Sabine
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L'Impératrice Sissi

     
   

Votre Majesté et la chasse

    C'est vrai que Votre Majesté fut une brillante cavalière. Et où les passiez-vous vos saisons de chasse? Angleterre? Hongrie? Je crois deviner. C'est vrai qu'avec comme cavalier Bay Middelton les commérages ont dû se déchaîner dans votre dos. Où que vous alliez il y avait toujours des espions à la solde de la Cour d'Autriche qui se postaient parfois sur votre passage pour surveiller tous les faits et gestes de Votre Majesté. Quelle horreur, de se sentir espionnée partout où vous allez, je comprends qu'à un moment donné Votre Majesté en ait eu assez de vivre dans un bocal et ce malgré les liens qui vous attachaient à votre mari, l'empereur (soit dit en passsant il avait une conception politique fameusement influencée par votre belle-mère).

À bientôt.
 


Chère Sabine,

Comme il me semble loin, ce temps où j'étais la fairy queen de toute cette joyeuse assemblée, à Combermere, à Cottesbrook ou à Easton Neston. Quelle belle période. Oui, Bay Middleton était un joyeux compagnon, mon «renard rouge» comme je le nommais parfois. «Couleur de rouille était mon ami longues oreilles, au hennissement clair et fort», ainsi que je l'ai dépeint dans l'un de mes poèmes. Ces saisons de chasses ont eu lieu en divers pays: la Hongrie, évidemment, mais la saison de chasse y était trop courte à mon avis. Je n'ai passé qu'une seule saison en France, à Sassetot-le-Mauconduit, et ce fut sans conteste mon plus décevant séjour de vacances. C'est décidément l'Irlande que j'ai préférée, mais en raison des tensions de ce pays avec l'Angleterre, je n'ai pu y passer qu'une seule saison. Un autre séjour aurait créé un véritable incident diplomatique et j'ai dû me «contenter» de l'Angleterre.

Il me semble parfois que c'était dans une autre vie. Ces courses folles, ces sauts vertigineux par-dessus de larges fossés, par-dessus les murets de pierre ou les clôtures qui se dressaient devant nous à l'improviste! Bien souvent, il ne restait plus que Bay et moi en selle, tous avaient chuté quelque part. Bay alors ne se tenait plus de joie. La chasse à courre a brusquement perdu tout intérêt pour moi lorsqu'il a cessé d'être mon guide, après son mariage. De plus, brusquement, j'ai comme perdu courage. Moi qui la veille était sans peur, voilà que du jour au lendemain il me semblait qu'une menace sournoise se cachait dans chaque fossé, derrière chaque clôture. En quelques mois, j'ai liquidé plus de la moitié de mes écuries et me suis consacrée par la suite davantage à la marche, que je pratiquais déjà, la gymnastique et l'escrime (mais il y a beau temps que je n'ai plus croisé le fleuret avec qui que ce soit!).

L'équitation, la chasse à courre, étaient une forme de fuite, une façon de m'échapper de mon «bocal», comme vous le dites si bien. Je fuis d'autres façons désormais, et depuis le mariage de ma fille, j'ai commencé mon «vol de mouette»; tous les ports de la Méditerranée m'ont accueillie, des côtes de Macédoine à celles de l'Afrique du Nord, et mon pauvre époux vit dans l'attente du télégramme qui lui apprendra que je suis bien arrivée «quelque part». Mais depuis quelques semaines, je partage mon temps entre Ischl et Lainz et, pour une rare fois dans ma vie, il me semble que je m'y trouve bien. Franz passe beaucoup de temps avec moi, et nous parlons de l'Amie, de Valérie et, plus rarement, de Gisèle. De politique, pas du tout, ou à peine. La politique de Franz n'est plus guère inspirée de celle de sa mère, de nos jours. L'archiduchesse est morte en 1872, et tout ce qu'elle représentait de réactionnaire n'a désormais plus de voix. Mon époux est un monarque autocrate et centralisateur, semblable en cela à bien d'autres souverains. Sa politique s'est éloignée sensiblement de celle de sa mère dès 1866, après la désastreuse guerre austro-prussienne, mais elle est tout de même loin d'être parfaite. Je me contente désormais de lui crier casse-cou de loin, mais je ne m'en mêle plus. J'ai trop peu de respect pour la politique; qui ne consiste plus qu'à essayer de piller quelque chose à son voisin. Je ne crois pas que ce vieux chêne vénérable qu'est l'Empire survivra encore bien longtemps car, vraiment, il a fait son temps.

Amicalement,

Élisabeth




Madame,

C'est un immense honneur pour moi de pouvoir dialoguer en toute sincérité avec Votre Majesté.

Vous étiez sportive n'est-ce pas? C'est bien de faire du sport et en particulier de l'équitation. J'en ai fait un peu au lycée parce qu'il y avait un manège à proximité et je possédais mon propre cheval un hongre noir comme la nuit que j'avais baptisé Obélix. Une brave bête mais qui ne pardonnait pas mes erreurs (combien de fois ne me suis-je pas retrouvée à terre heureusement sans mal).

Pauvre empereur, il devait se faire un sang d'encre pour vous. Et pourtant si j'en crois votre dernier message, il y a un regain de tendresse entre vous deux. Il y a combien de temps, Madame, si ce n'est pas trop indiscret de vous demander cela, que vous êtes mariés tous les deux? 30 ans, 40 ans? D'autant plus que vous étiez très jeune lors de votre mariage. Vous aviez à peine seize ans n'est ce pas? Et la tendresse est toujours au rendez-vous?

La politique, Madame, ne m'intéresse pas vraiment, je suis comme vous libérale jusqu'au bout.

Avez-vous visité Athènes récemment? Où avez-vous l'intention de le faire? Quel dommage que je ne puisse vous accompagner!

Fuite de vous-même ou fuite par rapport à l'étiquette pesante de la cour de Vienne?

Je vous laisse, Madame, et comme les fêtes de Noël et de Nouvel an approchent permettez-moi de vous souhaiter de joyeuses fêtes de fin d'année, ainsi qu'un bon anniversaire.

Votre dévouée,

Sabine



Chère Sabine,

Je vous offre toutes mes excuses pour ce long délai à vous répondre. Ma sciatique m'a contrainte pendant plusieurs semaines à une douloureuse immobilité, au cours de laquelle j'ai bien cru devenir folle! Si je ne peux plus partir, si je ne peux plus fuir, que deviendrai-je? Heureusement, la crise est passée, grâce à la cure et aux massages, mais je sais que ce n'est qu'un petit répit...

J'espère que vous avez passé de belles fêtes de Noël et du Nouvel an. Pour ma part, je ne fête plus Noël ni mon anniversaire depuis la mort de Rodolphe, et depuis quelques années, j'ai demandé officiellement à toutes les cours et ambassades de s'abstenir de me faire parvenir désormais le moindre voeu. Je ne les accepte que de mon époux ou de mes filles. Valérie aurait voulu que je passe Noël chez elle, à Tegernsee, ou bien venir à la Hofburg puisque je refusais son invitation, mais je lui ai répondu qu'on doit fêter Noël chez soi, avec ses enfants, un sapin et tout le reste. Mon bonheur est de penser à eux de loin.

J'ai visité Athènes il y a bien des années déjà. Le Parthénon m'a bien sûr enchantée, mais en général, la ville m'a déçue. J'ai un peu délaissé la Grèce depuis que je me suis désintéressée de mon palais de Corfou. Il est aujourd'hui vidé de ses meubles, et j'espère toujours un riche acheteur américain qui pourra me débarrasser de cette chaîne que je me suis forgée moi-même. Lorsque j'ai vu l'admirable baie de Gastouri et la hauteur qui la dominait, j'ai voulu en faire l'Achilléion, et je le regrette aujourd'hui. Les rêves les plus beaux sont ceux qu'on ne réalise pas. J'ai beaucoup voyagé sur les côtes d'Afrique du Nord, Alger, Casablanca, le Caire... Mais depuis une ou deux années, mes pérégrinations m'entraînent davantage à travers l'Europe: la France, la Suisse pour laquelle j'ai une véritable prédilection, la Bavière évidemment, mais pas nécessairement pour Possenhofen. Je découvre dans mon pays natal des endroits que je connaissais mal et cela m'enchante. Mais la Suisse, les abords du lac Léman, ce lac si semblable à la mer, demeure mon séjour préféré. Il arrive parfois que François-Joseph me rejoigne, en Suisse ou au Cap Martin, et ce gentil monsieur est alors aux petits soins pour moi. Oui, il y a beaucoup de tendresse entre nous, mais une tendresse qui a parfois du mal à s'exprimer. Je sens que mes chagrins, ma vie intérieure, ce qu'il appelle mes «promenades dans les nuages» l'impatientent, et j'essaie désormais de m'en tenir avec lui à des sujets comme le théâtre, l'Amie ou Valérie. Nous nous sommes mariés le 24 avril 1854, et nous avons fêté notre 44e anniversaire de mariage en avril 1898. «Fêté» est un bien grand mot, j'étais comme toujours en voyage. Franz m'a écrit une longue lettre très tendre pour me dire merci d'être si bonne pour lui depuis toutes ces années. Si nous sommes si bien ensemble depuis tout ce temps, c'est parce que nous avons appris à ne pas nous déranger.

Amicalement,

Élisabeth



Merci Majesté pour votre charmante lettre. Comment? Votre Majesté a été souffrante? Oui, une sciatique c'est très douloureux et bien souvent comme vous dites les massages et les cures ne font que retarder l'échéance.

Votre Majesté est bien gentille de prendre de mes nouvelles. J'ai passé d'excellentes fêtes de fin d'année, entourée de tous ceux que j'aime et en premier lieu mon époux bien aimé.

Ou, Madame, le Parthénon et la colline de l'Acropole sont des endroits magiques à Athènes, le centre ville l'est beaucoup moins comme vous dites. Ce que j'aimerais y retourner!

Tous mes voeux de bonheur pour votre anniversaire de mariage, Madame, et présentez mes respects à Sa Majesté l'Empereur.

Puis-je savoir, sans vouloir être indiscrète, qui est l'Amie? Allez, encore six ans et vos majestés fêteront leur noces d'or.

Je vais vous laisser à vos voyages, Madame, vos lettres me font un immense plaisir, c'est quand vous voulez, ne vous pressez pas si vous pouvez le faire entre deux voyages... Alors pas d'hésitation!

À bientôt, que Votre Majesté se porte bien d'ici là!

Sabine



Chère Sabine,

Ma sciatique va mieux, fort heureusement. Il vient des moments où les crises sont si fortes que j'ai presque envie de mettre fin à mon tourment. «Alors tu iras en enfer», me dit Franz. Mais l'enfer, croyez-moi, on l'a déjà sur la Terre. Néanmoins, pour ne pas causer de chagrin profond aux miens, je ne poserai pas de geste irréparable moi-même, mais certains jours de souffrance, la vie me pèse affreusement.

Nos noces d'or! Quelle horreur! Déjà que la mascarade de nos noces d'argent m'avait presque rendue folle! Défilé de Makart, retraites aux flambeaux, bals, délégations... C'était déjà bien assez d'être mariée depuis 25 ans sans faire tout ce tapage! Comme j'étais très férue d'équitation à cette époque, un mot en français a circulé à Vienne, qui m'a beaucoup amusée: «Ailleurs, on fête 25 ans de ménage, cette fois c'est 25 ans de manège!» Mais le mariage est une institution absurde. Enfant de 15 ans, on est vendue à autrui, on prononce un serment qu'on ne peut ni comprendre ni renier, et qu'on regrettera ensuite pendant 30 ans ou plus. Non, ma chère amie, aucune festivité n'est prévue pour moi pour nos «noces d'or», et j'espère bien ne pas me rendre jusque là. Avoir encore devant soi tellement d'années à vivre peut-être, j'en deviendrai folle!

L'Amie, c'est Katerina Schratt, une actrice du Burgtheater. J'avais remarqué, au début des années 1880, que Franz ne manquait jamais une représentation lorsque c'était Mme Schratt qui était en vedette. L'ayant bien observée, elle m'a beaucoup plu. Elle était jolie, semblait remplie de joie de vivre et pas compliquée pour un sou, ce qui devait parfaitement convenir à quelqu'un d'aussi terre à terre que l'Empereur. Qui de mieux qu'une actrice pour jouer le rôle de «doublure» que j'envisageai pour elle? Une aristocrate aurait pu être dangereuse, avoir de la parenté à pousser en avant, vouloir jouer un rôle politique... Franz était bien le dernier à vouloir une Pompadour! Katerina était donc parfaite.

J'ai commandé un portrait d'elle, et je me suis arrangée pour venir visiter le peintre, avec l'empereur, pendant une séance de pose. La pauvre Katerina était très intimidée, mais la lettre de remerciement que Franz lui a écrite par la suite, pour avoir pris la peine de poser, a brisé la glace. Depuis, ils se voient presque quotidiennement, et les courtisans n'ont pas fini d'ergoter sur la véritable nature de leurs relations. Pour moi, il me suffit que Franz soit heureux. L'Amie lui donne la joie que je ne sais plus lui offrir, elle le fait rire, lui permet de parler sans contraintes et sans avoir peur d'être entraîné dans une de mes «promenades dans les nuages». Je ne peux plus rester à Vienne, j'ai cette ville en horreur, mais laisser Franz seul, c'est exclu. Il a donc désormais près de lui Mme Schratt, qui l'entoure mieux que nulle autre.

Amicalement,

Élisabeth



Madame,

Je suis bien contente que votre sciatique soit enfin apaisée. Oui je comprends votre souffrance et je sais trop bien ce que c'est d'avoir mal au dos.

Non, ce n'est pas une horreur que les noces d'or, c'est la preuve de la longévité de votre couple qui a tenu bon malgré les obstacles dressés sur sa route (et Dieu sait ce que vous avez eu comme épreuves n'est ce pas? Perdre deux enfants, pour une maman, c'est la pire chose qu'il puisse arriver). Je croyais que vous étiez contente d'avoir fêté 25 ans de ménage, et laissez siffler les commères de Vienne, chère amie, elles ne vous valent rien, pas vrai?

Votre passion pour les chevaux ne regarde que vous, je pense, et laissez-les radoter, elles en seront pour leurs frais.

Allons, allons, ma chère amie, ne vous laissez pas de nouveau aller à vos vieux démons, quoique dans votre cas je puisse très bien le comprendre. Vous étiez trop jeune à l'époque, à peine 16 ans, donc je peux comprendre votre réaction... Mais c'était là chose courante dans votre milieu, que de marier les filles très jeunes et le plus souvent pour des raisons dynastiques.

C'est très bien de donner une compagne pour votre époux, je trouve que malgré tout c'est une belle preuve d'amitié et d'estime envers lui que de lui fournir une doublure. J'espère seulement, ma chère impératrice, que vous le regretterez pas.

Je vous laisse à vos voyages, chère amie. Quelle est la prochaine destination? Rome, La Suisse, La Belgique...

A bientôt Votre Majesté, vous savez que vos lettres me font toujours un immense plaisir. Pensez, ce n'est pas tous les jours qu'on peut compter parmi ses correspondants, l'impératrice d'Autriche, alors continuez, vous vous faites plaisir et moi je me fais plaisir en vous écrivant.

Ihre Freundin,

Sabine



Oui, chère Sabine, vous avez raison. Il vaudrait mieux pour moi laisser les commères de Vienne s'indigner tout à leur aise sans plus m'en soucier. D'ailleurs, je ne m'en prive pas désormais. Mais plus jeune, j'étais plus sensible et plus vulnérable, et leurs clabaudages m'on fait énormément de mal. Par la faute d'une simple coterie de gens malveillants, j'ai fini par prendre en grippe une ville tout entière, ce qui est bien malheureux. Aujourd'hui, même la population autrefois bien disposée à mon égard me reproche cette solitude dans laquelle je me confine, sans vouloir se rappeler ou même sans savoir de quelle façon on m'y a poussée.

Oui, il était chose courante de marier les filles très jeunes, mais dans le cas de Franz, la passion seule a guidé son choix; les préoccupations dynastiques étaient surtout celles de ma belle-mère, qui voulait absolument voir son fils marié. Je me demande parfois si je n'aurais pas été plus à l'aise dans un mariage de convenance, qui aurait eu l'avantage de laisser les sens et les coeurs plus calmes, plutôt que de devoir essayer de répondre à cette passion pour ensuite verser des larmes amères sur les promesses brisées. Le mariage arrangé a ceci de bon qu'il ne brise aucune illusion; ma fille Gisèle s'en est fort bien trouvée.

Jusqu'à maintenant, je n'ai aucun regret d'avoir «offert» Katherina Schratt à mon époux; il m'arrive même parfois de trouver que c'est ma propre position qui est ridicule, que c'est moi qui suis de trop entre eux et non l'inverse. Mais c'est une impression due à un peu d'humeur passagère et qui ne dure pas. Heureusement qu'elle est là, je me sens moins coupable de quitter Franz pour de si longues périodes.

Ma prochaine destination? Eh bien pour une fois que j'aurais volontiers passé tout l'été à Lainz avec Franz, ce sont les médecins qui me conseillent d'aller prendre les eaux. Après? La Riviera française et la Suisse, peut-être. Je verrai bien où mes ailes m'emporteront.

Amicalement,

Élisabeth



Madame,

Votre lettre m'a fait un immense plaisir, et c'est toujours avec un intérêt non dissimulé que je réponds à votre majesté.

Je comprends votre réaction vis-à-vis d'une certaine classe sociale (au moins 16 quartiers de noblesse)... enfin les chiens aboient la caravane passe, comme on dit.

Ici en Belgique, il fait très chaud depuis quelques jours (des températures frôlant les 30 °C la journée et impossible de dormir la nuit) et contrairement aux dames de votre époque, nous nous exposons au soleil ce qui nous donne un très joli teint un peu doré... attention il ne faut pas en abuser...

Et figurez-vous que pour le moment je suis en train de lire une biographie (non officielle) de Votre Majesté. Très très intéressante et très bien écrite certes, mais qui ne vaut pas ce que me raconte Votre Majesté dans ses lettres... Avez-vous des nouvelles de la petite Erzi (Elisabeth-Marie)? J'ai entendu dire qu'elle allait sur ses 15 ans ....et qu'elle était déjà très grande pour son âge....

Dans cette biographie, j'ai appris que Votre Majesté, au début de son mariage, avait osé faire des emplettes sur le Graben de Vienne? Votre belle-mère a dû en avaler son lorgnon en l'apprenant... j'imagine sa tête (pardon, l'anecdote me fait rire)

C'est bien de ne pas avoir de regrets pour ce que l'on a fait...

Mais allez à Lainz, ça vous changera les idées et pour une fois l'Empereur vous aura pour lui tout seul sans partage. Passez de bonnes vacances, Madame, et reposez-vous un peu: cela ne peut vous faire que du bien.

A bientôt

Ihre Freundin

Sabine



Bonjour Sabine,

Toujours heureuse d'avoir de vos bonnes nouvelles. En Autriche aussi, cet été a été très chaud, et l'automne s'annonce comme particulièrement clément. On raconte qu'en Suisse, il fait si beau que les marronniers fleurissent à nouveau, comme au printemps! Je dois partir sous peu pour Genève, je verrai cela de mes yeux.

En mon temps, lorsque je passais mes journées à cheval, je me souciais de mon teint comme d'une guigne. Mon époux disait que j'étais «hâlée comme un lièvre sauvage». Sans doute cet excès de grand air y est-il pour beaucoup dans le vieillissement de mon visage. Mais je ne regrette rien, j'aime le grand air, les grandes promenades, les excursions en montagne, et rien ne pourrait me faire renoncer au spectacle de la nature, pas même la peur des rides! Mon ombrelle et mes voilettes me servent bien davantage à me protéger du regard des humains que ce celui de la Création. La nature, au moins, ne vous blesse pas.

Erzi grandit effectivement en beauté. Quant à sa taille, elle a de qui tenir. Sa mère mesure 1 m 72, soit deux centimètres de plus que moi! C'est une enfant rêveuse, romantique, idéaliste. Je crains que la vie ne lui réserve de cruelles surprises; avec un caractère si entier, on ne peut être que déçue des hommes et de la vie. Elle me demande souvent de l'emmener en voyage, mais je ne peux pas, car je sais très bien qu'un jour, je ne reviendrai pas.

Oui, durant les premiers mois de mon mariage, je me suis risquée à essayer de bousculer un peu les conventions. Quelle malédiction m'empêchait de parler aux vendeuses du Graben comme je le faisais à Munich? Pourquoi ne voulait-on pas que je m'approche du peuple? Quelle contamination craignait-on? Finalement, après avoir provoqué quelques esclandres au cours desquelles ma belle-mère, comme vous le dites de façon si colorée, a failli avaler son lorgnon, j'ai renoncé à la lutte. Pourtant, mon éducation, ma sensibilité, tout cela me prédisposait à devenir la «souveraine bienfaisante» que le peuple attendait. Mais la Cour est jalouse, «son» empereur, «son» impératrice lui appartiennent. L'impératrice en particulier ne doit jouer qu'un rôle de représentation; elle peut, à la rigueur, exercer une charité bien organisée, dans le cadre d'assemblées de bonnes dames ou, plus récemment, par le biais de la Croix-Rouge, mais ne doit en aucun cas s'impliquer personnellement et directement envers les miséreux. Aujourd'hui, il m'arrive de faire du bien, mais en cachette, car j'ai horreur des congratulations. Ma nièce Amélie dit souvent qu'on peut trouver son bonheur en s'occupant d'autrui. Oui, cela est beau et honorable, mais je trouve désormais les humains trop peu intéressants pour m'occuper d'eux. Je préfère la forêt et la mer, qui ne m'ont jamais déçue.

Amicalement.

Elisabeth



Bonjour Madame,

Eh bien, en ce début d'automne, il fait presque aussi chaud qu'en été. Vous, on peut dire que vous avez la bougeotte, pas vrai? Vous repartez pour Genève, eh bien je souhaite à votre Majesté un excellent voyage. On dit que la Suisse est superbe. J'attends vos impressions de voyage avec impatience.

Mais c'est très sain de marcher au grand air, «hâlée comme un lièvre sauvage», non, non Sire, c'est un signe au contraire de bonne santé que d'avoir de jolies couleurs.

Je suis bien contente que votre petite-fille et filleule grandisse en sagesse et en beauté. Voyons voir. Ça lui fait quinze ans bien sonnés depuis hier, n'est-ce pas? Et vous aviez raison de vous rapprocher de votre peuple en allant en toute simplicité faire vos emplettes sur le Graben. Enfin, querelle de générations, sans doute.

Mais, bon, votre belle-mère était d'une autre époque et partisane d'une étiquette surranée qui voulait que les princesses et, à fortiori, les impératrices restent confinées dans leur palais. Enfin, maintenant, les jeunes princes fréquentent l'école publique et vivent plus ou moins comme tout le monde. Le protocole ne refait son apparition que pendant les cérémonies officielles.

Je vous donne le bonsoir, chère impératrice. Pardonnez la brièveté de ma missive, mais il se fait tard et j'ai envie d'aller dormir. Sur ce, je souhaite une excellente nuit à Votre Majesté.

Sabine