Christophe Glachet
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Votre portrait préféré?

   

Très chère mouette,

J'aimerais connaître votre avis sur les nombreux portraits vous concernant dans votre prime jeunesse avant la photographie qui, d'ailleurs, vous passionnait, je crois, et celui qui vous tient le plus à coeur, selon votre propre sensibilité artistique. (Je connais le préféré de votre mari, celui qui ornait son cabinet de travail, où vous posiez une épaule légèrement dénudée avec votre beau sourire mélancolique et vos longs cheveux brun roux en cascade et qui, je dois l'avouer, est un de mes préférés. Pardonnez-moi, mais j'ai oublié le nom de l'artiste.)

En vous remerciant par avance pour votre réponse, affectueusement.

Christophe


Cher Christophe,

L’artiste était Franz Xavier Winterhalter, et les tableaux qu’il a faits de moi sont effectivement magnifiques. Winterhalter a été, pendant plusieurs années, le peintre attitré de toute l’aristocratie européenne, et toutes ses œuvres sont admirables. Il a fait deux autres tableaux de moi: un où je parais dans une toilette de bal vaporeuse, véritable fée Titania aux cheveux resplendissant de sept étoiles de diamant. L’autre était un portrait intime, lui aussi destiné aux appartements privés de l’empereur. J’y parais assise de face, revêtue d’un vêtement d’intérieur, les cheveux ramenés devant moi à la manière de deux pans d’un long châle. C’est celui que je préfère. Franz disait des portraits peints par Winterhalter que c’était les premiers qui me ressemblaient vraiment.

Toutefois, ces trois portraits ont été peints bien après ma période de passion pour la photographie. Ils ont été faits à l’automne 1864, alors que c’est quelques années auparavant, à mon retour de Madère, que je me suis amusée à me faire photographier, entre autres avec mon chien Shadow. Un amusement, mais également une façon plus profonde, plus étrange de me connaître moi-même. Je tenais ces cartons imprimés de mon image dans mes mains et me disais «Est-ce bien moi? Est-ce ainsi que les autres me voient? Est-ce que ce visage vaut la peine de faire courir les foules, est-ce qu’il vaut tous les enthousiasmes qu’il déclenche, est-ce pour cela que l’on me dévisage sans cesse, que j’ai toujours des milliers d’yeux braqués sur moi?»

Une fois que j’ai eu apprivoisé ma propre image, j’ai pratiquement cessé de me faire photographier, sauf pour les photos officielles comme lors du sacre de 1867. Je me suis alors intéressée davantage aux photos d’autres personnes. Mon «album de beautés» comprend plus de deux mille cinq cents photographies et forme un véritable échantillonnage social de l’Europe. Les ambassadeurs d’Autriche avaient instruction de m’envoyer le plus de photographies possible, avec pour seul critère la beauté. J’ai même réussi à avoir des photos de femmes des harems de l’empire Ottoman! Un véritable casse-tête pour ce pauvre Prokesh, alors ambassadeur d’Autriche à Constantinople.

Quant à mes portraits de jeunesse, je les trouve tous un peu mièvres. Ma beauté n’avait pas encore atteint son plein épanouissement à cette époque. Si mon époux était sous mon charme, les courtisans, eux, étaient pour le moins réservés dans leur appréciation de ma beauté. Même la fille de la reine Victoria, en visite à Vienne, a conclu que sa belle-sœur Alix était plus belle que moi! L’impératrice Frédérique est maintenant une bonne amie, et m’a fait cette petite confession lors de ma dernière visite. Elle a révisé son jugement quelques années plus tard, comme toute l’Europe d’ailleurs. Ce n’est qu’à partir des années 1860 que, grâce à une discipline et un travail acharnés, ma beauté a commencé à être reconnue et célébrée partout dans l’empire: une réputation de «la plus belle femme de l’Europe» allait me suivre, ce qui fut un record, j’en suis certaine, pendant près de trente ans.

Amicalement,

Elisabeth


Très chère mouette, je vous remercie vivement pour avoir eu la gentillesse de me répondre quand à votre portrait préféré: je l'ai trouvé. Il est superbe et très émouvant...

Encore merci, cordialement,

Christophe