Steve Brulez
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Votre vie en Grèce

    Ma très chère Sissi

Je m'appelle Maitée et je fais un travail à l'école sur vous. Mon projet est d'expliquer à toute ma classe votre histoire en Grèce. Majesté, pouvez-vous me l'expliquer? Si possible le plus vite possible car c'est urgent... tous mes sentiments respectueux.


Chère âme du futur,

Quelle terrible idée a eue votre professeur de vous infliger un tel pensum par un si bel été! J'espère que je ne vous réponds pas trop tard, et que ma réponse vous sera utile.

Mon premier coup de coeur pour la Grèce remonte à 1861. Je revenais alors de ma cure à Madère, et mon navire s'est arrêté à Corfou, dans la baie de Gastouri, pour se ravitailler. Partout on voyait des cyprès, des orangers en fleurs, des flots d'écume battant le rivage… j'aurais aimé m'attarder un peu, mais Franz m'attendait. Toutefois, lorsque mon mal se manifesta à nouveau quelques semaines plus tard, et que je dus repartir vers un climat plus chaud, c'est à Corfou que je voulus passer ma seconde cure. Puis, ma santé s'est rétablie. La Hongrie, les chasses en Angleterre et en Irlande ont bientôt reporté le souvenir de Corfou dans un tiroir de ma mémoire.

En 1876, après un été en Bavière et à Ischl, j'ai décidé soudainement de faire un petit voyage vers cette île qui m'avait enthousiasmée quatorze ans auparavant. Cette fois, Corfou ne m'a pas retenue longtemps, car je voulais connaître Athènes et le Pirée. J'ai été accueillie par le vieux consul d'Autriche-Hongrie qui m'a d'abord confondue avec la landgrave Fürstenberg devant qui il s'est incliné gravement, puis nous a confiées au baron Eisenstein, qui nous a fait visiter la capitale d'une façon on ne peut plus intéressante. La ville moderne m'a un peu déçue, mais j'ai été enthousiasmée, pour ne pas dire émue par la ville antique, par ces vieilles pierres témoins d'une époque glorieuse et révolue.

Mais ma véritable passion pour Skhérié (nom homérique de Corfou) ne s'est fait jour qu'une dizaine d'années plus tard. Avec mon intérêt renouvelé pour la poésie m'est venu l'envie de redécouvrir l'Iliade, et surtout l'Odyssée. Le fracas des armes qui retentit tout au long de l'Iliade me rebute un peu. Mais l'Odyssée, cet Ulysse qui me ressemble tant par son errance et sa quête inlassable de cette terre, son Ithaque, où il retrouvera enfin la paix… Comment vous décrire l'émotion qui s'est emparée de moi, chère âme, lorsqu'on commença à parler des découvertes de M. Schliemann, en 1885? Armé seulement de l'Iliade,, guidé par les indications d'Homère, il venait à la stupéfaction des moqueurs de mettre au jour les restes de l'antique Troie. Curieuse de voir cet endroit célébré par l'un des plus magnifiques récits au monde, émue à l'idée de fouler un sol où avait vécu, souffert et péri le puissant Achille, je quittai Vienne le 5 octobre 1885 pour une croisière de 4 semaines en Méditerranée. J'ai été accueillie à Corfou par le consul d'Autriche-Hongrie, le baron de Warsberg, un helléniste chevronné qui m'a guidée lors de mes excursions, et j'en ai profité pour visiter les fouilles de M. Schliemann.

L'année suivante, en 1886, le baron Warsberg m'a à nouveau servi de guide; j'avais lu, entre-temps, ses Paysages odysséens qu'il avait publiés quelques temps auparavant. Avec lui, j'ai refait tout le voyage d'Ulysse à bord de mon bateau le Greif. Nous avons débarqué à Ithaque le 30 octobre, à l'endroit même où, selon la légende, aborda Ulysse. J'étais éblouie par le monde homérique, émerveillée de le découvrir à travers les yeux de ce merveilleux cicérone qu'était le baron. Ithaque me plaisait tellement que j'ai même songé, un temps, à y être enterrée. Évidemment, Franz se plaignait de mon absence, incapable d'imaginer ce qui pouvait bien me retenir à Ithaque depuis plus d'un mois! J'ai ensuite passé une dizaine de jours à Corfou, qui me plaisait toujours autant. Enchantée par cet endroit magnifique, j'y suis évidemment retournée l'année suivante. C'est à ce moment que j'ai commencé à apprendre le grec ancien et le grec moderne avec le professeur Romanos de Corfou. J'apprenais mon vocabulaire en faisant les cent pas dans le jardin, de bon matin, et j'écrivais mes devoirs sur la terrasse, face à la mer et aux montagnes albanaises.

En visite dans ces régions pour la troisième année consécutive, on commençait à bien me connaître en Grèce; l'administration faisait même tracer des chemins exprès pour moi dans certaines îles. Le soir, je regardais la lune et le ciel étoilé se refléter dans la baie de Gastouri, et j'avais le coeur tout remué par tant de beauté. Cette île était devenue mon île. J'ai alors confié à Warsberg la mission de m'y construire une villa. Corfou deviendrait ma patrie, mon port d'attache où je trouverais enfin la paix. Warsberg a dessiné les plans, a prévu de merveilleux jardins, mais est malheureusement décédé, épuisé par sa tâche, en mai 1889, avant de voir son oeuvre achevée. Je l'ai remplacé par un ancien officier de marine à la retraite recyclé dans l'architecture, M. de Bukovich, qui a parfaitement compris le genre de demeure que je désirais et qui a su parachever l'oeuvre commencée. Ce fut l'Achilléion, villa dédiée au puissant Achille, dont la sculpture, l'Achille mourant, se trouve dans le jardin. La villa est sous l'emblème du dauphin, animal sacré sous lequel se cachait Neptune, dieu de la mer. Le dauphin est reproduit un peu partout dans la décoration, sur la vaisselle, le papier à lettre et même sur le sceau dont je me sers pour cacheter ma correspondance. J'ai également fait ériger un petit temple à la mémoire de Heine, à titre totalement privé, puisque ma tentative de participer à l'érection d'une statue à Düsseldorf a pratiquement entraîné un incident diplomatique. Pendant ce temps, je continuais mon étude du grec ancien et moderne avec différents professeurs et lecteurs, et je m'intéressai également à l'histoire plus récente de la Grèce à travers la vie de Lord Byron. Je n'ai pas tardé à maîtriser la langue littéraire grâce à mon professeur Rhoussopoulos, à qui j'ai demandé de me corriger sans ménagement. Il faut bien faire les choses, ou ne pas les faire du tout. J'ai beaucoup voyagé pendant les 2 années qu'ont duré la construction de l'Achilléion, mais chaque fois, je revenais à Corfou comme attirée par un aimant; j'ai vu de beaux endroits, mais c'est encore là que je me plaisais le mieux. Il me semblait que c'était le plus beau point de la terre.

Mais malheureusement, là se trouve justement la malédiction qui m'affecte~: le plus beau point de la terre, fut-il le paradis, deviendrait pour moi un enfer s'il me fallait y rester à tout jamais. Lorsque j'ai vu la magnifique baie de Gastouri, la magie du lieu m'a ensorcelée et j'ai voulu en faire l'Achilléion. Ce fut une erreur. Un château n'était rien d'autre qu'un anneau, une chaîne me rattachant à un lieu qui m'est certes cher, mais une attache tout de même. Or, la mouette marine ne saurait avoir aucune attache. J'ai donc à nouveau ouvert mes ailes vers 1892, pour m'envoler vers de nouveaux horizons, la Suisse, la Riviera française… Je suis retournée passer soit le printemps, soit l'automne à Corfou pendant quelques années, mais mon dernier séjour remonte au printemps 1896. Je me rappelle y avoir longuement travaillé Shakespeare en grec avec un jeune lecteur qui se parfumait beaucoup trop, habitude qui m'a toujours incommodée venant d'une femme, et que je trouve encore plus insupportable chez un homme. J'ai quitté Corfou en avril 1896 pour assister aux fêtes du millénaire de la Hongrie, et je ne suis plus retournée en Grèce depuis. L'Achilléion est maintenant désert, vidé de ses meubles, et je sais que je n'y retournerai plus. Nos rêves sont toujours plus beaux quand nous ne les réalisons pas.

Amicalement,

Élisabeth