Jessica
écrit à




L'Impératrice Sissi






Vous connaître



Chère Elisabeth,

Je n'ai pas vraiment de question à vous poser, car je sais que ce n'est pas réellement vous qui répondez, mais une dame inconnue qui dirige ce site.

Cependant, j'aurais voulu, plus que tout, vous connaître, car beaucoup de personnes me disent que ma ressemblance avec vous est étonnante.

Il n'y a pas de chose précise que je veux savoir à votre propos, mais si vous pouviez me répondre quand même, cela me ferait énormément plaisir malgré le fait que ce ne soit pas vous qui écriviez.

Avec tous mes respects,

Jessica


Chère Jessica,

C'est avec grand plaisir que je répondrai à toute question que vous voudrez bien me poser. Du fond de mon lointain XIXe siècle, c'est de la part des âmes du futur que j'attends le plus de compréhension. Mes contemporains m'ont déçue depuis longtemps, et la seule chose qui me surprenne encore, c'est lorsque j'entends ou que je lis du bien de moi! Donc, n'hésitez pas à amorcer des échanges avec moi, nous ne pouvons en tirer toutes les deux que du bien.
 
Amicalement,
 
Élisabeth


Jessica

Ça me fait plaisir d'avoir reçu votre réponse.

Tout d'abord, je voudrais vous dire que je vous admire énormément. Avoir, malgré toutes les souffrances que vous avez vécues, votre force d'esprit toujours présente est une chose qui me surprendra toujours chez vous.

Je voulais vous demander deux choses: premièrement, comment viviez-vous le fait que Jean-François soit empereur? Et deuxièmement, comment avez-vous pris la mort de votre première petite-fille?
 
Mes meilleures salutations,
 
Jessica


Chère Jessica,

Je n’ai jamais bien vécu le fait que Franz soit empereur. Certes il m’est arrivé, à l’époque où je faisais de la chasse à courre, sport coûteux, de dire ironiquement qu’il était heureux que je sois impératrice sans quoi j’ignore comment je m’en serais sortie! Mais, plus sérieusement, combien de fois n’ai-je pas déploré qu’il ne soit pas qu’un simple tailleur! Ma belle-mère, qui avait passé sa vie à rêver d’être impératrice, était positivement scandalisée de ne me voir considérer ma position que comme un lourd fardeau. Pour elle, qui avait depuis longtemps abandonné l’idée de toute vie personnelle, tout comme Franz d’ailleurs, mon besoin de solitude, d’intimité, d’avoir mon «coin» à moi, mon envie de vivre au quotidien avec mon époux, étaient incompréhensibles, voire menaçants pour l’image que devait présenter la famille impériale. Il fallait être en perpétuelle représentation, même pendant notre lune de miel, même pendant de simples promenades… Mon ventre même, pendant mes grossesses, ne m’appartenait pas. Ma belle-mère me poussait sans cesse vers les jardins pour que je «produise» mon état devant les badauds afin qu’eux aussi se réjouissent de la pérennité de la famille de Habsbourg. Je trouvais cela affreux, et j’en étais à considérer comme un bienfait le simple fait de pouvoir demeurer seule dans ma chambre pour y pleurer à mon aise.

De cette première grossesse que j’ai dû mener tambour battant est née une ravissante petite fille aux yeux d’ambre, la seule de mes filles qui semblait devoir me ressembler. Cette petite fille qu’on m’a enlevée si tôt, trop tôt après sa naissance, j’ai eu si peu de temps pour l’aimer! Je ne pouvais la voir qu’à des heures fixes, pour des durées strictement minutées alors que ma belle-mère profitait pleinement de son –de MON- rôle à longueur de journées. Lorsqu’elle m’a enfin été rendue, elle avait presque deux ans et j’ai voulu rattraper le temps perdu en l’emmenant partout avec moi. J’ai déversé sur elle tout l’amour que je retenais dans mon cœur depuis sa naissance, jusqu’à ce que ce déferlement d’amour soit brutalement interrompu en cette fatale nuit de mai 1857.

Comment vous décrire ma peine, chère Jessica?  J’ai aimé ma petite Sophie comme on ne peut guère aimer qu’une seule fois. Une partie de mon cœur est morte avec elle, je me suis mise à avoir peur d’aimer mes autres enfants, Gisèle et Rodolphe, j’ai eu peur que mon amour ne leur porte malheur: ne venais-je pas de prouver à la face du monde entier ma tragique incompétence de mère? Rongée de culpabilité, j’ai laissé ma belle-mère les élever à sa guise, jusqu’à ce que je m’aperçoive que le précepteur de mon fils, un protégé de ma belle-mère, était en train littéralement de le tuer, ou à tout le moins d’en faire un idiot. Imposer des douches froides à un enfant de six ans pour l’endurcir, ou tirer des coups de feu dans sa chambre en pleine nuit pour attiser son courage, c’était de la folie pure! Tout sentiment de culpabilité m’a alors quittée. C’est ma belle-mère, et non moi, qui était, par ce sadique interposé, en train de tuer le précieux hériter de la couronne! Bien loin d’avoir causé la mort d’un de mes enfants, c’est entre mes mains que reposait désormais le pouvoir de sauver la vie de mon fils. Évidemment, le souvenir de la petite Sophie planait encore au-dessus de mon époux lorsque je l’ai sommé de renvoyer Gondrecourt. Il ne pouvait accepter l’idée que sa mère se soit trompée à ce point. Pour preuve, n’avait-elle pas fait de lui un jeune homme, puis un empereur accompli? Mais les précepteurs qu’elle avait choisis pour lui n’étaient pas, comme Gondrecourt, des fous furieux ayant reçu des ordres les plus stricts pour traiter le Kronprinz avec la dernière sévérité. J’ai eu la satisfaction, ce jour-là, de tirer mon fils des griffes d’un monstre. Mais grâce à ma belle-mère, le mal était fait: Rodolphe serait toute sa vie un anxieux qui avait vécu ces terribles moments loin de moi, arraché à mon amour et à mon autorité, et le lien ne s’établirait jamais entre nous comme il l’aurait dû.

Ce n’est qu’à la naissance de ma dernière fille, Valérie, en 1868, que j’ai su enfin ce qu’était le bonheur d’avoir un enfant. Plus forte, moins anxieuse, plus sûre de moi, j’ai trouvé cette fois la force de combattre pour garder ma petite fille près de moi, et nul n’aurait pu me l’enlever. Je suis peut-être même tombée dans l’excès contraire, en ce sens que même Franz avait du mal à s’insérer entre moi et ma fille. Mais ils ont su par la suite tisser des liens vraiment forts, je vois à chaque visite à Ischl à quel point ma fille aime son père. Mon dernier chagrin est de ne pas avoir su sauver mon pauvre fils une seconde fois. J’ai enterré deux enfants, chère Jessica. Pour une mère, enterrer un de ses enfants, c’est déjà trop, imaginez deux! Le temps n’a rien changé. Lorsque je revis cette terrible nuit de mai 1857, puis celle de janvier 1889, c’est la même femme, la même mère, la même douleur devant ces lourdes portes de la Crypte des Capucins se refermant avec un bruit sourd. J’ai dix-neuf ans, j’ai cinquante ans, j’ai cent ans… Ma douleur n’a plus d’âge, et ne se terminera qu’avec mon dernier souffle.

Sincèrement,

Élisabeth