Perrine
écrit à




L'Impératrice Sissi






Vous



Bonjour Votre Majesté,

J'aimerais que vous sachiez tout d'abord que je suis l'une de vos plus ferventes admiratrices.

J'aimerais savoir si dans votre enfance vous aviez un cheval nommé Ajax et comme amie une fille nommée Rosa qui est la fille de Herr Hoffmann, un musicien. Pourquoi votre frère Ludwig et votre soeur Sophie n'avaient-ils pas de surnom, comme Hélène par exemple, dite Néné?... Dans votre enfance aviez-vous aimé un certain Richard (tout ce que je sais sur lui c'est qu'il était écuyer et que votre père l'avait engagé dans son cirque dans le palais de Munich mais que votre mère, sachant votre attachement pour lui, vous sépara et il mourut alors peu de temps après d'une tuberculose)?

J'aimerais aussi connaître un peu plus de choses sur les (deux) enfants que vos parents ont perdu peu de temps après votre naissance.

Je voulais aussi savoir si vous fumiez en cachette comme l'a dit votre tante et belle-mère l'archiduchesse Sophie.
Et aussi si vous de risquiez pas de mourir avec tous vos régimes draconiens. J'ai aussi entendu dire que vous aviez une fille cachée nommée Caroline, que vous donnâtes à des parents nourriciers à Mödling un faubourg de Vienne et que plus tard elle devint la mère d'Elissa Landi, une célébrité des écrans.

Est-ce vrai que vous écrasiez les puces de votre chien à table quand tout le monde mangeait?

Perrine

Chère Perrine,

Votre dernière question a provoqué chez moi un éclat de rire au souvenir des mines pincées des dames d’honneur en visite à Possenhofen, devant ma mère écrasant allègrement les puces de ses chiens sur son assiette! Mais rassurez-vous, on changeait immédiatement les assiettes! Car c’est ma mère, et non moi, qui avait cette amusante habitude qui avait l’heur de dégoûter mes suivantes. Ma mère, tout comme moi, avait la passion des chiens, mais des petits chiens, les loulous blancs en particulier, alors que pour ma part, je crains bien qu’il n’existe aucun chien aussi grand que je le souhaiterais.

Oui, il fut une période où je fumais. Et non pas en cachette, mais au vu et au su de tous –surtout de ma belle-mère que je souhaitais, je l’avoue, scandaliser plus que toute autre personne. Je fumais dans mes appartements, en voiture –les cochers se disaient choqués– en écrivant le soir, partout! Ma cigarette fit l’objet de vertes critiques jusqu’à Londres, où la reine Victoria se déclara scandalisée de mes habitudes! Comme si l’opinion de Londres m’importait! Je n’ai d’ailleurs pas conservé cette mauvaise habitude très longtemps. J’aime avoir le contrôle de mon corps, j’aime une vie saine et disciplinée, et j’avais la désagréable impression que cette petite cigarette prenait de plus en plus le contrôle de ma vie. Je n’ai guère fumé que deux ou trois ans, surtout entre la première guerre d’Italie et mon départ pour Madère. Ensuite, pour le bien de mes poumons, je m’en suis passée et m’en suis bien portée. Tout comme je me porte bien de mes régimes, d’ailleurs.

Évidemment, mon époux lève les bras au ciel lorsqu’on lui dit que je n’ai bu que quelques verres de lait et mangé quatre oranges dans ma journée, mais j’ai tout de même soixante-et-un ans et je n’ai jamais été en danger de mort à cause de cela! Bien que mon visage, que je cache le plus souvent derrière une voilette ou une ombrelle, soit désormais ridé et rongé par les larmes, ma silhouette est demeurée intacte, ce qui aurait été impossible si je m’ étais mise à me gaver de jambon et de Strüdels, comme cette pauvre Katherina Schatt qui fait éclater toutes les coutures de son corset pour paraître mince!

Et qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de «fille cachée»? Voilà la seconde fois que l’on me rapporte cette sornette abracadabrante inventée de toutes pièces par ma nièce Marie Larish. Car ce n’est rien d’autre que cela, chère amie: un conte destiné à faire vendre des livres. À ce que l’on m’a dit, ma nièce Marie écrira un livre où elle dévoilera ce «secret», une fille née à Sassetôt, où il est de notoriété publique que je ne suis jamais retournée après mon décevant voyage de 1875. D’ailleurs, épiée, espionnée comme je le suis depuis mon mariage, c’est-à-dire depuis tantôt quarante-quatre années, comment diable aurais-je pu cacher une grossesse, et encore mieux, un accouchement? Ma nièce n’a pas le sens commun; inventer de telles âneries! et c’est moi que l’on dit folle!

Ni Ludwig, ni Sophie, ni Marie n’avaient de surnoms. Il n’y a aucune raison particulière. La personnalité de mon frère aîné ne s’est jamais vraiment prêtée aux surnoms. Il a toujours été plutôt secret, taciturne, difficile d’approche. Son épouse Henriette avait bien du mérite, une autre femme aurait probablement fini par l’abandonner. Depuis la mort de la baronne Mendel, il se ridiculise en jouant les metteurs en scène, en noircissant sa barbe et sa moustache au noir de suie et en se mésalliant avec une petite ballerine qu’il a connue alors qu’elle jouait un «lapin au tambour». Après la distinction de ma belle-sœur, il est tombé bien bas. Quant à Sophie et Marie, je ne sais pas pourquoi nous ne leur avons pas donné de surnoms! Sophie a été surnommée de tous les prénoms féminins du répertoire wagnérien par son éphémère fiancé, le roi Louis II de Bavière… de quoi la rendre pour toujours allergique à toute tentative de surnom! Et même si nous appelions parfois ma sœur Marie «Madie», ce n’était pas un surnom usuel, mais une déformation de son prénom que nous utilisions parfois, pratiquement par accident.

Je terminerai cette longue lettre en vous parlant du comte Richard S. Le comte n’était absolument pas un écuyer de cirque. Il était écuyer, certes, mais au sens chevaleresque du terme, un peu comme le comte Grünne qui a été longtemps Grand Écuyer de la Cour impériale. Lui qui avait été en même temps l’aide de camp de mon époux; il ne faut pas s’imaginer que dans ses fonctions d’écuyer, Grünne sellait les chevaux et faisait des acrobaties de haute école! Il avait la responsabilité des écuries impériales, tout comme le comte Richard avait la responsabilité des écuries de mon père. Tout comme le comte Grünne lorsqu’il accompagnait François-Joseph lors de revues à cheval, le comte Richard était également un remarquable cavalier qui accompagnait mon père lors de ses chevauchées, mais n’avait rien, mais alors absolument rien d’un écuyer de cirque! Je savais mon père peu attaché aux rangs et aux titres, mais je crois qu’il ne serait pas allé jusqu’à me permettre d’épouser un écuyer de cirque. Alors qu’un comte… je me suis permis de rêver, d’espérer. En vain.
"Le sort en est jeté
Richard, hélas, n’est plus!
Le glas sonne, Seigneur,
Ayez pitié de moi!"

Pour me consoler de ce chagrin d’amour, ma mère m’a amenée avec elle à Ischl, en août 1853. Franz m’a vue, mon destin fut scellé. Vous connaissez la suite.

Amicalement,

Élisabeth