Votre vie et votre fils
       

       
         
         

Carole-Anne

      Madame,

Sachez avant tout que je suis très honorée de vous écrire. Même si votre personne est aujourd'hui entourée de mythes, de mystères et d'anecdotes pas toujours véridiques (ce qui vous rend d'autant plus attirante aux yeux du public) je pense que votre popularité est toujours aussi grande qu'auparavant! Je suis certaine que vous allez me répondre que cela n'est pas votre intention mais que voulez-vous! Je pense que les gens sont attirés par le fait que vous êtes l'incarnation même de la princesse de conte de fée: belle, riche, mariée à l'un des souverains les plus importants d'Europe et, un élément indispensable, malheureuse! Plus grande sera votre fuite, plus de regards inquisiteurs vous suivront! Quelle petite fille n'a pas rêvé un jour d'être la belle au bois dormant? Votre position fastueuse signifie pour beaucoup de gens, le summum du bonheur et de l'accomplissement! Je sais que vous détestiez cette vie mais comprenez l'attrait de votre position pour ces pauvres gens anonymes qui doivent travailler tous les jours pour un salaire parfois très modeste, qui vivent dans l'insécurité et qui n'auront jamais comme vous, la chance de vivre sans les contraintes liées aux soucis de la survie quotidienne! Beaucoup de gens s'identifient à votre personne car en dépit de votre très haute naissance, vous ne cadriez pas dans ce milieu, vous vous sentiez incomprise et, chose surprenante, vous ne vous en cachiez pas. Un sentiment que bien des gens peuvent ressentir à un certain moment de leur vie, peu importe leur qualité. De plus, vous avez des qualités et des défauts qui sont très contemporains! J'ai cru comprendre que pour vous, le culte de la beauté était une façon d'avoir un contrôle sur un environnement qui vous échappait. C'est aussi le cas pour bon nombre de personnes aujourd'hui! Voyez-vous, jamais le pouvoir des apparences n'a été aussi fort qu'en ce XX siècle!

Je voulais vous dire que j'ai eu le triste privilège de me rendre sur la tombe de votre fils. À cet effet, je me suis interrogée sur les motifs de sa mort. S'agit-il d'un assassinat (comme vous l'expliquez dans une lettre) ou d'un suicide (comme vous l'expliquez également dans une autre lettre). Je sais qu'il s'agit d'un secret d'État mais personnellement, je suis persuadée que votre fils a été victime d'un assassinat politique. Qu'en pensez-vous?

J'espère ne pas avoir remué trop de douloureux souvenirs...

Respectueusement,
Carole-Anne
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Carole-Anne,

Il faut donc être malheureuse, dans l’imaginaire du XXe siècle, pour être une princesse de contes de fées? Dans ce cas, j’en suis bien une… Mais je croyais que le propre des contes de fées était de se terminer par «Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants»! Je n’ai pas été heureuse, et j’ai eu quelques enfants, dont deux sont morts avant moi. Et fi de la princesse de contes de fées…

Comme je me suis déjà longuement exprimée au sujet de la mort de Rodolphe dans plusieurs autres lettres que vous pourrez lire sur Dialogus, vous me pardonnerez d’être brève, le sujet m’étant douloureux. Je vous résume ici mes anciennes lettres en quelques lignes.

J’ignore si Rodolphe a été tué ou s’il s’est suicidé. La lettre d’adieu qu’il m’a écrite pouvait être aussi bien de quelqu’un qui va s’enlever la vie que de quelqu’un qui sait qu’il va être assassiné. Mon fils étant au courant de trop de choses, des partisans voulaient le mettre sur le trône de Hongrie du vivant même de son père ce qui, malgré ses dissensions personnelles avec Franz, lui apparaissait comme de la haute trahison. Est-il devenu «celui qui en savait trop?» Et s’il s’est suicidé, est-ce vraiment dans un moment d’aberration mentale? Cette idée, loin de me réconforter, m’a désespérée davantage, lorsque le rapport d’autopsie en a fait mention. J’ai donc légué à mon fils un sang taré, la malédiction des Wittelsbach? Pourquoi alors a-t-il fallu que Franz me rencontre un jour, pourquoi m’a-t-il épousée, pourquoi est-il entré dans la maison de mon père?

Et d’un autre côté, que contenait le second télégramme, celui dont Franz ne m’a pas confié la teneur, et qu’il a envoyé au Vatican pour obtenir la permission de célébrer des funérailles catholiques? Le premier télégramme, bien que faisant état de l’aberration mentale, avait tout de même essuyé un refus du pape. Quelles révélations Franz a-t-il faites au Souverain Pontife pour que ce dernier consente, contre toutes les règles de l’Église, à faire célébrer les funérailles d’un suicidé?

Autant d’énigmes pour moi que pour vous, chère amie. À cette différence qu’en ce qui me concerne, je n’ai aucun désir de les résoudre. Mon fils, mon enfant que je n’ai pas su protéger une fois sorti de l’enfance, est mort. Cela seul importe pour moi. Mes ennemis auront la satisfaction de se dire que je ne laisserai pas de traces en Autriche. Désormais, Mater Dolorosa vêtue de noir, j’erre sur les mers à la recherche d’une paix que je ne trouverai probablement qu’une fois couchée près de lui, dans la Crypte des Capucins.

Sincèrement,
Élisabeth.