Stéphanie
écrit à




L'Impératrice Sissi






Votre passion pour la Hongrie



Madame,

J'ai longtemps hésité avant de vous écrire, craignant de vous importuner.

Avoir la possibilité de vous écrire -même depuis une époque lointaine qui s'apparente au futur pour vous- représente pour moi une chance à la fois immense et inespérée.

À l'instar de nombre d'âmes du futur, j'ai lu maints ouvrages à votre sujet. Je me suis même rendue à plusieurs reprises à Vienne et en Hongrie (je suis d'origine hongroise), un peu à la façon d'un pèlerinage, devrais-je dire.

Aussi, avant que débute notre correspondance, je voudrais vous demander si vous seriez disposée à correspondre avec moi sur les sujets les plus divers.

À ce propos, j'aurais déjà une question à vous poser: si vous me le permettez, j'aurais voulu savoir d'où vous vient exactement cette passion que vous éprouvez à l'égard de la Hongrie et de son peuple.

J'ai par ailleurs tenté vainement de prendre contact avec votre fils, Son Altesse Impériale le prince Rodolphe. Hélas, je me suis aperçue un peu tard qu'il n'était plus joignable via Dialogus; c'est pour cette raison que je voulais également vous demander si vous pouviez lui transmettre un message spécialement rédigé à son intention.

En vous remerciant d'avance de la suite que vous voudrez bien réserver à ma demande, je vous prie de croire, madame, en l'expression de ma considération la plus totale.

Respectueusement,

Stéphanie

Chère Stéphanie (oh, ce prénom!),
 
Comme je vous écris directement depuis l'année 1898, je ne puis malheureusement transmettre aucun message à Rodolphe, décédé depuis bientôt neuf longues années. J'ai bien tenté d'obtenir un signe de lui dans la Crypte des Capucins, le lendemain de son enterrement, ou avec l'aide de médiums, mais peine perdue, il demeure silencieux. Les âmes des disparus ne peuvent, je crois, communiquer avec les vivants que si Dieu les y autorise, et peut-être le Tout-Puissant estime-t-il que mon fils, désormais en paix, n'a plus à se préoccuper des angoisses des vivants, fussent-ils ses parents.
 
C'est le comte Jean Majlàth, vieux monsieur fort sympathique, qui a su trouver le premier les mots pour me toucher au sujet de la Hongrie. Il avait été engagé par mon père pour enseigner l'histoire de l'Autriche (oui oui, de l'Autriche!) à la toute jeune Sissi de seize ans, nouvellement promise en mariage à l'empereur François-Joseph. Bien qu'il fût demeuré fidèle aux Habsbourg durant les troubles de 1848, il n'en était pas moins fervent patriote, et a su faire vibrer en moi l'admiration et la sympathie pour ce peuple noble et fier, qui n'avait été coupable que de réclamer sa vraie place au sein de l'Empire. Plus tard, c'est ma dame d'honneur et amie Lily Hunyady qui m'a parlé de son pays, des grandes plaines où courent encore les chevaux sauvages, puis son frère Imre m'a enseigné les premiers rudiments de la langue hongroise durant les longues soirées où je tentais de meubler mon désœuvrement, à Madère. J'avais également été fort touchée de l'accueil des Hongrois, puis de leur profond respect manifesté au moment de la mort de ma petite Sophie à Budapest, en 1857. Une autre mère aurait peut-être été si profondément blessée par la mort de son enfant qu'elle en aurait maudit pour toujours le lieu de son décès. Ce ne fut pas le cas; la sympathie, et l'amour même -déjà l'amour- manifestés par le peuple hongrois durant ces jours dramatiques ont contribué à tisser entre nous un lien indestructible, qui n'a fait que se renforcer avec les années.
 
Lorsque la défaite de l'Autriche à Sadowa confirma notre rejet de la confédération germanique, il devint évident que les Habsbourg ne pouvaient plus regarder désormais que vers la vallée du Danube. Il devint alors évident qu'une entente avec la Hongrie devenait urgente. Heureusement que je n'avais pas partagé l'aversion de ma belle-mère pour ce pays! Je dois confesser qu'une partie de mon attirance pour la Hongrie découle d'une réaction de contradiction: ma belle-mère abhorrait à ce point tout ce qui était hongrois que je me faisais un point d'honneur de la faire enrager en portant des coiffes à la hongroise et en étudiant la langue comme jamais je ne l'avais fait pour le tchèque, qu'elle souhaitait ardemment me voir pratiquer. C'est en voulant me perfectionner en hongrois que j'ai engagé comme lectrice ma douce Ida Ferenczy, la première de l'entourage hongrois que j'allais me constituer avec les années. Grâce à elle, j'ai pu entrer en relations avec Férenc Deàk, avec Andràssy, et également avec Max Falk qui, en plus de me donner des leçons de hongrois, me tenait informée de tous les événements politiques que l'empereur tentait de me cacher.
 
La Hongrie est devenue mon véritable foyer. Lorsque je «rentre chez moi», c'est de Gödölö et non de Vienne que je parle. Encore récemment, lors des festivités du millénaire en 1896, le peuple hongrois est parvenu à me toucher et à m'émouvoir par son amour bruyamment manifesté. C'est en Hongrie que j'ai connu mes plus grandes joies, et le titre de Reine de Hongrie est le seul de mes nombreux titres qui ait vraiment de l'importance à mes yeux.


Isten áldja meg.

Erzébet Kyràliné