Votre fils Rodolphe
       

       
         
         

Annie

      Bonjour!
 
N'est-ce pas surprenant que de pouvoir communiquer avec vous après tout ce temps! Je me sens privilégiée de pouvoir échanger quelques mots avec vous...
 
Je sais que pour vous, il s'agit d'un souvenir qui vous est très douloureux que d'énoncer la mort de votre fils Rodolphe. Étant mère de deux enfants je peux très bien comprendre à quel point cela peut être douloureux que de perdre un enfant... que Dieu m'en préserve!
 
Après avoir lu nombre de biographies sur vous et sur votre entourage, je recherche sans cesse une réponse à cette question qui, je l'espère, trouvera enfin sa réponse.
 
La mort de votre fils serait-elle réellement un suicide??? Ne serait-il pas plutôt un assassinat politique afin d'affaiblir le trône d'Autriche? Vous savez que les idées libérales de votre fils auraient sûrement fait progresser la position de l'Autriche. C'est une question que je me pose souvent, car s'il en avait été autrement l'avenir de l'Europe en aurait été différente...
 
Merci, madame, d'accorder quelques instants de votre temps à ma question.  
 
Sincères salutations!
 
Annie
         
         

Impératrice Sissi

      Chère âme,

Je vous remercie de votre sollicitude. L'expression d'une sympathie sincère met toujours un peu de baume sur le coeur, même si celui-ci est brisé à jamais. Rodolphe nous a quitté voici bientôt dix ans, et ma plaie est toujours aussi vive. Je promène mon désespoir de port en port, consciente que mon chagrin toujours aussi vif indispose mon époux. J'avais déjà du mal à vivre à Vienne avant ce drame mais depuis, je préfère que Franz ait le plus rarement possible sous les yeux l'image de la mater dolorosa que je suis devenue.

Suicide ou assassinat politique? Je ne peux vous répondre, chère âme. Rodolphe s'est fait beaucoup d'ennemis politiques dans les dernières années de sa vie, il était trop libéral, il me ressemblait trop... Les Hongrois parlaient même de le couronner roi d'une Hongrie indépendante, suggestion qu'il a évidemment repoussée comme étant -avec raison- de la haute trahison. Est-il devenu «celui qui en savait trop»? C'est possible. Quant à l'idée d'un suicide, même sous le coup d'une «aberration mentale temporaire», elle m'est insupportable. L'excuse même d'aberration mentale est pour moi une blessure supplémentaire, on a tellement glosé sur les excentricités, les dérèglements des Wittelsbach, aurais-je transmis à mon fils un sang gâté? Si tel est le cas, pourquoi a-t-il donc fallu que Franz me rencontre un jour, pourquoi a-t-il mis les pieds dans la maison de mon père? Le mot «folie» me poursuit, depuis la mort de Louis II de Bavière je l'entends toujours autour de moi... En serais-je victime moi aussi? On m'observe, on chuchote sur mon passage, on a rapporté dans les journaux que je berçais un coussin en demandant aux gens si le nouveau prince héritier était beau...

L'excuse d'aberration mentale a été invoquée par mon époux auprès du Vatican, afin d'obtenir l'autorisation de procéder à des obsèques catholiques. Malgré cela, le pape a refusé. François-Joseph a alors envoyé à Rome un second télégramme, dont il ne m'a jamais confié la teneur, et l'autorisation est venue immédiatement. Ce second télégramme contenait peut-être les explications que vous recherchez. Franz dit parfois que la vérité est encore pire que tout ce qu'on a pu dire à ce sujet, mais je n'ai jamais cherché à en savoir davantage. Mon fils est mort. Cela seul compte. Que deviendra l'empire entre les mains de François-Ferdinand, le nouveau Kronprinz? Je souhaite simplement ne pas vivre assez vieille pour assister à son avènement. Le vieux tronc pourri se meurt... 

Sincèrement,

Elisabeth