Anaïs
écrit à




L'Impératrice Sissi






Votre vie (2)



Chère Sissi,

Je vous ai toujours admirée, belle comme le rendait si bien Romy Schneider. Vous avez toujours été belle et admirée par les fillettes qui rêvent d'être une princesse. Mais d'après ce que je sais, vous n'avez pas eu une vie heureuse. Est-ce vrai? Sans être indiscrète, pourquoi? J'ai entendu dire, dans une émission, que vous n'étiez pas à l'aise à la cour, que vous mangiez peu, et que vous faisiez du sport?

Merci de me répondre et vivez heureuse dans votre jardin d'Eden.

Bisou à vous,

Anaïs


Chère Anaïs,

Ma vie est si loin d’un Jardin d’Eden, chère âme! Mon coeur est si lourd de chagrins, d’espérances détruites et de deuils inconsolés… Mes ailes sont brûlées et je n’aspire plus qu’au repos. Bonheur et joie sont deux mots que j’ai bannis à jamais de mon vocabulaire.

J’ai beaucoup entendu parler des films auxquels vous faites référence. Vous écrivant directement depuis mon lointain XIXème siècle, vous devinez bien que je ne les ai jamais visionnés moi-même, mais ce qu’on m’en a dit m’a donné une idée assez précise de la vision sirupeuse et édulcorée qu’on a voulu vous donner de ma vie. Je reconnais que la beauté de Romy puisse se comparer à la mienne; d’après ce qu’on m’en a dit, elle était vraiment très belle. Mais là s’arrête toute la ressemblance avec moi, chère âme.

Les heures de bonheur que j’ai pu connaître dans ma jeunesse ont été courtes et rares. Bien vite, le protocole est venu briser toute ma spontanéité et ma joie de vivre. Toute la beauté de ma relation avec François-Joseph a été enterrée sous les obligations, les réceptions, les horaires organisés des jours à l’avance… Je ne pouvais que rarement me trouver seule avec lui, j’étais réprimandée comme une enfant indisciplinée dès que je voulais lui témoigner mon affection ou le suivre à Vienne plutôt que de l’attendre sagement à Laxemburg ou nous passions, théoriquement, notre «lune de miel»… Une lune de miel que j’ai passée pour la plus grande partie seule avec sa mère, alors qu’il partait tous les matins très tôt pour la Hofburg travailler à ses dossiers, ne rentrant qu’à l’heure du dîner. J’ai lutté pour préserver cet amour, pour lequel j’avais sacrifié ma liberté et ma vie auprès d’une famille aimante, j’ai lutté pendant six années. Six années qui m’ont littéralement vidée de toute mon énergie vitale, de sorte que je suis ensuite tombée malade. Ce n’est qu’en m’éloignant de Vienne, en partant très loin, pour Madère, que j’ai pu soigner à la fois mon corps et mon âme, l’un et l’autre en piteux état.

C’est à mon retour que les choses ont changé. J’ai décidé de ne plus être prisonnière d’une étiquette étouffante, de laisser sortir mon «être» plutôt que le «paraître», au grand scandale de toute la Cour, pour qui seules les apparences comptent. Je n’ai plus voulu être esclave de la politique, des bien-pensants ou de ma belle-mère, c’est pourquoi je me suis mise à fuir dans les voyages, dans le sport, n’importe quoi qui m’éloignerait de ce milieu aliénant. Personne doué d’un tant soit peu de raison ne devrait chercher à être admis dans un salon, l’aristocratie ne sait parler de rien d’autre que de l’Opéra ou du Burgtheater, des courses au Prater ou des potins de la Cour. J’ai été jugée sotte parce que je préférais parler poésie ou philosophie et que j’ignorais tout des cancans des courtisans. On me juge aujourd’hui folle, «excentrique» comme on aime dire à mon époque, parce que je n’aime pas la Cour, parce que je pleure toujours mon fils, parce que je ne suis pas heureuse, parce que je fuis mes obligations de représentation –que j’ai déléguées un temps à ma bru Stéphanie- puis à ma belle-sœur l’archiduchesse Marie-Thérèse depuis la mort de mon fils Rodolphe… Tout ce qui me surprend désormais, c’est lorsque quelqu’un dit ou écrit du bien de moi.

Amicalement,

Élisabeth