Votre enfance et vos cheveux
       

       
         
         

La mouette

      Bonjour Majesté,

Parlez-moi de votre enfance. J'ai tellement à apprendre à votre sujet.

Parlez-moi de vos cheveux; jusqu'où arrivaient-ils?
À bientôt.

La Mouette 
          
          

Impératrice Sissi


 
Chère Mouette, 

Que vous dire au sujet de mon enfance, sans tomber dans de pauvres lieux communs sur les paradis perdus ou sur le temps de l'innocence? Car c'est bien ce que fut pour moi mon enfance. Je suis née le 24 décembre 1837, je suis donc une enfant de Noël, une enfant du dimanche. On croyait à l'époque que cela me porterait bonheur... Tout comme Napoléon, je suis née avec une dent, ce qu'on interpréta également comme un heureux présage.

Mon enfance s'est déroulée en partie à Munich (l'hiver), en partie à Possenhofen, sur le lac de Starnberg (l'été). Moi et mes frères et soeurs, insensibles aux soubresauts politiques qui secouaient l'Europe en 1848, fûmes enchantés de passer un premier hiver à Possenhofen. Nous ignorions alors que des émeutes à Munich avaient forcé mon oncle Louis Ier de Bavière à abdiquer en faveur de mon cousin Maximilien. J'ai grandi au milieu de la nature, que j'appelle un poème de Jéhovah, élevant des poules et des lapins, apprenant le saut à cheval avec mon père et écrivant des poèmes dans mes premiers élans romanesques d'adolescente. Je pourrais décrire mes parents comme La cigale et la fourmi, mon père étant la cigale insouciante alors que ma mère s'efforçait de gérer une fortune qu'il dilapidait généreusement et de nous élever bourgeoisement. Mon père venait parfois interrompre nos leçons, non pour inspecter, mais pour nous en dispenser sur-le-champ: tous ensemble, nous allions mettre les vergers au pillage! Avec le temps, j'ai compris que certains enfants des alentours, si différents des petits paysans, avec leur long cou et leurs yeux en amandes, étaient mes demi-frères et soeurs mais, comme ma mère, je me suis résignée à considérer les frasques de mon père avec indulgence. Ce temps privilégié s'est terminé trop tôt. À quinze ans à peine, partie pour une simple rencontre de famille, je fus malgré moi examinée, préférée et fiancée. Moi qui pouvais courir la campagne en toute liberté, moi qui ne possédais qu'une seule robe de bal en voile pêche, voilà que durant presque un an, on m'a accablée de leçons et de séances d'essayage. Mes adieux à mon lac furent déchirants. J'espérais que «l'amour maternel» de ma tante Sophie et la tendresse de Franz sauraient me les faire oublier, mais je fus bien déçue.

Mes cheveux, quel souci! Ils font plus d'un mètre de long et me tombent jusqu'aux genoux. Je les sens comme un corps étranger sur ma tête. Ma coiffeuse, Fanny Feiffalik, passe au moins une heure chaque jour à les démêler, à les lisser puis à en faire une longue natte qu'elle monte ensuite en couronne sur ma tête. Mon lecteur grec, Christomanos, disait que je portais mes cheveux comme une couronne à la place de la Couronne. «Oui, lui ai-je répondu, à la différence qu'il est plus facile de se débarrasser de l'autre couronne que de celle-ci!». Mes fréquentes migraines ont parfois amené mes médecins à me suggérer de les couper. Quelle horreur! Non, j'ai trouvé mieux: lorsque ma tête me fait trop souffrir, je m'assieds devant une corde sur laquelle on suspend avec des rubans des mèches de mes cheveux. Un peu comme des vêtements qu'on fait sécher! Cela allège un peu ma tête de leur poids. Je les lave toutes les trois semaines environ, avec un mélange d'essences, d'oeufs et de cognac. Pas d'audiences ce jour-là; il y faut toute la journée!

Cordialement,

Élisabeth