Votre visite à Sassetot
       

       
         
         

Jpham

      Madame,

Aviez-vous des remords ou des soucis durant votre existence? Vous confiiez-vous à quelqu'un? Et pouvez-vous me raconter votre visite à Sassetot?
         
         

Impératrice Sissi

      Très chère âme du futur,

Vous me posez là trois questions très courtes, dont la réponse à chacune - du moins aux deux premières - pourrait remplir tout un volume...

Comme tout le monde, j'ai évidemment eu des remords et des soucis durant ma vie. Je n'en ai pas été exemptée de par ma position d'impératrice, bien au contraire! La fatalité semble s'être acharnée sur moi à plaisir, multipliant au centuple remords et soucis du commun des mortels.

Mon premier remords se nomme Sophie. Non, il ne s'agit pas de ma belle-mère. Je vous parle plutôt de ma petite Sophie, ma toute petite, le premier enfant que j'ai senti vivre en moi, chair de ma chair et cúur de mon cúur... Après une lutte épique de près de deux ans contre ma belle-mère, mon époux venait enfin de se décider à me confier l'éducation de mes propres enfants. Cette victoire à peine remportée, allais-je laisser mes filles à Vienne pendant notre premier voyage officiel en Hongrie? Jamais. Contre tous les avis, j'ai amené mes filles avec moi. Sophie est décédée au cours de ce voyage, la cause exacte n'en a jamais été clairement établie. Au retour, je dus supporter le silence de ma belle-mère, pire que tous les reproches. Premier remords... J'ai pu dire et faire bien des choses dans ma vie que je regrette aujourd'hui, mais tout cela semble insignifiant face à mon second grand remords: mon fils Rodolphe. Encore ébranlée par la mort de ma petite fille, persuadée de ma propre incompétence, j'ai laissé ma belle-mère s'emparer de mon fils dès sa naissance. J'ignorais qu'elle allait confier cet enfant impressionnable et fragile à un soldat brutal qui tenterait - en le terrorisant - d'en faire un héros à six ans! Je me suis insurgée contre ces méthodes barbares, mais trop tard. Plus tard, j'ai laissé s'éloigner de moi un jeune homme qui me ressemblait pourtant énormément. Si j'avais su mieux le guider et l'entourer, le drame de Mayerling aurait peut-être été évité.

Des soucis? La vie des monarques en est remplie. Solferino, Sadowa, le compromis hongrois et, sur une base plus personnelle, cet espionnage constant, ces remarques pincées d'un entourage dévoué à l'archiduchesse Sophie, le «rapt» de mes enfants, les épidémies de choléra, la santé de ma Valérie, la sécurité de l'empereur... Je vous disais bien qu'il y faudrait tout un volume!

La réponse à votre dernière question est beaucoup plus simple. Malgré tous les romans qu'on a pu broder autour de mon séjour à Sassetôt-le-Mauconduit, le souvenir que j'en conserve est tout simplement celui de mon plus décevant séjour de vacances. Tout avait pourtant bien débuté: je suis arrivée à la gare de Fécamp le 31 juillet 1875 et j'y ai été accueillie par M. Perquer, qui me louait son château. L'endroit était beau, la mer toute proche, mais dès les premières chasses, les paysans des alentours ont commencé à être désagréables et grossier, à effrayer les chevaux... je ne passais pourtant qu'à travers leurs champs en friche et ne pouvais en aucun moment endommager leurs récoltes! J'avais même donné instruction d'acheter toute la moisson si un cultivateur estimait qu'un champ aurait été endommagé. Peine perdue. Mais le «clou» fut atteint avec ma chute de cheval, le matin du 11 septembre, alors que je tentais un saut avec un nouveau cheval, Zouave. J'ai subi une commotion cérébrale et mes maux de tête étaient tels que le médecin pensait sérieusement devoir me couper les cheveux pour me soulager de leur poids. Inutile de vous dire que pour moi, le remède aurait été pire que le mal! Déçue de mon séjour, je suis rentrée le 27 septembre 1875 et, malgré toutes les fables que ma nièce Marie Larisch a pu colporter, je ne suis jamais retournée à Sassetôt depuis.

Amicalement,

Élisabeth