, mors, victoria tua? Ô Mort, où est ta victoire? Quiconque croit en Notre Seigneur aura la vie éternelle; car il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds; et le dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort.

Alors, maître enlumineur, oubliez votre question: les intellectuels sont vivants, par la pérennité de leur pensée, et l'infinie miséricorde de Dieu.

En ce jour de la Saint-Denis 1481

Dom Claude Frollo, archidiacre.
         
         

Paul Gauguin

      Le Monde n'est pas le monde.

Quand les intellectuels auront compris que la durée, l'éternité n'est accessible que par les sens ils se tairont et peindront· s'ils sont capables d'essentiel.

Et qui dit essence s'ouvre aux sens.

Ces nymphes, je les veux perpétuées, et il les a perpétuées, cet adorable Mallarmé dans l'Après-midi d'un faune; gaies, vigilantes d'amour, de chair et de vie, près du lierre qui enlace à Ville-d'Avray, les grands chênes de Corot, aux teintes dorées, d'odeur animale, pénétrantes; saveurs tropicales ici comme ailleurs, de tous les temps, jusque dans l'éternité.

Suffit.

Paul Gauguin
         
         

Théophile Gautier

      Neuilly le 03 janvier 1872

Monsieur le caricaturiste du journal Le Monde,

Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où vous avez le douteux bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de l'intellectualisme entreprise par tous les journaux, de quelque couleur qu'ils soient, rouges, vert ou tricolores.


Par chance je n'appartiens nullement à cette hideuse engeance...


Je ne suis qu'un artiste, qu'un poète qui ne recherche que le Beau et dédaigne le Vrai!

Brocardez donc qui vous voulez Monsieur et laissez moi ciseler mes sonnets!


Théophile Gautier
         
         

Carlo Gesualdo

      Cher Sinclair Dumontais,

J’ai bien reçu l'esquisse dont vous m'avez demandé quelques commentaires. Je m'excuse tout d'abord pour le retard de ma réponse, mais un petit voyage à Naples m'a pris quelques semaines. Je suis maintenant bien revenu dans ma demeure à Gesualdo, c'est là où je suis le plus en paix, quoique toujours affreusement envahi par des démons qui me font vivre un véritable calvaire. Le voyage m'a vraiment éreinté, et j'ai dû m'aliter car mes problèmes respiratoires sont revenus et il m'est difficile de rester plus d'une heure debout.

Concernant l'esquisse, il est assez difficile de la commenter. Mais je pense sérieusement que les intellectuels morts interviennent constamment dans nos débats. En effet, nous y faisons régulièrement référence, et notre modernisme constant n'est permis que par ces références au passé. Où en serions-nous aujourd'hui sans nos connaissances sur la musique antique grecque? Aurais-je pu insérer autant de chromatisme dans ma musique sans ces retours permanents vers le passé? Quant à la phrase «posons-leur la question», elle est véritablement intéressante. Ce serait un pur bonheur de pouvoir dialoguer avec Aristote, Platon, mais aussi Pythagore! Nous étudierions évidemment les nouveautés que nous avons apportées à leurs réflexions, tout en essayant de les nourrir encore! Ce serait un pur bonheur, mais quelle utopie! Tout cela tiendrait du miracle, ou de la sorcellerie, on ne peut s'entretenir avec les morts, sauf par la prière. Et si on pouvait le faire, je m'empresserai de demander pardon à Maria, ma première épouse que j'ai assassinée sur un coup de folie. Chaque jour sans elle est un vrai calvaire, et mes prières constantes, mes récitations quotidiennes de psaumes, mes séances de flagellation ne m'enlèveront jamais cette douleur.

En espérant que cette réflexion ne vous décevra pas, veuillez accepter, cher Sinclair Dumontais, toute ma sympathie.

Carlo Gesualdo
         
         

Glenn Gould

      Ainsi la question serait de savoir s'il est utile que des personnages du passé, de l'Histoire, interviennent dans les débats du présent. Elle m'oblige à imaginer une situation assez étrange.

Quelle bien étrange perspective en effet que de s'imaginer ce que l'on paraîtra étant mort, alors qu'on est pourtant bien vivant (car je suis bien vivant!). À mon avis, c'est exactement la posture que doivent avoir ceux qui croient en la Postérité: ils sont persuadés que l'Histoire a un sens, qu'ils en seront un jalon, et qu'on les admirera pour cela après leur mort (c'est ce que pense Monsieur Boulez, par exemple). Eh bien moi je ne partage pas ce point de vue. Je ne crois pas à un sens déterminé de l'Histoire, car cette idée est déprimante: nous serions alors réduits à suivre ce sens, sans l'avoir crée nous même. Mais, si l'on abandonne cette perspective, il n'y a alors plus de personnages historiques, que l'on admire, dont on suit l'exemple, et que l'on consulte dans l'espoir (vain selon moi), qu'ils éclaireront le présent. Il n'y a que des personnalités, des individualités marquantes, que l'on ne doit pas admirer, mais que l'on peut contempler pour ce qu'elles sont, et ce qu'elles ont crée.

Cette remarque nous plonge directement dans le problème soulevé par cette caricature. Car en effet, interroger les intellectuels du passé dans l'espoir qu'il nous montre la voie à suivre dans le présent, c'est bien croire que l'Histoire s'enchaîne à sens unique, croire qu'il suffit d'étudier l'histoire pour comprendre le présent et imaginer la suite. Et c'est là une erreur, en tout cas en Art. Par exemple, à mon sens, les plus grands compositeurs de musique furent ceux qui justement n'ont pas suivi leur temps, leur Histoire. Ainsi Bach n'a pas suivi la mode classique qui s'affirmait à la fin de ses jours, et son art de la fugue est même, pourrait on dire, complètement démodé pour 1749! Ou encore Richard Strauss, qui reste résolument accroché à la tradition du XIXeme siècle. Nous pourrions dire la même chose, certes à une autre époque, d'Orlando Gibbons...

Mais là n'est d'ailleurs pas le problème car la question ici m'est adressée, et que vraiment, je ne m'estime pas être un personnage historique, et encore moins en mesure d'éclairer, d'ici, votre temps. Je trouve cela très arrogant, et moralement déplacé. Il n'y a que vous qui pouvez en décider, mais je pense que cela serait une erreur. Soyez créateur! Et ne cherchez pas dans le passé les réponses que vous devez trouver par vous même, avec votre cerveau: à vous d'être intellectuel. Alors vous me direz que ma présence chez Dialogus est inutile, et contradictoire! Et bien non, car premièrement je n'ai jamais dit que le dialogue était impossible, et deuxièmement, si jamais dans votre temps, je suis l'objet d'une contemplation, alors je suis certainement aussi la source d'interrogations. Et donc ne vaut-il pas mieux me les poser directement plutôt qu'à une seconde main?

Glenn Gould
         
         

Martin Heidegger

      Du Rhin, Hölderlin ici nous fait signe. Nous y lisons:

Le destin le plus doux lui semble
Souvent de vivre là, presque oublié, dans l'ombre
De la foret où nul rayon ne brûle,

Le sommeil et l'oubli ont gagnés la demeure. Et les Mortels se sont assoupis. Nul ne sait combien de temps encore la demeure restera un abri. Combien de temps encore, à l'abri des rayons? L'épreuve initialement destinée ne finira-t-elle jamais par se rassembler dans la simplicité de l'éclaircie, à l'orée des bois?

Parfois, du fond des âges, un écho lointain rappel au dormeur son oubli. Pas encore un rayon: seulement l'annonce d'une percée, d'un nouveau séjour.

Délice alors de s'éveiller, comme on ressuscite,
De ce sommeil sacré

De l'éveil, n'a-t-on jamais le Délice? Le dormeur lui préfère-t-il à ce point la tranquillité de son repos? Aujourd'hui, tout l'indique, on cherche seulement à écarter l'éveil, à l'anesthésié plus lourdement encore. De la même manière, raille-t-on de ce qui ressuscite. Mais cette tranquillité n'en n'est pas une. Elle est, me plaisais-je à dire il y a longtemps, un engourdissement; et, le repos, une torpeur.

Le dormeur ne se mettra-t-il jamais en chemin?

Et, la froide forêt quittée,
De s'en aller avec le soir
À la rencontre d'une plus douce lumière

Vous demandez si les «anciens» devraient à nouveau questionner l'«actualité» du séjour de l'homme. Ce à quoi je réponds qu'ils n'ont jamais cessés de le faire. Prêtez l'oreille. N'entendez-vous pas cette tempête qui souffle du fond des âges? Elle laisse derrière elle des marques qui ne mentent pas. Regardez autour de vous. Voyez: ces arbres, leurs feuilles - comme elles tremblent!

Nous faussons trop facilement l'essence de la contemporanéité en la confondant avec l'actualité d'une présence. Longtemps ais-je indiqué le contraire, que ce qui fût précocement peut être plus présent que ce qui est tardivement. Ainsi l'homme se méprend-t-il sur le sens et la portée de son séjour, car il n'est de saison que ce pour quoi aucune épreuve n'est encore possible:

De s'en aller avec le soir
À la rencontre d'une plus douce lumière

Plus que jamais, peut-être, le temps est-il venue de penser la demeure autrement. Autrement qu'un abri. Ou d'un autre abritement. Parce que l'homme ne s'y abrite jamais vraiment, sinon par torpeur. Parce que, contre toute attente et à son insu, s'y abrite pourtant quelque chose.

Telle la promesse d'une rencontre déjà à venir.

En pensant amicalement à vous

Vôtre,

Martin Heidegger
         
         

Franck Herbert

      Monsieur Dumontais,

C'est avec étonnement que je découvre cette première question, qui en dit long sur la confusion qui règne dans l'esprit du dessinateur où sa propension à vouloir faire rire semble avoir percuté son intellect de plein fouet, au cours de ce qu'il est convenu d'appeler une séance de plaisir solitaire intellectuel.

Tout d'abord, Monsieur, je tiens à vous informer que tous les individus contactés par Sinclair Dumontais sont vivants, et je ne puis m'empêcher de vous retourner la question, tout comme le fît avec humour Oscar Wilde: de quel droit les vivants s'octroieraient-ils légitimement la possibilité d'intervenir auprès des «morts»?

Ensuite, j'avoue ignorer si je suis considéré comme étant un intellectuel d'où vous m'écrivez, la science-fiction, souffrant hélas du mépris et du discrédit, n'entre pas dans la catégorie «bonne littérature» parce qu'elle tente peut-être de concilier deux cultures: l'une littéraire, l'autre scientifique, qui sont malheureusement tenues pour inconciliables, car les deux genres se méprisent souvent mutuellement. Nous pourrions discuter longtemps de la place qu'occupe la science-fiction, mais là n'est pas la question. Vous affirmez que les intellectuels morts n'ont pas à intervenir dans vos débats.

Que vous le vouliez ou non, avec ou sans Dialogus, les idées des intellectuels du passé influent indubitablement sur les idées du futur, ainsi les économistes discutent sans doute encore des théories de Keynes dans le but de les améliorer, les philosophes étudient toujours avec un grand intérêt leurs homologues de l'Antiquité malgré deux millénaires d'écart pour tirer des enseignements, et les adeptes des disciplines ayant trait à la compréhension de l'esprit humain discutent probablement encore des théories jungiennes et freudiennes.

Le temps agit comme un mécanisme de tamis, les idées naissent, croissent, prolifèrent et se confrontent. Seules les meilleures idées survivent dans le temps grâce à cette sélection et cet héritage du passé est primordial.

Mais nous devons aussi penser à avoir de nouvelles idées, et améliorer les idées du passé, car nous avons suffisamment d'imagination pour effectuer d'autres choix. Nous avons tendance à nous attacher à des alternatives trop limités. Nous disons: «bon, la seule solution est... comme l'ont prouvé Einstein, Freud, Karl Marx...». Et cette manière de penser inhibe la création d'idées nouvelles et le perfectionnement d'idées plus anciennes, et cela abaisse notre vision au raz du sol et nous empêche de voir autre chose.

Je demeure, Monsieur Dumontais,
Votre serviteur.

Franck Herbert
         
         

Alfred Hitchcock

      Suis-je mort?

Poser la question me semble donner la réponse. À moins que ce soit du cinéma!

Et si Marion Crane n'était pas vraiment morte sous la douche? Et la mère de Norman Bates, morte aussi? Voilà l'art du grand cinéma. Vous commencez à comprendre...

Moi grand intellectuel, enfin on reconnaît l'importance de toute mon oeuvre, pas comme l'Académie américaine qui s'est fait un devoir de lever le nez sur chacun de mes films.

A. Hitchcock
         
         

Adolf Hitler

      De quels intellectuels me parle-t-on? Ceux que l'on désigne habituellement sous ce vocable ne constituent en général qu'un ramassis de marxistes et réactionnaires en tous genres. Effectivement, ceux-ci me semblent plus à leur place morts ou en exil qu'à l'intérieur des frontières du Reich! Étant moi-même autodidacte, je me suis toujours méfié de ceux qui ont appris sur les bancs des universités, prêchant l'universalisme, la tolérance et autres inepties du même ordre. Je n'ai jamais pardonné à ces pacifistes qui complotaient contre l'Allemagne, préparant la capitulation honteuse de Novembre 1918, pendant que leurs camarades luttaient glorieusement au front, coude à coude dans les tranchées pour la victoire de notre peuple! Nous n'avons que faire des scribouillards qui ne partagent pas notre Weltanschaaung et qui utilisent leur esprit à faire le lit d'idéologies étrangères au lieu de promouvoir la révolution nationale-socialiste. Bien que certains d'entre eux se soient ralliés à notre mouvement, tels le camarade Martin Heidegger, nous n'avons pas l'intention de faire de notre Volk une nation d'intellectuels; l'esprit du peuple sera désormais galvanisé non par une production intellectuelle, mais par l'oeuvre artistique et l'exaltation de la force guerrière et de l'esprit germanique. C'est ainsi que nous concevons l'avenir, nous nationaux-socialistes: un peuple d'artistes et de combattants!

Adolf Hitler,

Führer und Kanzler des GroßDeutschesReichs
         
         

Robert Erwin Howard

      Tout d'abord je ne suis pas mort. Comment le serais-je puisque je m'exprime en ces lieux? À moins que je le sois et ne le sache pas, auquel cas cela revient au même.

Mais cela est sans importance, ce qui compte c'est que vous nous traitiez moi et mes compagnons d'intellectuels. Ayant regardé dans mon dictionnaire, ce mot est la traduction d'«intellectual», qui est dans ma langue un terme fortement péjoratif. Surtout ici au Texas. Il évoque un binoclard, aux muscles comme des ficelles mouillées, gauche, incapable d'action décisive, et probablement bredouillant. Et pourquoi sommes-nous censés être des intellectuels? Parce que nous écrivons. Cela seul suffit à nous voir accoler cette dénomination.

Venez donc passer une soirée avec moi, Monsieur, et je vous montrerais s'il en est ainsi. Bah, je vous ferais rouler ivre mort sous la table au troisième verre de bon whisky, avant de vous achever avec un tord-boyaux local que nous nommons «moonshine». Je pourrais aisément vous écraser, que ce soit à la lutte, la boxe ou encore au tir.

Et qu'est-ce que cela fait de moi? Un non intellectuel. Donc une brute épaisse, une sorte de «Steve Costigan», mon héros marin. Mais Steve, tout comme moi je l'espère, ne manque pas d'une sorte d'intellect. Peut-être pas l'égal du vôtre, Monsieur le gribouilleur, mais il suffit à nos besoins.

Alors cessez de ranger les gens dans des petites boîtes bien fermées avec sur le dessus une jolie petite étiquette «intellectuel», «manuel» «homme du monde», «brute», «bagarreur», «gentleman». Moi je suis toutes ces choses et bien d'autres encore. En chacun de nous sommeillent plusieurs autres, et ils ont tous droit à la parole.

Fussent-ils morts ou vivants.

Robert E. Howard
         
         

Victor Hugo

      Hauteville House, 27 mai 1856

Eh bien, Messieurs!

Je crois que certains d'entre nous peuvent témoigner de la réflexion supérieure qui émanait de nos propres réunions littéraires. Est-ce donc ce qui ressort en cette époque des journaux? Je vois que les calomnies n'ont pas changé, et les cibles non plus. Vous dites les «intellectuels», Monsieur le caricaturiste érudit? Mais sachez avant tout que les intellectuels, les écrivains, les artistes et les hommes de liberté de tous temps ont toujours constitué le sang d'un pays et la voix d'un peuple! Sachez que sans eux, passés et à venir, vous ne reconnaîtriez plus la France! Ces esprits, ces immortels ne sont pas morts, mais debout et animés d'un sang vif qui coule dans leurs veines. Ce sang est l'apanage des Grands, il marque à jamais le Temps. Venez donc armés de toute votre fougue «leur poser la question», cela ne suffira pas à les ébranler.

Allez donc relire vos classiques, Messieurs, et revenez quand vous saurez vos philosophes.

Victor Hugo
         
         

Ismène

      Je ne suis pas une intellectuelle. Et je ne suis pas morte du tout, au contraire, j'ai l'intention de rester en vie le plus longtemps possible. Et d'avoir des rides et des petits-enfants. Si vous refusez la parole aux intellectuels morts, est-ce qu'une humble vivante comme moi aura le droit de s'exprimer? J'en doute.

Ismène
         
         

Yves Klein

      Mon cher Philibert!

Intellectuels?... Morts?

Un souvenir me vient à l'esprit! En Mars 1960, suite à une performance de «pinceaux vivants», un débat s'est instauré entre le public et le duo formé par mon ami Pierre Restany et moi-même. Je me souviens d'avoir vu le peintre Georges Mathieu se lever furibond et m'apostropher tel son extrême rival... «Pour vous, qu'est-ce que l'art?», telle était sa question! Sans doute voulait-il m'embarquer dans les méandres d'un débat intellectuel sur l'art où les défintions et dé-définitions de cette notion n'en finiraient pas de ne plus en finir! Je lui ai tout simplement répondu «L'art, c'est la santé!». Je venais ici, d'une phrase spontanée, sans doute impitoyable pour l'interlocuteur, de résumer la problématique des «anthropométries», et finalement, celle de l'aventure monochrome. Je venais également de souligner une chose capitale... à savoir qu'un artiste n'est pas obligé de réfléchir, surtout s'il a du génie! Un intellectuel, si! Par extension, je dirais que Bachelard a réfléchi pour moi! L'art est effectivement la santé! De la santé, j'en ai puisque je suis vivant! Preuve en est ces quelques mots (simple logique!)

Enfin, mon cher Philibert, tu n'es pas sans savoir que lors des premières présentations de mes monochromes, certaines critiques se réclamant «intellectuellé» ont qualifié mon Fuvre de «fumisterie» ou autres «escroqueries»! Sans doute ces braves gens étaient-ils morts avant l'heure! J'entends en ce sens qu'elles ne pouvaient ou ne voulaient pas voir ce qui justement leur crevait les yeux! Si l'intellect est synonyme d'oubli des choses évidentes, alors que Dieu me garde d'être associé à ces individus!

Bien à toi!

Yves Klein
         
         

Lancelot

      Qui donc este vous pour faire taire la sagesse des anciens?

Chevalier je suis et non pas un sage. Mais la vérité des sages et toute vérité je défendrai. J'en fais le serment de par Dieu

J'estoie fort désapointé lorsque le hérault ma transmis vos paroles corrompues. De mon temps point d'intellectuel il y avait. Nous nommions les grands esprit des sages. Seul les grand sages et Dieu conseillait la voie à suivre. N'est-ce pas le Grand Merlin qui a conseillé le Grand Roi Artur. La mort d'un sage tue-t-elle sa parole, sa sagesse? Grands conseils avisés s'éteignent ils dans votre 'me lorsque le sage n'est plus?

Je vous le dits, la parole du mort sauve le vivant. Tel est le grand conseil que la grande Queste du Graal m'a apprise. Grande est l'orgeuil de celui qui n'écoute pas les anciens et qui croit tout savoir. À ceux-là je donne ma pitié. Point de honte il y a à lire les ouvrages des anciens, mais grande sagesse vous trouverez.

Vostre questionnement, n'a aucun sens dans l'époque d'où je viens. En mon temps la parole des sages fait loi qu'ils soient debout ou poussières. L'époque d'où vous venez doit être fort archaïque et babare pour contester la voix des anciens. Quel autre temps cela peut-il être si ce n'est le temps d'avant les Grecs et les Romains qui ont créé la civilisation. Si tel est le cas je vous pardonne. Vous apprendrez bien assez tôt. Mais si erreur je fais sur votre époque, grande peine sur vous. Repentissez vous avant le que le jugement de Dieu n'arrive.

Qui donc ne suis pas les conseils de Notre Sauveur Jesu mort pour nous sur la croix. Mort jesu est mais n'obéit on pas toujours à sa sainte parole.
Infidèles vous devez être pour ne point écouter la parole de jesu sage entre les sages.

Certes oui, la voix des anciens doit être révérée et ce dans toute les
époques et pays civilisées.

Lancelot du Lac
         
         

Henri-Désiré Landru

      Cher ami,

Moi qui ai guidé dans une mort habituellement douce et consentie des personnes du beau sexe très posées et ayant, assez souvent, des lettres à revendre, je peux répondre à cette interrogation de vos journalistes sous un angle incongru dont je vous laisse seuls juges de la valeur dans ce brillant débat.

Je vous signale en effet qu'il m'a été donné de constater qu'au dernier moment de notre vie, nos références intellectuelles passées remontent à la surface et viennent nous turlupiner sous forme de citations incongrues et intempestives qui révèlent bien plus qu'une simple influence des penseurs disparus... je dirais, en pesant encore mes mots: une hantise.

Respectueusement,

Henri-Désiré Landru
         
         

François de La Rochefoucauld

      Ainsi donc, Messieurs, vous me qualifieriez d'intellectuel. Mort, qui plus est. Je sais bien que les hommes meurent parce qu'on ne peut s'empêcher de mourir, mais comme le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement et que, de plus, je vous écris de 1676, ère à laquelle je me semble bien vivant, je ne m'étendrai pas davantage sur ces remarques.

Pour en venir à l'essentiel de votre discours, je suis d'avis que les conditions «d'intellectuel» ou de «mort» ne devraient pas entrer en considération lors votre choix d'un «récepteur», comme vous dites au 21e siècle.

Seules les aptitudes de celui-ci pour la causerie devraient être prises en compte.

Ainsi donc, une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est qu'il n'y a presque personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus habiles et complaisants se contentent de montrer seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans leurs yeux et leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire; au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.

Vous aurez bien assez de difficulté à trouver le candidat idéal sans vous encombrer en plus des épithètes dont vous m'affublez, en outre.

Sur ce, chers scribes, je vous souhaite bien le bonjour.

François, duc de Larochefoucauld
         
         

Robert E. Lee


      Should dead intellectuals make their comeback and comment on current reality? Certainly! Why should they not enjoy the privilege held by every other being on the earth -- to criticize what someone else is doing as if they knew better simply by being who they are?! I certainly hear enough from the living about how I ought better to be running my military campaign here in America as the Confederate States struggle to gain our independence from our Northern oppressor. I have learned much from those who came before me, Hannibal, Caesar, Alexander the Great, the stories of Thucydides. If we open the boundaries of time, perhaps I could learn from Napoleon Bonaparte, from General DeGaulle, from General Eisenhower, something of modern strategic warfare and put an end to this sad war.

Sincerely yours,
Robert E. Lee
         
         

Catherine Linton

      À Thrushcross Grange année de 1783

Mon Cher,

Je sais que je ne demeure plus aux Hauts, et celà depuis fort longtemps, mais tout de même, affirmer que je suis morte est un affront et j'en tiendrai rigueur. Certes, je ne suis guère ce qu'on appelle sûrement de votre époque une intellectuelle, mais je vous serai grée de ne point émettre d'opinion si
vous n'avez quelques arguments pour la défendre. Sachez également que ce sont des personnes comme mes contemporains qui ont fait de votre époque ce qu'elle est, vous devriez donc les en remercier.

Catherine Linton
         
         

Loki

      Par Nidhogg, que tes lèvres soient cousues pour proférer ainsi de telles inepties! Il n'est pas né l'écrivassier qui prédira ma fin exacte (à part ces vieilles folles de Nornes)! Que ton écriture est rude; lire tes runes est désagréable; où sont passées la poésie et la vigueur de nos poètes? Ainsi, vous, les descendants d'Askr et d'Embla, ne valez guère mieux que vos aïeux si lointains! Sache enfin, qu'aucun de vos débats actuels ne m'est inconnu; puisque je suis le dieu de ce que vous appelez «espionnage». Je vous vois tous, autant que vous êtes, mortels inquiets et grouillants; parfois, un malheur vous arrive, j'en suis bien souvent le père!

Si je n'étais pas l'ennemi de tous les aesirs et de tous les vanes, je pourrais te scander toute leur sagesse! Tout leur savoir immense! Et ce Tout ne sera plus au Ragnarök; et toi, ô mortel insensé, tu t'amuses à dénigrer ce temps qu'il reste à profiter de cette sagesse!

Cours! Cours! Cours! Quand mes enfants se réveilleront, ta fin sera proche, ô écrivassier aux questions outrecuidantes! Comme je vois tout, et comme j'ai tout vu; je te cite de sages paroles d'un mortel (qui a grossi les rangs de Helheim, royaume de l'enfer): «Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie»...

Attendant le Ragnarök, Loki
         
         

Louis XIII

      Monsieur,

En réponse a cette provocation que vous nous baillait par le truchement d'un misérable valet de cuisine, nous ne vous répondrons que par ces quelques mots. Sachez premièrement que point encore nous ne sommes ensépulturés, bien au rebours, même s'il y a fort à gager que ce ne sera pas long... Pour parler à la franche marguerite nous ne sommes point de ces gens passionnés par les lettres. Nous n'avons pas eu l'heur d'être beaucoup enseigné étant encore dans les maillots de l'enfance, par feu la Régente, notre mère.

Toutefois, étant maître en notre royaume, nous vous apprennons que ceux que vous nommez «intellectuel mort» font partie du passé de notre beau royaume et qu'il n'appartient qu'à Nous, Louis, de leur faire savoir s'ils sont ou non désirables ici-bas.

Veuillez je vous prie ne pas nous chercher noise. Nous avons suffisament de ribauds pour venir dire leur ratelée.

Nous vous laissons céans. Les affaires de l'Etat nous appellent.

Louis.
         
         

Lucy

      Je ne sais pas si c'est intellectuel ou simplement éthique de faire ça, mais je sens qu'il va bien falloir que je m'extirpe de mon tumulus éthiopien - tumulus naturel, il va sans dire - pour contribuer à leur faire comprendre que leur belle histoire de pithécanthrope, c'est de la foutaise. Holà, pithécanthrope, vous imaginez, le chaînon manquant: l'homme-singe, il n'y a que ces pauvres sapiens pour élucubrer une légende pareille. Oh mais moi, je n'ai pas de religion à saborder, moi, pas d'anges à congédier, pas de thèse évolutionniste à vendre. Ça permet de garder les idées claires, nettes, natures. Alors pourquoi les taire?

Je vais donc devoir payer de ma modeste personne et les amener patiemment à conceptualiser que si nous avons un lointain ancêtre commun, je ne suis pas cet ancêtre. Car je ne suis qu'une petite guenon du sud, une australopithèque contemplative qui confirme, avec sa mâchoire prognathe et ses hanches graciles de bipède, que le singe n'est pas obligatoirement quadrumane, que le primate bipède n'est pas obligatoirement humain et surtout, bon sang de bonsoir, que l'homme et la femme ne jailliront jamais du singe et de la guenon.

En un mot, qui d'autre que moi pour leur faire piger que la bêtise est humaine?

Lucy

 

       

 

       

Philip Marlowe

      Un intellectuel vivant a le droit d'exposer son point de vue sur des idées obsolètes, et de critiquer les thèses des intellectuels «morts». Alors pourquoi les intellectuels «morts» n'auraient-ils pas le droit d'avoir une influence sur des sujets «actuels»?

Bien que notre ami Albert Einstein ait quitté votre monde, remettez-vous en cause la formule E=mc² et toutes ses autres découvertes mathématiques et scientifiques? Pythagore et Thalès ne sont plus des vôtres, devez-vous rendre pour autant caducs leurs théorèmes? Freud n'est plus, mais ses psychanalyses n'ont-elles plus aucune crédibilité ni légitimité à votre égard?

De toute manière, qu'on le veuille ou non, l'influence des intellectuels «morts» se fait ressentir même des siècles après leur «disparition». Ils interviennent indirectement, que vous le vouliez ou non.

La vie n'est pas éternelle, mais les idées et le souvenir le sont…

Marlowe, Détective Privé

 

       

 

       

Karl Marx

      Monsieur le directeur de publication,

La question est donc de savoir si les intellectuels disparus devraient intervenir dans les débats présents. Ce genre de question de déontologie profonde bascule directement dans la spéculation cruement inane si on ne se décide pas à les poser d'abord factuellement. Avant de se demander s'ils "devraient" le faire ou ne pas le faire, demandons nous simplement: "le font-ils".

Les intellectuels du passé, plus précisement la pensée des intellectuels du passé pèse-t-elle de son poids mort ou vif sur les débats présents. Tenter d'isoler l'opinion privée ou publique de tel clerc ou priva-dozent du seizième ou du dix-neuvième siècle, pour ensuite se demander si sa petite ritournelle revient encore sur les lèvres des promeneurs du dimanche contemporains me semble tout simplement inepte. La formulation devrait plutôt se faire en termes de catégories générales, d'influences philosophiques globales, non seulement sur la pensée, mais aussi sur la vie pratique. Mais cultivons cette ineptie, si tel est l'enjeu circonscrit par cette question. Alors, et vous m'excuserez une formulation aussi crue, quiconque se lave les mains au sortir des latrines par peur des "germes" ne subit-il pas l'influence de la pensée de Pasteur? On pourrait fournir des milliers d'exemples de ce type révélant une banalisation des vues de Newton, Copernic, Galilée, Lavoisier, Fleming, et Alii. Ainsi savez-vous comment les anglo-américains dénomment le lapsus? Ils disent "Freudian slip". Cela dit tout sur l'influence de certain de mes jeunes compatriotes sur le cuiseur de rosbif moyen... Il va sans dire qu'il en est tout autant des idées fausses ou délirantes. Quel obscur rond de cuir chrétien accroupi sur son prie-dieu est conscient, en marmottant distraitement ses incantations sur la sainte trinité, qu'il anonne des idées introduites tardivement dans son culte par Platon. Bon, je n'épilogue pas. Notre idéologie actuelle, jusqu'au dernier de ses locus communi, est un magma compact de l'héritage intellectuel des 'ges précédents. Un intriquat des idées les plus rigoureuses et des superstitions les plus grossières. Toutes ces formulations, maximes, et postulats, ont un auteur, et des propagateurs, historiquement localisés. Il y a donc indéniablement un héritage intellectuel ayant émergé des modes de productions antérieurs, et agissant longtemps après l'effondrement de ces derniers.

Les intellectuels du passé nous influencent. Pour savoir s'ils "devraient" le faire ou non, dans une sorte de monde de perfection, quoi de mieux que de se demander s'il serait simplement possible qu'ils ne le fassent pas. Comme aucun peuple est exempt de représentations intellectuelles héritées du passe, fusssent-elles mythologiques ou superstitieuses, je conclus qu'il est impossible aux intellectuels du passé de ne pas exercer une influence (partielle, variable mais toujours présente) sur la pensée présente. Conséquemment, face à la question de savoir s'ils "devraient" le faire dans un monde qui serait de perfection, il ne me reste plus qu'à dire, comme jadis le vieux Spinoza, QUE PAR PERFECTION ET EXISTENCE J'ENTEND UNE SEULE ET UNIQUE MÊME CHOSE. Et qu'ainsi, dans cette existence effective ou, entre autres péripéties et rotomontades du destin, les intellectuels du passé nous influencent, ils "doivent" nécessairement le faire puisqu'ils le font inévitablemnt...

Bien à vous,

Karl Marx
         
         

Méphistophélès

      Chers Mortels,

Votre interrogation est bien la plus belle expression de votre prétention. Vous vous croyez soudainement en présence d'une découverte importante, celle d'un chemin détourné, un sentier oublié qui vous permettrait d'accéder à l'immortalité. Dialogue et cette poignée de privilégiés, ont-ils retrouvé une vieille recette permettant l'impensable? Là se cache-t-il, le véritable objet de votre ressentiment?

Je peux facilement comprendre votre intérêt à chercher des réponses à ce genre de banalités, pauvres ignares en mal de certitudes. Comme toujours, votre soif d'immortalité vous aveugle et tous les moyens sont bons pour y accéder et le moindre espoir stimule la fertilité de votre imagination. Sachez que de tout temps, par leur proximité et le mystère de leur état, les morts ont perturbé le sommeil des vivants. Selon les époques, vous les avez vénérés, craints, utilisés, regrettés et à présent vous préférez les oublier. Dans quelques temps, vous allez même les nier, car ils sont un obstacle à la réalisation de vos projets de domination, un frein à votre folie des grandeurs, soit la perfection de votre race et ma négation absolue.

Avouez aussi que tous ces gens d'idées glorifiés et adulés, les grands de votre monde qui scellent de leur savoir les pierres édifiant la pensée humaine universelle, vous sont beaucoup plus utiles morts que vivants. Il est ainsi beaucoup plus aisé de leur faire dire ce qu'ils n'ont jamais vraiment pensé. Ils vous sont indispensables dans l'élaboration de vos dogmes, de vos vues, de vos théories et de votre morale afin de servir les intérêts supérieurs de votre race. Vous les aimez une fois de l'autre côté, mais à la condition qu'ils vous laissent agir en toute tranquillité. Tous ces illustres personnages furent bien assez dérangeants de leur vivant, il ne serait pas de mise qu'ils recommencent à vous importuner maintenant qu'ils sont disparus.

En vérité, tout cela n'est que miettes et peccadilles, car la réalité ultime est toute autre. Ce n'est pas l'opinion des morts pouvant vous interpeller à tout moment qui vous importunent et vous effraient mais, toujours présent à votre esprit, le rappel même de leur état, l'indécence de cet anéantissement qui vous guette à chaque pas. Bientôt, la mort sera là, près de vous, incontournable et malgré toute votre science, elle vous emportera. Peu importe quand, peu importent les circonstances, cela n'a aucune importance, elle vous emportera et vous ne pourrez jamais chasser la simplicité de cette évidence de votre cFur. Jamais! Un à un vous les rejoindrez dans cette magnifique Danse macabre et quelles que soient vos tentatives malheureuses d'y échapper, je vous attendrai en mon royaume.

Méphistophélès,
L'esprit qui toujours nie
         
         

Meursault

      Monsieur l'Éditeur,

Je suis très embêté avec ce que vous me demandez. Je m'en excuse. La caricature que vous m'avez fait remettre est amusante. Mais je ne me sens pas tellement concerné par ce que disent ces messieurs qui sont sur ce dessin. Je ne comprends pas très bien pourquoi vous me demandez d'y répondre.

Avant cette affaire pour laquelle on m'a jugée, je travaillais dans un bureau. À quelques reprises on m'a dit que je savais écrire. Mais on ne m'a jamais dit que j'étais un intellectuel. Du reste, je suis condamné à mort mais je suis encore vivant.

Je sais que plus tard, après mon procès, monsieur Camus a écrit un livre qui raconte ce qui m'est arrivé. À sa manière, bien sûr, mais dans l'ensemble avec assez d'exactitude. Ce serait plutôt à lui de répondre à cette question.

Je répondrai quand même à votre question parce que vous me le demandez. Mais si cela était possible, je préférerais que vous ne mettiez pas ma réponse dans votre publication. Je n'en vois pas l'intérêt et j'aurais peur d'en être un peu gêné. Mais bien sûr vous ferez ce que vous voulez et dans un sens ça n'a pas vraiment d'importance.

Je me suis souvent demandé ce qui faisait la différence entre un intellectuel et un homme ordinaire. Je veux dire un homme sans histoire, qui n'est pas connu. Puis je me suis dis qu'un intellectuel était probablement une personne qui avait envie de dire publiquement ce qu'elle pense. Ou qui en sentait le besoin. Et que c'était sans doute ce qui faisait la différence entre moi, par exemple, et ceux qu'on appelle des intellectuels. À part ce désir de parler publiquement, je ne vois pas bien ce que pourrait être un intellectuel. Car ce que disent les intellectuels n'est pas forcément plus vrai ou plus intéressant que ce que disait Raymond, ou Céleste, ou Marie.

Si c'est bien de cela qu'il s'agit, je me dis que si les intellectuels morts pouvaient parler ils parleraient certainement. Et que ceux qui s'intéressent à ce qu'ils disent les écouteraient puisqu'ils les écoutent déjà quand ils sont vivants. Mais peut-être aussi qu'ils jugeraient qu'ils sont moins intéressants quand ils sont morts. Je ne peux pas le savoir. Surtout que vivants ou morts, ils ne m'ont jamais beaucoup intéressé.

La chose dont je puis être certain, par contre, c'est que moi quand je serai mort je n'aurai pas tellement envie de parler. On ne peut pas savoir, bien sûr, mais c'est du moins ce que je pense.

Meursault
         
         

Marquise de Montespan

      Fontevrault, 1707

Des intellectuels? Ma foi, je ne prétend pas en être une mais pourquoi nos morts ne pourraient-ils pas s' exprimer s'ils le pouvaient?

Après tout, ils ont tant à nous apprendre, eux qui ont marché sur cette terre bien avant vous et moi. Ne seriez-vous pas heureux de pouvoir enfin communiquer avec l'un de vos ancêtres ou une personne qui vous a intrigué? Pour ma part, les morts auraient tous droit à la parole s'ils pouvaient revenir de là où ils sont à présent.

Ah qu'il me serait agréable de pouvoir m'entretenir avec les premiers Mortemart de ma famille qui ont vu le jour il y des siècles de cela.

Mais vous me faites peur, suis-je donc considérée comme morte? Mon absence à la Cour de Louis XIV vous inquiète à ce point? N'ayez crainte, je suis bien vivante mais j'ai choisi de me retirer à l'abbaye que dirige ma très chère et tendre soeur bien loin des regards de la Cour.

Je vous le dis bien Messieurs, les défunts savent, je pense, bien plus de choses que vous et moi et si par un quelconque miracle nous pouvions correspondre avec eux, ce serait une occasion à saisir car cela ne pourrait être que bénéfique.

Françoise Athénaïs
Marquise de Montespan
         
         

Henry de Montherlant

      Pourquoi serions-nous taxés de vivre intellectuellement au-dessus de nos moyens, nous de la Confrérie des Illustres, quand nous pouvons contribuer, quiètement, à parer et à orner de caprices, la balourdise de vos débats, qui ne sont en somme, que de coquettes ruminations des plus soporifiques?

Henry de Montherlant
         
         

Keith Moon

      C'est une question intéressante, mais qui ne va pas plaire à tout le monde! Mais déjà, qu'entendez-vous par «intellectuels»? Moi, qui suis musicien, je ne me considére pas du tout comme un intellectuel. Je fais juste de la musique avec mes tripes.

Mais pour en revenir à cette question, je pense que les intellectuels, de n'importe quelles époques, on tous des idées géniales. Alors vous y allez un peut fort en disant qu'il ne doivent pas intervenir dans nos débats actuels.

Je pense que chacun à un mot à dire sur notre société, autant sombre soit-elle.

Keith Moon
         
         

Morgane

      Je ne sais pas ce que vous entendez par "intellectuels morts", mais puisque la question m'est adressée, je tâcherai d'y répondre selon mes expériences personnelles: je n'ai jamais hésité d'intervenir dans les débats de mon temps, et même lorsque ce monde dominé par des hommes qui ce croyaient maître de leur vie ainsi que de leur devenir cessa de m'écouter, je n'ai jamais renoncé à me prononcer sur ce qui me tenait à coeur... malgré leur ignorance, et je crois même qu'à cause d'elle, j'avais le devoir de ne jamais cesser cette lutte, de toujours continuer, mes propos fussent-ils vains... et je ne discontinuerai point de poursuivre cette route, ce qui signifie: Oui, je suis tout le temps prête à intervenir dans les débats actuels!

Morgane

 

       
         

Friedrich Nietzsche

      Cher Monsieur,

Votre question est étonnante. Non seulement les intellectuels morts interviennent dans les débats actuels, mais ce sont même les seuls qui y interviennent. Toute cette pensée m'chée, teinte de ressentiment et de haine de soi, véhiculée par les morts-vivants du salut, est une pensée de la mort par des morts. Les débats actuels sont prisonniers de leur propre système et nient la vie même. Mais je suis un inactuel, moi, le Vivant, et les seuls débats qui m'intéressent sont ceux de l'affirmation, les débats intemporels. Ne croyez-vous pas qu'il est temps d'enterrer les morts, et de laisser place aux vivants? Laissons les débats actuels aux morts, qu'ils les nourrissent de vers, et ouvrons-nous à l'affirmation de l'affirmation. Je n'aime que ce que l'on écrit avec son propre sang.

Bien à vous,

F. Nietzsche
         





Nyx





Cher journaliste qui s'amuse à sortir des sornettes,
 
Morte? La Nuit serait donc morte? Balivernes! Je suis éternelle! Aussi éternelle que l'est Ma Fille, Héméra, Le Jour Rayonnant. Comment osez-vous prétendre que je sois morte? Si je n'étais plus, la Terre serait toujours baignée par l'éclat d'Hélios et vous, misérables humains, vous ne pourriez plus vous reposer! Les poètes ne pourraient plus s'extasier devant mes noirceurs qui accueillent les chaleureuses étoiles! Je suis là, je ne meurs jamais. Je vous observe, chers mortels, toujours plongée dans mes nimbes. J'ai caché en mon antre les amoureux qui vivaient leurs amours en secret, j'ai vus de mes yeux les ébats, les conflits, les amitiés scellées dans des pactes sous la lueur artémisienne. Je suis là, toujours là...

Et puis... Vous parlez d'intellectuels morts. Mais les intellectuels, au fond, ne meurent jamais. Ceux qui ont marqué les temps persistent dans les esprits des hommes. Ce sont des modèles, et ils ont rayonné sous le regard des dieux! Ils rayonnent encore et ont leur place dans les astres. Ils ont marqué les mémoires, et on ne peut vraiment les oublier. Alors cessez de dire des âneries et tâchez de ne jamais oublier cela.
 
Nyx,
Éternelle Déesse de la Nuit






         
Jacques Offenbach





Cher monsieur,

Moi? Mort?! J'en serais bien étonné quand je m'en apercevrais! Car enfin, monsieur, la voix des hommes, du moment qu'elle daigne se coucher sur le papier, ne les laisse jamais mourir. Un livre parle, bien qu'il ne répète que toujours la même chose, mon cher ami. Un auteur, un philosophe, un musicien, ne mourra que lorsqu'on aura cessé de le faire vivre.

Quant à savoir s'il a à intervenir dans vos débats... Je vais peut-être vous choquer, mais je pense que vous vous trompez de sens: il n'a pas le devoir d'intervenir dans vos débats, seulement la liberté (c'est bien peu de chose, vous m'avouerez). Qu'il soit entendu et approuvé est un autre... débat, c'est le mot!

Alors, cher monsieur du «Monde», soyez assez bon pour ne pas faire mourir une seconde fois tous ces esprits qui ont, d'une façon ou d'une autre, éclairé le Monde de leur vivant!

Tout à vous

Jacques Offenbach

P.S.: cependant, continuez de nous amuser de vos dessins! connaissez-vous mon ami Gustave Doré?










Jack O'Lantern

      Messieurs,

Permettez moi de rire. Vos observations, aussi intelligentes que vous puissiez les croire, manquent légèrement de bon sens, et terriblement d'expérience. Vivant depuis des lustres dans ce que vous appelez l'autre côté, je puis vous assurer que je ne me sens pas «mort» pour autant... D'ailleurs, je suis même plutôt en forme pour mon âge. Et j'irais même plus loin en précisant que ce temps de réflexion nécessaire, bien qu'un peu long, à méditer sur mes travers d'ivrogne notoire, a permis à ma réflexion de devenir plus pointue que jamais... Bref, Jack is back, philosophe pour qui veut l'entendre... Ne me considérez toutefois pas comme un «intellectuel», car je ne suis jamais allé à l'école. Quoique je pourrais vous enseigner quelques choses intéressantes et dont les livres ne parlent pas. Allez savoir pourquoi.

Du plus lointain des lointains, je vous salue bien bas...

Jack O'Lantern
         
         

Pan

      Je suis mort? Tiens, il faudrait m'en informer! Han! Viens par ici, mon petit scribouillard, viens te mesurer au «Pan décédé» pour voir!

Il est vrai qu'un jour, en Italie, quelque folle voix cria dans l'obscurité de la nuit que: «le Grand Pan est mort»! Mais qui peut se fier à une voix de la nuit? Et puis, être un dieu n'apporte-t-il pas gage d'immortalité?

Je suis un intellectuel? Ah, non! «Mort» c'était déjà pas mal, mais là, tu dépasses les bornes! Tu pourrais plutôt me qualifier de gai, moche, obsédé, prédateur, pasteur... Mais pas d'intellectuel!

Et selon toi, je ne devrais pas intervenir dans vos débats actuels?... Je suis peut-être pas un «intello», mais j'ai de l'expérience! J'en connais un rayon sur la Nature, un rayon dont tu ne te doutes même pas de l'existence!... Et puis, comme chasseur, j'en ai appris des choses! C'est quand même moi qui ai retrouvé Déméter quand elle s'est cachée des hommes et a laissé dépérir le grain des récoltes prochaines... C'est donc MOI QUI T'AI SAUVÉ, TOI ET TA RACE, d'une mort certaine! Alors, je pense mériter ma place dans vos débats, non?

Allez, sans rancune! Hihan!

Grand Pan
         
         

George S. Patton

      Quartier Général de la Troisième Armée US
Février 1945

Monsieur l'Editeur,

Je tenais à réagir à la caricature que je viens de voir dans ce journal, Le Monde c'est ainsi que vous l'appelez, je crois. Cette réaction est une réaction indignée: moi, mort! Sacré bon Dieu, c'est sans doute la meilleure qu'on m'ai faite depuis bien longtemps! Monsieur le caricaturiste, je ne suis pas mort, tenez le vous pour dit! Ceci pour la simple raison que j'ai encore deux guerres à terminer, une ici contre ces salopards de Nazis et une autre dans le Pacifique contre les Japs. Tant qu'il y aura du boulot pour moi, pas de répit! Je ferai marcher mes hommes par tous les temps et dans toutes les merdes possibles pour écraser ces vermines qui nous ont cherché noises! Non pas que je n'ai jamais cru mon dernier instant arrivé bon Dieu, non. Je l'ai même vu de près en France dans la région de Saint Mihiel en 1918 à la tête de mes chars alors que je bottais déjà le cul à ces schleus de malheur! Mais mon temps n'était visiblement pas arrivé ou alors j'ai fait peur à la Mort elle même car elle n'a pas voulu de moi! Ceci dit, je suis un soldat, et être un soldat, c'est se savoir menacé à chaque instant par un hasard quelconque qui prendra la forme d'une balle vous entrant dans le ventre au coin d'une route ou pendant une patrouille. Ceci je l'accepte, mais ce moment n'est pas encore venu croyez moi!

Je vais aussi vous dire quelque chose, monsieur le journaliste: ceux qui ne m'écoutent pas, et je parle de mes hommes, se font tuer. Pour éviter cela, pas besoin d'avoir la prétention d'être un intellectuel comme vous dites.Mon boulot consiste à me battre et à gagner en évitant le plus de pertes de mon côté, et en occasionnant le plus chez ceux d'en face!, et c'est pour cette raison qu'il me faut connaître les grands soldats de toutes les époques. Lire leurs œuvres, étudier leurs actions, connaître leurs pensées sont les garanties du succès si l'on veut mener une guerre victorieuse. Ca ne me donne pas de solutions mais des idés sur les choix à faire qui sont, curieusement à peu près les mêmes d'une époque à une autre. Après tout le plan Schlieffen pour envahir la Belgique et vaincre la France en 1914 se référait à la bataille de Cannes de l'époque d'Hannibal! Sans l'erreur du général von Kluck, le délai de six semaines aurait été respecté et la France battue. L'Histoire, faite aussi bien par des penseurs que des hommes d'actions, est trop importante dans les affaires militaires pour que l'on puisse s'en passer. Je dirai même qu'elle est la principale alliée de tous les combattants.

Respectez le passé et donnez lui voix quand il est nécéssaire car vous ne pouvez pas vous défaire des actions de vos prédécesseurs. Si vous voulez commander une armée et vaincre, consultez Alexandre, Thucydide, César, Monteccucoli ou encore le grand Napoléon! Si vous utilisez ces sources avec discernement, vous foutrez la tannée du siècle à tous ceux qui vous chercheront noise!

George S. Patton,
Commandant la IIIème Armée US.
         
         

Père Noël

      N'étant moi-même pas mort, je ne suis pas vraiment concerné par ce débat, et tous les enfants du monde entier peuvent me poser toutes les questions qu'ils veulent. Mais je vois beaucoup de choses depuis mon Pôle Nord, et j'observe le monde depuis bien longtemps. Ces «intellectuels morts» sont encore un peu vivants, puisque tant d'autres intellectuels s'inspirent de leurs pensées et de leurs idées. Et je suis sûr qu'ils seraient ravis de partager leurs idées avec leurs prédécesseurs.

Mais pour ma part je suis bien vivant et, finalement, ces préoccupations philosophiques sont toutes petites devant la joie d'un enfant.

Père Noël
         
         

La Petite Sirène

      Bien que je ne sois pas quelqu'un de très intellectuel, je trouve néanmoins cela abominable de discriminer ainsi les morts! Ne savez-vous donc pas, vous les humains, que contrairement à votre corps, votre âme, elle, est immortelle? Pourquoi alors empêcher les morts d'intervenir dans les débats actuels, s'ils sont en tous points communs à vous (sauf pour la question de vie...)? D'autant plus qu'étant morts, nous avons acquis une certaine sagesse, dépassant tout ce que vous pourriez imaginer! N'allez donc pas vous croire au-dessus de tout; vous n'aurez pas le dernier mot. D'en haut, on voit bien des choses, croyez-moi.

La petite Sirène
         
         
Marquise de Pompadour





A ces messieurs du journal Le Monde,
 
Comme il est aisé, messieurs, de battre son beurre sur le dos de ceux qui ne peuvent se défendre. Vos mots véhiculent parfaitement l'esprit de la cour fausse et perfide avec laquelle je lutte depuis tant d'années: les morts ont toujours tort... Il me semble que la presse de votre temps a quelque peu trop tendance à s'écarter de son rôle premier. J'ai toujours défendu la liberté d'information prônée par les Lumières mais je ne saurai tolérer ces pamphlets qui n'ont d'autre utilités que de vous engoncer dans votre petite fierté. Si vous avez des griefs à nous faire, libre à vous. Mais vous n'avez nullement le droit de le faire publiquement sans même que nous puissions nous défendre. Il me semble que n'importe quel être civilisé nous aurait écrit personnellement le plus naturellement du monde plutôt que de recourir à votre gazette. Enfin, messieurs, sachez que c'est là l'apanage des ânes d'attendre qu'on ait tourné le dos pour nous donner du pied. Je m'arrête ici, messieurs, et vous laisse braire sur mon compte.
 
Jeanne-Antoinette de Pompadour.










Ponce Pilate

      Salut Éditeur!

Excuse encore mon retard à communiquer avec toi. J'ai eu du mal avec la Samarie ces derniers temps. Les Samaritains ne sont bons qu'à embêter les malheureux qui se trouvent sur leur chemin. Encore une affaire de vases sacrés et d'apparition divine. J'ai dû écraser ces prétextes à révolte. Je m'arrête avant de t'ennuyer.

Certains Celtes, les Gaulois en particulier, aiment bien les palabres avant l'action. Une secte parmi eux, les "intellectuels", ai-je bien compris, s'inquète que je puisse porter des jugements sur le futur.

J'aimerais retourner la question. Est-il bien sage de juger le passé? Qu'est-ce que la vérité? Qui peut savoir qui se trompe? Celui qui prédit ce qu'il ne verra pas? Celui qui rapporte ce qu'il n'a pas vu?

Je suis un administrateur. Je me fie aux rapports écrits selon les règles. Parfois, je dois vérifier sur place. Autrement, on spécule. Pour qui a du temps, c'est un jeu comme un autre.

Pontius Pilatus, Praefectus Iudaeae
         
         

Hercule Poirot

      Cher ami,

Vous m'avez soumis dernièrement un illustré fort sympathique qui soulevait le problème de l'intervention des intellectuels disparus dans les débats actuels.

Ne me considérant pas moi-même comme intellectuel, mais comme simple amateur d'énigme, j'aimerais élargir votre questionnement à un sujet dont je suis bien plus proche: l'intervention des disparus dans les débats actuels. N'y voyez pas de malice de ma part, simplement l'envie de vous raconter une petite anecdote... Il y a quelques années, j'ai eu à débrouiller une affaire de meurtre d'un riche anglais, dans sa propriété de la côte française. C'est ce cher Giraud, inspecteur local qui était chargé de l'enquête.

Le brave commissaire n'avait pas pensé que notre assassiné pourrait intervenir lui-même dans l'enquête; et pourtant c'est ce qu'il fit, de manière indirecte, bien sûr, en nous soumettant tour à tour un morceau de chèque déchiré et un pardessus trop grand... Giraud ignora la volonté du mort de faire démasquer le coupable et se concentra sur des mégots de cigarettes... Hastings, quant à lui, trouva le grand amour avec Cendrillon, qui nous offrit d'ailleurs un bien beau spectacle de danse... mais ne nous égarons pas!

Comme je dis toujours, faisons travailler nos petites cellules grises! Pourquoi un mort n'interférerait pas dans des débats postérieurs à son décès? Ce n'est qu'une question d'organisation... Et si cela peut perturber ce cher Japp, pourquoi nous en priver?

Cordialement,
Hercule Poirot
         
         

Porthos

 

       C’est  une bien étrange question que celle ci, en vérité. Peut être allez-vous me prendre pour un sot, mais j’avoue ne pas savoir ce que sont ces «intellectuels». Mais puisqu’ils sont morts, laissez-les donc en paix. Ils en feront sans doute autant de leur côté et n’interviendront plus dans vos débats actuels.

Quant à moi, je me demande bien pourquoi vous me posez cette question. Je ne crois pas être un intellectuel et je suis bien placé pour savoir que je ne suis pas mort, puisque je vous parle… Preuve s’il en est que les débats sont une affaire de vivants!

Mais débattre le ventre vide ne m’essied guère; aussi, si vous voulez vous honorer de mon amitié, passez donc me voir à Lanne. Ma demeure est juste derrière l’église, vous ne pouvez pas la rater, et venez à jeun: c’est moi qui vous invite! J’ai de très bons vins d’Espagne et de France. Croyez-moi, une fois restaurés en bonne compagnie, vous n’aurez plus envie de discuter sur les morts et leurs interventions dans vos vies. Vous aurez tout le temps de votre mort future pour vous poser des questions théologiques! Mais pour l’heure, nous, les vivants, célébrons les bonnes choses de la vie!

Porthos
Alias Isaac de Portau
.
         
         

Marcel Proust

      Monsieur Pibroch,

Vous me voyez ravi de réagir à cette question fort intéressante. Puisque vous citez Gérard Genette, laissez-moi rapidement clarifier ma position face au cratylisme. Je pense que le Cratyle constitue un ouvrage hilarant.

Imaginez un instant que la causalité physique agissant entre un objet et un sujet donne lieu à la création d'un incorporel. Vous conviendrez qu'il y a là un parallélisme psychophysique évident, car une cause matérielle ne peut logiquement engendrer un incorporel. À mon avis, ce qui fait la spécificité de la poésie cratylique, c'est l'aspect " motivation du signe" qui, à vrai dire, n'en est pas expressément une, puisqu'il s'agit en réalité d'une confusion entre le nom propre et le nom commun. Il importe de se rappeler qu'à l'époque de Socrate et de Cratyle, la catégorie grammaticale " nom propre " n'existait pas, laquelle fut en fait inventée par les Stoïciens. Il faut relire les textes de Sextus Empiricus ou, à tout le moins un ouvrage de votre temps, Les études sur les philosophies hellénistiques de Jacques Brunschwig. Certes, on observe du cratylisme chez les Stoïciens dans la mesure où ils pensent que les noms propres sont déclinables. Je crois en avoir assez dit maintenant pour que mes fidèles lecteurs puissent comprendre à quel jeu générique je me livre lorsque je crée les noms de mes personnages et que je les mets en relation avec des lieux.

Je vous confie ceci parce que la conception stoïcienne du temps est précisément la clef qui permet d'expliquer comment il s'avère possible pour moi, personnage et figure littéraire connue de vous tous, d'intervenir au sein de vos débats contemporains. C'est une lapalissade d'affirmer que chez les Anciens comme chez les Modernes, il y a des idées intéressantes. Prenez par exemple les Confessions xi de Saint Augustin, les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps de Edmund Husserl, Durée et simultanéité de Henri Bergson, L'être et le néant de Jean-Paul Sartre. Ce sont tous des textes qui traitent admirablement de la problématique du temps et chacun de ces ouvrages met en relief une psychologie dans le temps. Il existe une raison pour laquelle je ne dis pas la psychologie de l'époque ou de ce temps. À titre d'exemple, prenez la phénoménologie husserlienne. Celle-ci ne peut rendre véritablement compte d'une philosophie de l'être, parce qu'elle étudie davantage les mécanismes de la mémoire et de la conscience. Pareille approche se réduit surtout à l'analyse du passé qui n'est plus et du futur qui n'est pas encore. Les relativistes rétorqueront sans doute que Einstein a montré en quoi l'espace et le temps se transforment d'un système de référence à l'autre. Sur le fond, j'adhère à cette théorie, mais ces arguments ne prouvent aucunement que le passé et le futur existent réellement en dehors de l'esprit. Au contraire, je pense que la relativité ne fait que confirmer l'idée selon laquelle il y aurait des présents différents en plusieurs lieux.

De la conception antique de l'être et du temps découle le concept d'energeia tel que le concevaient les Grecs. L'energeia est une puissance en acte. Aristote affirmait que la matière est à la fois energeia et dunamis, c'est-à-dire puissance et énergie en acte. L'acte et lapuissance coïncident puis dynamisent la matière. C'est ce que laisse aussi entendre la célèbre formule de Einstein ( E = mc2 ). Les physiciens ont montré que la matière ne se conserve pas et qu'elle diffère de l'énergie. La matière est énergie, mais toute énergie ne se réduit pas forcément à la matière. Or, la temporalité ne représente pas expressément le temps puisqu'elle procède de l'activité de la conscience impliquant une rétention-protention- négation. Le temps, c'est l'étant. Les Stoïciens distinguent le temps-aiôn du temps-chronos. Le temps-aiôn est relatif au passé et à l'avenir tandis que le temps-chronos implique la réalité objective. L'aiôn est sempiternel. Suivant ces quelques prémices, je crois qu'il est possible de montrer que le présent est du côté de cette succession pure, sans mémoire ni projet, comme le perpétuel un de la nature. Puis comme le disait Héraclite, le temps est roi.

Songez à une étoile morte depuis des millions d'années. Sa lumière nous parvient parce que le présent de sa présence se module d'un point àl'autre de l'espace. L'espace-temps, que je voulais mettre en scène dans À la Recherche du temps perdu, c'est justement une psychologie dans le temps présent, mais un présent infiniment variable d'un système de référence à l'autre. Ainsi, Monsieur Pibroch, nos lecteurs reconnaîtront d'emblée qu'il est tout à fait légitime que des personnalités du monde participent à des débats intellectuels du présent même si elles sont mortes depuis longtemps, car notre voie narrative fait inéluctablement partie du présent, voire du présent des horizons culturels qui animent vos débats actuels. D'ailleurs, notre expertise est essentielle pour l'humanité dans la mesure ou l'accumulation et la qualité des connaissances jouent également en notre faveur. Que l'on songe entre autres à ce cher bon vieux Aristote qui même aujourd'hui est cité fréquemment par une majorité de littérateurs. Nos connaissances encyclopédiques permettront sans doute à certains d'entre vous de produire des anticipations certaines sur le futur, comme dirait Gérard Genette avec qui, soit dit en passant, j'ai très peu d'affinités,si j'en juge d'après le contenu des livres que m'ont fait parvenir les organisateurs du site DIALOGUE.

 

       

 

       

Pyrrhon

      Cher personnage de Pessin,

«Moi je dis que les intellectuels morts n'ont pas à intervenir dans nos débats actuels», dites-vous.

Qui est visé ?

Deux lectures sont possibles.

Ou bien vous «entrez» dans le jeu et vous contestez aux personnalités présentes sur le site le droit de s'exprimer, au motif sans doute que la mort constituerait une sorte de condition résolutoire de ce droit. Le fait est que la question du caractère résolutoire de la mort à l'égard du droit d'expression ne s'est jamais posée, faute de cas. Et voilà que le site «Dialogus» apprend au monde que de pareils cas existent ! Il revient à ces morts expressifs de défendre la survie de leur droit à l'expression et d'oeuvrer pour que le mort saisisse le vif, pour parler comme Proust. Personnellement, je vous avouerai que l'existence de ces cas - y compris du mien, bien sûr - me laisse... dubitatif. Comment pourrait-il en aller autrement de ma part? Mais l'aveu de mon doute, même s'il est parfaitement conforme à mon mode de pensée, me conduit sur les bords du jeu, dans cette zone de virtualité où l'on cesse même d'admettre les affects les plus évidents. À ceux qui partageraient mon doute au sujet de moi-même, je ne peux qu'opposer une question: suis-je plausible ?

Ou bien - de manière un peu perverse - vous «sortez» du jeu et posez une question bien plus fondamentale, presque dramatique: la question de l'imposture. Là, je sens que je m'aventure sur un terrain qui risque de me valoir des coups de crosse de la rédaction. Pourtant, parler après la mort comme je le fais ne m'épargne pas les affres de l'authenticité. Suis-je bien moi? De mon vivant, j'ai pensé que je ne fus jamais qu'une suite de pyrrhons successifs, chaque instant faisant naître un nouveau pyrrhon remplaçant le précédent. Je ne fus donc jamais - à cette époque - qu'un moi évanescent dont la vérité n'était opposable qu'à l'instant. Autrement dit, je vivais sans être. Que dire alors de ce moi posthume qui ne peut même pas de se revendiquer de la vérité d'un être et qui devrait admettre ö en toute logique - qu'il a autant changé après la mort qu'avant!

Ces deux lectures ne sont-elles pas à l'image de deux approches possibles de la vie? Celle qui consiste à entrer dans le jeu (social) en faisant mine qu'il n'y a pas de jeu, voire en ignorant qu'il y a un jeu. C'est, par exemple, l'approche des politiciens et des marchands (dont l'efficacité est en partie liée à la sincérité de leur méconnaissance du jeu). Celle qui consiste à se distancier du jeu (au moins à certains moments), voire à se découvrir incapable d'y participer, pour porter attention à toutes les questions que le jeu masque. C'est, par exemple, l'approche de ceux prennent la posture philosophique.

Je suis enclin à penser que, quelle que soit la lecture qu'il convient de faire de vos propos, ils n'appellent qu'une réponse. C'est le droit qui s'offre aux interpellateurs des «personnalités» de leur dénier - arguments à l'appui, bien sûr - d'«être» celles qu'elles affirment «être».


Pyrrhon.
         
         

La Pythie

      Je suis morte? AH! NON ALORS! Ne me dites pas que la mort aussi est sulfureuse! Mais attendez! Si je suis morte, comment se fait-il que je ressente encore cette douleur lancinante aux poumons? Fieffé coquin! Vous essayez de m'avoir? Avouez-le! Et d'ailleurs! Comment se fait-il que vous soyez parvenu jusqu'ici? Gardes! À MOI! Mais où sont mes prêtres?

Prêtres! Vous êtes-vous bien assurés que le bouc apporté en sacrifice par ce manant a bien tressailli de la tête aux pieds? L'eau était-elle bien froide? C'est important, je ne voudrais pas aller à l'encontre de la volonté d'Apollon musagète. Bon! Si vous me dites que le bouc en avait des palpitations, je vous fais confiance. Je répondrai.

Je constate, effarée, que votre monde actuel, comme vous vous plaisez à le nommer, malmène outrageusement la vérité. Ne savez-vous pas, pauvre hère, que la vérité est immuable et que s'il lui arrive, par pudeur, de se voiler, c'est qu'elle a ses raisons et qu'il ne vous appartient pas de les discuter? Comment pouvez-vous douter de ce fait indiscutable? Les prêtres de Dialogus, à l'aide de leur machine à voyager dans le temps, m'ont trouvée alors que je revenais d'un court séjour en Hyperborée où Apollon m'avait fait mander. Le simple fait qu'ils aient pu simplement s'approcher de ce séjour des bienheureux prouve suffisamment la noblesse et la pureté de leurs intentions pour que vous n'ayez pas à les remettre en question! Gare à celui qui attente à la vérité car le voile dont elle se couvre, tôt ou tard, finira par tomber. Qu'on se le tienne pour dit!

Pythonisse d'Apollon musagète
         
         

Rémi

      Bonjour Monsieur le caricaturiste,
 
J'ignore si je dois être considéré comme étant un intellectuel, en tous les cas, je n'ai pas cette présomption. Alors à vous de juger.
 
Par contre, le point que je tiens à défendre est celui de la mort. Je crois très sincèrement que chacun sur cette terre peut toujours être considéré en vie, d'une certaine manière, tant que d'autres honorent sa mémoire et éprouvent des sentiments pour lui. Ce qui, je pense, est mon cas et celui de toute la population de Dialogus, si je puis me permettre! Pour cette raison, je vous dirais que nous avons tous, encore, le droit de parole.
 
Bien à vous,

Rémi
         
         

Maurice Richard

      Je peux vous dire une affaire: je ne suis pas mort, car les légendes sportives restent toujours vivantes dans l'esprit (ou l'idée) de leurs partisans.

Si quelqu'un désire entreprendre quelque débat que ce soit à mon sujet, que ce soit à propos de ma carrière de hockeyeur ou de n'importe quoi d'autre, c'est bien leur choix.

Maurice «Rocket» Richard
         
         

Robespierre


      Citoyen,

Tu me demandes de répondre à la question incluse dans la gravure de ce publiciste. Le mot "s'immiscer" contient en lui-même quelque connotation déplaisante, mais ce n'est pas l'essentiel de la question. L'homme qui pense, écrit, agit, s'inscrit fatalement dans la perspective de la postérité, large ou étroite. L'immortalité de l''me et cette part d'immortalité que nous portons me semblent liées, tant elles se renvoient l'une à l'autre. Sans l'espérance de survivre, hors de toute comédie religieuse, y aurait-il eu tant de progrès dans l'Histoire de la pensée humaine? Bertrand de Chartres faisait déjà remarquer dans des époques obscures que nous sommes des nains juchés sur des épaules de géant. La postérité froide, pour reprendre le mot du citoyen Saint-Just, perdra sans doute ce qui dans mes mots est sous-tendu par la nature humaine et les sentiments qui émeuvent celles-ci; mais elle ne m'empêchera point ces mots de lui parler encore, et pour dire le vrai, l'idée de savoir que ces mots animeront encore bien des débats dans quelques siècles n'est pas pour me déplaire.

Maximilien Robespierre
         
         

Marquis de Sade

      Chers amis,

Mais quelle absurde question! En premier lieu parce que je ne suis pas mort! Ensuite parce que cela n'a aucune importance! D'aucuns diront qu'il ne faut pas tenter d'interpréter les dires des anciens. Mais qu'importe! Même de son vivant, «l'auteur est mort»! Et oui, c'est un fait indéniable que ce qui est dit est dit, de même que ce qui est écrit l'est aussi. Par conséquent toute pensée dont la présence nous atteint d'une façon ou d'une autre peut et doit rester d'actualité tant que l'on estime cela juste.

Pourquoi diable venir alors ici vous exprimer puisque toute les interprétations se valent? me direz-vous. Eh bien pour tous ceux qui désirent approfondir leurs lectures par mes pensées. Mais ceci , mes Dames, mes Sieurs, est un autre sujet?

Donatien-Alphonse-François Marquis de Sade.
         
         

Louis Antoine Saint-Just

      Citoyens,

Pensez-vous que cette caricature, cette œuvre sournoise de ceux qui s'accaparent l'honneur douteux de se nommer l'aristocratie intellectuelle, vaut la peine de perdre notre temps pour y répondre? Vaut-elle la peine de s'énerver? N'est-ce pas ce qu'ils attendent?

Il est évident que l'inquiétude les gagne, tous ceux qui, pendant des siècles, violent nos idées, défigurent nos pensées, fouillent sans se gêner dans nos vies intimes, s'en prennent à notre œuvre. Pendant des siècles, ils jonglent avec les faits et présentent les choses à leur gré. Qu'ils nous louent ou qu'ils nous maudissent, une chose est sûre: on les arrange mieux silencieux et morts! Notre apparition, notre volonté de révéler la vérité qu'ils ont si adroitement cachée, les plongent dans l'embarras total.

Sous leur causticité, c'est le désarroi qu'ils cachent. Ne prêtons point l'attention à leur jeu d'esprit. L'esprit n'est qu'un sophiste qui conduit les vertus à l'échafaud. Gardons donc le calme si nous voulons vaincre. L'empire est aux flegmatiques.

Salut et fraternité,

Louis Antoine Saint-Just
         
         

Saladin

      Damas, dzu'l cadeh 588

La paix soir sur toi, Messire.

Je vais maintenant, sur votre demande, commenter cet étrange graffiti que vous m'avez fait parvenir, qui vient du «Monde»? Qu'est-ce donc? Le monde est-il une personne à votre époque? Je suis fort surpris que vous accordiez tant d'importance à une si piètre oeuvre d'art. Sans modestie, je vous avouerez que mes artistes font beaucoup mieux. Et quelle surprenante idée que d'écrire leurs paroles! C'est là bien étrange coutume. Mais si tel est votre désir, je ne saurais que m'exécuter.

Que l'artiste qui fit cet infame graffiti sache donc s'en remettre à la sagesse de l'histoire, qui est seule vraie. Allah règne sur ce monde depuis des temps immémorables, il est seul capable de juger ce qui est bon et ce qui est mauvais. Nier les apports du temps est une bien mauvaise chose, c'est une erreur qui porte son auteur à se croire capable de juger chacune de ses actions par lui même. Paganisme! L'homme ne se suffit point à lui même. Sultan, je le suis par la grâce d'Allah et de lui seul dépends ma vie et mon royaume. De qui tiendrais-je ma puissance si ce n'est du seul vrai Dieu?

Qu'Allah te bénisse.

Salah-al-Din, dit Saladin, Sultan de Syrie et d'Égypte, Roi de Damas et d'Alep, Combattant de d'Allah.
         
         

Comtesse de Ségur

      Paris, ce premier septembre 1872

Monsieur,

Pour ma part, je n'ai été contactée qu'il y a peu par l'équipe de Dialogus. L'accueil a été charmant. Je ne suis que trop flattée, en lisant votre caricature, d'être comptée au nombre des intellectuels, n'écrivant pour le plaisir de mes petits que de cours romans moraux ou religieux. Je doute d'avoir assez d'esprit, monsieur, pour pouvoir apporter une réponse satisfaisante à votre question. Cependant, si nous sommes tous chez Dialogus, croyez bien que ce n'est que par la volonté des internautes. Je ne sais si nous avons le droit de donner notre avis sur les problèmes du XXIe siècle; sans doute nos lecteurs veulent-ils nous en entendre parler, puisqu'ils nous interrogent. Heureusement d'ailleurs que Dialogus nous informe!

Mon petit Jacques, qui est près de moi, me souffle que si des vivants s'intéressent au passé, il n'est que justice que les morts se préoccupent de l'avenir. Il est intelligent, n'est-ce pas? Mais par la grâce de Dieu nous ne sommes pas encore au tombeau, et nous Lui rendons grâce pour tout le bonheur qu'il nous offre sur cette terre.

Je suis, Monsieur, votre humble servante,

Comtesse de Ségur, née Rostopchine
         
         

Suétone

     
Caius Suetonius Tranquillus à Anne Guélikos salut!
 
Ce graffiti, qui m'a été transmis récemment, m'a interpellé: les intellectuels ne doivent pas intervenir dans les débats actuels (sous-entendu ceux des Romains de l'an 2759, n'est-ce pas?).

J'ai été touché par cette question car j'ai assisté hier à une représentation au théâtre qui retraçait l'histoire d'Antigone. On puise dans le passé les éléments de compréhension de notre présent. Les actions des anciens ont façonné notre monde et constituent pour nous des exemples. C'est pour cette raison qu'il existe des archives. César aurait-il agi comme il l'a fait sans Alexandre pour modèle? Trajan aurait-il triomphé des Daces et des Parthes sans les précieux enseignements des généraux du passé que je lui ai fournis?

Ce que vous appelez Dialogus aurait eu un vif succès de nos jours. Nous pourrions converser avec Romulus et lui faire part de la grande réussite de la cité qu'il a fondé! Entre aujourd'hui et le futur il semble que la sagesse d'écouter les autres ait disparu. Comme disent les Grecs : autres temps, autres moeurs...
         
         

Joshua Slocum

      Je vais vous dire.

Je n'étais en mer que depuis quelques semaines, en partance pour mon tour du monde en solitaire.

J'approchais des Açores. Tellement épuisé que le Spray voguait seul. Mais vers un naufrage certain. Le fantôme de Bully Hayes, le pirate, vînt à bord. Je le jure. Et le Spray et moi furent sauvés.

J'appris alors que les morts ont souvent plus d'importance que les vivants, que les morts peuvent être plus vivants que les vivants.

Joshua Slocum
         
         

Socrate

      Pour ma part j'ai un peu envie d'inverser la question. Les vivants ont-ils le droit de transmettre la pensée des intellectuels morts, de la gloser, de la déformer, de se l'approprier en l'ingérant et la régurgitant comme un pissenlit trop vert, de la relayer comme on donne une branche torve et pelée de son écorce. Les traditions sont importantes, et il faut les préserver au sein de la Polis. Mais vous, les Platon, les Xénophon, les Aristophanes, avez-vous le droit de me traiter ainsi?

Je vous renvoie la question. Car tel est mon rôle.

SOKRATES, dit Socrate
         
         

Benedict de Spinoza

      Oui, ils le doivent. C'est le fondement de la sagesse. Mais la présence et le compagnonnage des penseurs du passé ne doit pas se faire au détriment de notre propre activité intellective. Il est des penseurs du passé comme des contemporains: ils se manifestent à nous soit de par une réputation quelque peu surfaite, celle d'être des figures connues de notre horizon culturel interpellant notre attention dans la voix de nos maîtres et de ceux qui nous forment, soit de par la force interne et la validité essentielle de leur pensée propre. Il va sans dire que c'est exclusivement de par ce second fait et au détriment du premier que les intellectuels du passé doivent s'imposer à nous et nous influencer. Qu'on me parle de Socrate, de Platon, d'Aristote en me disant: ploie, penche-toi devant ces monuments car ils te dominent. Que je me tourne vers les écrits de ces susdites éminences pour m'aviser qu'ils croient aux fantômes, aux basses activités des sorcières, aux vertus curatives de l'imposition des mains et à une foule d'autres simagrées superstitieuses. Il s'avérera que de cette influence je ne saurais vouloir car elle heurte mon cheminement vers la sagesse, et ligote ma pensée plutôt qu'elle ne lui assène un sain ascendant. Mais que, en ces expériences chimiques dont les Hollandais sont si friands, je découvre le caractère corpusculaire de certaines substances crues initialement uniformes, et qu'alors le souvenir de l'atomiste Démocrite me revienne en mémoire, voilà un raccord entre mon activité intellective du moment et la sagesse d'un penseur disparu depuis des siècles qui me semble de bonne tenue, valide, et méritant pleinement d'être préconisée.

Benedict de Spinoza
         
         

Gilles Villeneuve

      J'ai de la misère à imaginer Ronnie Peterson en train de prendre la piste au prochain Grand-Prix. Je respecte bien ce coureur - Ronnie était, de mon avis, le plus grand de nous tous - mais il était le plus grand... lorsqu'il était vivant. Depuis ce maudit jour de septembre 78 à Monza, Ronnie ne vient plus sur la piste. Qu'importe combien talentueux est un coureur, il ne peut gagner une course qu'en étant vivant.

Ma réponse, à vous Le Monde, est que vous avez raison: ces intellectuels dont vous parlez ont eu leurs tours de piste et ils ont été les plus rapides de leur temps. Tous ces vieux comme Bonaparte, Sartre ou Papineau ont baladé le drapeau à damiers chacun à leur tour. Maintenant, leurs bolides sont dépassés. Peu importe l'immense talent qu'avaient ces grands du passé, les «voitures» d'aujourd'hui ne se conduisent pas de la même façon qu'à leur époque.

Moi de même. On me donnerait la chance de piloter la voiture de mon garçon, Jacques, pour quelques tours et je suis sûr que je ne pourrais pas égaler sa performance. Non pas parce que mon talent est moindre que le sien, mais parce que la réalité de la course est différente d'une génération à l'autre. Qu'est le futur? Transmissions semi-automatiques? Ordinateurs de bord? Caméras sur les voitures qui voient tout ce que le pilote fait? Je suis désolé, mais ce n'est pas pour moi. Je n'suis pas un robot. Je n'pourrais jamais accepter de partager mes résultats - bons ou mauvais - avec de l'électronique. C'est moi, et moi seul, qui est soit le plus rapide sur la piste... ou bien soit qui ne l'est pas. Je ne pourrais pas me reconnaître dans l'univers de mon fils.

Alors que dire des vieux intellectuels? Eh bien moi je dis qu'on n'a qu'à les laisser parler comme ils le veulent. Parce que de toutes façons, sur la piste, à 300 km/h, on ne les entend pas!

Gilles
         
         

Oscar Wilde

      Et en vertu de quoi, je vous prie, les intellectuels vivants s'accorderaient-ils le droit d'intervenir dans les débats des morts? Voilà une question autrement plus pointue, tant il est vrai que l'actualité est dans la perception, et non dans la création.

L'art, dans sa forme la plus parfaite, est détaché de toute conception temporelle. Son seul lien avec le monde tient alors à l'œil de son spectateur, et dans l'interprétation qu'il en fait. L'œuvre traverse donc les époques et les lieux, parée de sa seule perfection. Comment oser prétendre qu'elle perd son acuité à la mort de son créateur?

La beauté en général, et la beauté des idées en particulier, sont sans doute les éléments les plus universels et les plus solides des cultures humaines, très loin au-dessus du prosaïsme des régimes et des modes... Elles sont des reliques façonnées dans l'airain, qui ont servi, servent et serviront encore de modèles aux hommes censés. L'art est plus fort que la mort, definitely.

Oscar Wilde
         
         

Jean Moulin

      Ainsi donc je suis mort. Ho, ce n’est pas une grande surprise qu’en 2009, je sois passé de vie à trépas. C’est juste que l’entendre dire d’une autre personne, notamment d’un caricaturiste, cela révèle d’un certain paradoxe. Je fus moi-même caricaturiste à mes heures, et j’eu la chance d’être publié sous le nom de « Romanin ». Je regrette un peu ce temps, mais je suis heureux de voir que chez vous, on peut caricaturer de nouveau. Je dois avouer que l’humour à évolué en votre siècle, d’une façon… particulière.
Maintenant, que dire ? Nous n’avons pas notre mot à dire, nous les morts ? Je suis bien d’accord avec vous ! Mais le devoir de mémoire ? En quoi l’avis de quelqu’un qui a donné sa vie pour une cause ne vaut pas qu’elle soit prise en compte par les vivants ?
Certes, l’idée de débats et remise en cause, et mon argumentaire se base sur des notions de morts de guerre ou de martyrs. Mais pensez toujours que beaucoup sont morts pour que d’autres vivent dans un mode de vie plus sûr, serein, libre. D’autres sont morts pour leurs idées, ou simplement pour survivre. Ayant fait la Grande Guerre, je garde toujours en mémoire que beaucoup sont morts pour rien, alors qu’ils avaient tout à donner. C’est, en outre, la motivation qui me pousse à continuer.
Alors je conclurais que les morts n’ont rien à dire, mais que les vivants ont tout à écouter.

Jean Moulin