Juliette
écrit à




L'Impératrice Sissi






Vous et votre règne




À sa majesté l’impératrice Elisabeth d’Autriche,

Je suis une élève de Quatrième d’un collège de Beaucamps-Ligny dans le Nord Pas-de-Calais en France. Avec ma classe, nous travaillons sur un projet dans le cadre du cours de français. Je vous ai choisie car, enfant, j’ai vu vos films et vous m’avez toujours fascinée. Vous êtes une grande reine et je vous admire beaucoup.

Me permettrez-vous de vous poser quelques questions?
- En tant que souveraine de Hongrie, quelles responsabilités sont à votre charge?
- Avec quels autres pays entretenez-vous des relations diplomatiques?
- Je sais que vous devez rester à Vienne mais avez-vous l’occasion de retourner en Bavière? Si oui, à quelle fréquence?
- J’ai lu certains de vos poèmes et je les ai beaucoup aimés, où trouvez-vous votre inspiration?
- Vous dites vouloir être libre, êtes-vous déçue d’avoir épousé François-Joseph en 1854?

J’attends impatiemment votre réponse.

Je vous prie d’accepter, Elisabeth, l’expression de mes plus respectueuses salutations,

Juliette


Bien chère Juliette,

Tout d'abord, je tiens à vous mettre en garde contre les films que vous avez regardés. Comme je vous écris directement de mon lointain XIXe siècle, je ne les ai évidemment pas vus mais on m'en parle très souvent, et j'ai fini par comprendre que ces films véhiculent une version rose sucrée de ma vie qui correspond très peu à la réalité. Je n'ai pas rencontré Franz sur une route en allant pêcher, je ne suis pas tombée malade après le couronnement en Hongrie mais bien avant et il n'y a pas eu de clameur triomphante «Viva la mamma!» sur la place Saint-Marc, bien au contraire!

Je reconnais que j'ai fait beaucoup pour la Hongrie, car ce noble pays ne méritait pas d'être traité comme une simple province. Ce n'est qu'en Hongrie que j'ai ressenti l'amour d'un peuple, et j'ai voulu l'aider de toutes mes forces en poussant François-Joseph à lui accorder une place spéciale dans l'Empire. Depuis 1867, on parle d'Autriche-Hongrie et non plus simplement «d'Empire d'Autriche». Cependant, depuis que j'ai obtenu la signature de ce compromis, je me suis retirée totalement des affaires politiques. Je n'ai donc aucune responsabilité, sauf des obligations de représentation, que j'ai totalement abandonnées depuis des années. Par amour pour ce pays, j'ai accepté de paraître aux célébrations du millénaire en 1896, mais c'est la dernière fois. Depuis la mort de mon fils en particulier, je me suis totalement retirée du monde et ne demande que d'avoir la paix. En ce qui concerne les relations diplomatiques, c'est le cabinet des affaires extérieures de François Joseph qui s'en occupe.

L'Autriche-Hongrie a des relations avec tous les pays d'Europe, et il ne faut pas oublier qu'à mon époque, la plupart des souverains sont peu ou prou apparentés. Ce qui donne lieu à des situations étranges, notamment lorsqu'on pense que Guillaume II et le Tsar sont parents, mais que leurs pays respectifs ne sont pas spécialement sur la même longueur d'ondes! De même, Rodolphe détestait Guillaume II et préconisait un reversement des alliances pour que notre pays s'allie plutôt à la France, mais François-Joseph a depuis plusieurs années lié le destin de l'Autriche-Hongrie à celui de la Prusse. Pour le meilleur et, je le crains, pour le pire...

J'ai écrit beaucoup de poésies, que j'ai réunies dans deux recueils, «Chansons d'Hiver» et «Chansons de la Mer du Nord». Je les ai confiés à mon frère, avec ordre de les remettre après ma mort au président de la Confédération Helvétique. Ils pourront être publiés cinquante ans après ma mort. Le produit de la vente devra être distribué aux descendants des condamnés politiques de l'Autriche-Hongrie. Je ne souhaite pas que l'on connaisse mon œuvre de mon vivant, mes contemporains ne me comprendraient pas. D'ailleurs, j'y critique si férocement la cour et les politiciens que je m'attirerais encore plus d'ennemis que je n'en ai déjà. Pour ma part, cela m'indiffère désormais, mais je pense à Franz que je ne souhaite ni chagriner, ni inquiéter, et mes pauvres dames d'honneur hongroises si dévouées, qui finiraient par payer leur loyauté envers moi. Je ne souhaite pas leur attirer des ennuis, même après ma mort. Voilà pourquoi je désire qu'ils ne soient publiés que bien longtemps après. J'ai une admiration, pratiquement une dévotion, pour le grand poète Henrich Heine. Je suis persuadée d'avoir un lien spirituel avec lui, et c'est lui, j'en suis convaincue, qui m'a inspiré et même dicté une grande partie de mes poèmes. Mais depuis la mort de mon fils, j'ai reposé ma plume, mes muses sont mortes avec Rodolphe dans ce pavillon de chasse maudit.

Je ne suis pas «déçue» d'avoir épousé Franz, ce n'est pas le terme que j'utiliserais. Étant jeune, j'étais surtout déçue qu'il soit empereur, j'étais déçue qu'il obéisse tellement à sa mère, j'étais déçue que toutes ces fadaises de représentations, de réceptions et d'étiquette prennent tellement de place dans notre vie de famille. J'étais très jeune, je n'ai pas su m'imposer face à une cour -et à une belle-mère- qui ne voulaient pas de moi. J'ai fini par abandonner la lutte pour me bâtir une véritable vie de famille avec Franz. Je pense qu'il aurait été préférable pour lui d'épouser ma sœur Hélène, comme il était initialement prévu. Elle avait été élevée dans ce but, savait ce qui l'attendait, aurait accepté sans sourciller les obligations de souveraine et l'autorité de ma belle-mère. Je crois sincèrement que François-Joseph aurait été beaucoup plus heureux. J'ignore si moi, j'aurais été plus heureuse, car qui sait de quel mari j'aurais hérité à la place de François-Joseph? Ma mère m'aurait «arrangé» un mariage avec quelqu'un d'autre, tout simplement, et en admettant que j'aurais eu beaucoup moins d'obligations officielles avec un «simple» duc ou baron, cela ne signifie pas que j'aurais été plus heureuse si je n'avais pas été aimée. Car je dois reconnaître ce point: Franz m'a aimée et m'aime encore de tout son cœur, et c'est cela qui a rendu ma vie supportable. Encore aujourd'hui, il me nomme son «cher ange», et je souhaite son bonheur par-dessus tout.

Sincèrement,

Elisabeth