Charlotte
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Votre véritable personnalité

   

Chère Sissi,

Vous dites que vous étiez la moins jolie de votre famille. Les oeuvres retraçant de façon plus ou moins fidèle votre existence rapportent le fait que vous aviez les dents jaunes et certaines photographies vous montrent très ronde et enveloppée alors que je croyais que vous étiez très mince voir sous-alimentée.

Comment étiez-vous réellement? Étiez-vous généreuse ou autoritaire? Aviez-vous du succès avec les hommes? Avez-vous eu un enfant du Comte Andrassy comme on le lit souvent?

Merci de m'éclairer un peu sur ce sujet.

Bien à vous,

Ch.


BR>Chère demoiselle,

En effet, lorsque j'étais enfant, j'étais loin de porter de grandes promesses de beauté. C'était alors Hélène qui passait pour la perle de la famille, avec sa taille élancée, son profil patricien et son opulente chevelure noire. Pour ma part, j'avais le visage rond et quelconque d'une petite paysanne et rien de particulier qui permît que l'on me remarquât. Au printemps 1853 d'ailleurs, ma mère m'avait envoyée quelque temps chez ma tante Marie, à Dresde, dans l'espoir de m'y trouver un mari, mais j'en étais revenue «bredouille» car on ne m'y avait pas trouvée assez belle... Ma mère écrivait à cette époque, un peu découragée, à ma tante Marie: «jolie, elle l'est certes, en raison de son extrême fraîcheur. Mais aucun de ses traits n'est en lui-même d'une remarquable joliesse.» Durant mes premières années à Vienne, malgré le charme et la séduction que Franz me trouvait, les commentaires des courtisans et des visiteurs étrangers étaient tout à fait réservés. Il faut dire que je me suis trouvée souffrante presque dès mon arrivée à la Hofburg et ce, pendant près de 6 ans, sans compter mes trois premières grossesses plutôt rapprochées. Ce n'est qu'entre la naissance de Sophie et celle de Gisèle que ma beauté a commencé à s'affirmer. Cette beauté, qui allait atteindre son apogée durant les années 1870, fut davantage le résultat d'un travail acharné que d'un quelconque don de la nature.

Ces portraits sur lesquels vous me voyez plutôt «ronde» datent probablement de l'époque de ma maladie, entre 1860 et 1862.  J'étais alors très bouffie, et on craignait vraiment que je fusse devenue hydropique. Durant l'hiver 1862, à Venise, mes jambes étaient parfois si enflées que j'avais besoin de l'aide de deux personnes pour faire quelques pas dans ma chambre. J'ai vraiment craint de demeurer ainsi toute ma vie, et de n'être plus qu'un poids pour l'empereur et pour mes enfants. Il m'arrive encore parfois aujourd'hui d'avoir des oedèmes aux chevilles; les médecins disent que ce sont des oedèmes de sous-alimentation. Ils essaient de me faire peur pour que je mange, mais j'ai si peur de devenir comme un tonneau que je vérifie au moins deux fois par jour sur ma balance que je ne dépasse pas les cinquante kilos que je me suis fixés.

Évidemment, ces maladies ont eu les pires conséquences sur ma dentition, déjà fort mauvaise, comme vous le soulignez. Ma belle-mère avait réussi à remarquer cet unique défaut d'une beauté en devenir et elle n'allait pas se priver de s'en servir pour me diminuer. Le résultat fut que je souris le plus rarement possible, même sur les portraits, et que je parle en remuant le moins possible les lèvres. Je suis consciente que j'ai parfois du mal à me faire comprendre à cause de cela, mais le complexe a été implanté durablement. Cependant, il faut dire que les mauvaises dents sont monnaie courante, même chez les plus grandes dames de la haute société. Regardez les photographies et les tableaux de mon époque; vous y retrouverez pléthore de regards mélancoliques et de bouches fermées. Heureusement, déjà à mon époque, l'art dentaire ne s'applique plus seulement à arracher, mais également à réparer. Évidemment, un dentier est toujours visible et n'a rien de très élégant, mais c'est tout de même mieux qu'une bouche complètement édentée!

Qui étais-je réellement? Une simple femme, chère amie, une femme qui aurait aimé vivre sa vie sans complications, sans tout ce fardeau de la représentation, à élever ses enfants et à s'occuper de son intérieur. Le destin a voulu que je fusse impératrice, une position pour laquelle je n'étais pas du tout faite, que j'ai essayé de bonne foi d'occuper durant quelques années mais que j'ai fini par fuir afin de ne pas me perdre moi-même. Je crois être généreuse, mais d'une générosité qui ne doit rien aux conventions ou aux secours organisés. Contrairement à Pauline Metternich qui adore présider à grands fracas des comités de bienfaisance, contrairement aux dames de l'aristocratie qui condescendent à collecter des fonds une ou deux fois par année, mais qui se gardent bien de serrer la main d'un pauvre dans la rue, j'aime à entrer dans de pauvres masures sans être vue et laisser de l'argent sur la table, ou bien visiter les hôpitaux psychiatriques où, bien sûr, aucune tête couronnée n'ose se montrer. Je me rends toujours dans ces établissements sans être annoncée d'avance, afin de pouvoir vraiment me rendre compte de la façon dont sont traités ces malheureux, je goûte même aux plats du réfectoire et gare au directeur si je trouve que la nourriture est infecte!

Entre 1860 et 1880, j'avais évidemment bien du succès auprès des hommes, ils tournaient autour de moi comme des papillons attirés par la lumière. Je cultivais ma beauté d'abord pour moi-même, mais évidemment les hommes n'y étaient pas insensibles. Nicolas Esterhazy et Rudolf Lichtenstein, entre autres, ne se sont jamais mariés, probablement en raison de leur adoration pour moi. Mais Titania ne peut s'abaisser à l'amour humain et je vois tous ces pauvres admirateurs comme autant de peaux d'ânes suspendues dans mon placard; les pauvres, à les voir ainsi ils me font presque pitié! Je ne suis jamais descendue de mon Olympe pour aucun d'entre eux, même pas pour le comte Andrássy.

Le comte Andrássy. Mon meilleur, mon seul ami, disparu lui aussi comme tant d'autres, en février 1890. Entre moi et le comte Andrássy existait quelque chose de merveilleux, où les sens n'avaient aucune part; c'était un sentiment noble, qui n'était pas empoisonné par l'amour. Pourquoi me serais-je abaissée à une vulgaire liaison, alors que nos deux âmes se comprenaient si bien? J'étais - et je suis encore - si assoiffée d'absolu, si dépourvue de toute mesure que jamais je n'aurais su me contenter de «5 à 7» arrachés à la vigilance de mes espions. Non, chère amie, je n'ai pas eu d'enfant du comte Andrássy. Une couronne, seulement une couronne.

Amicalement,

Élisabeth