Votre amour des Hongrois
       

       
         
         

Fleur de lys

      Bonjour!

Depuis toute petite je m'intéresse à votre histoire. Je veux vous dire que je vous admire surtout pour ce que vous avez fait pour les Hongrois. Je me demande ce qui se serait passé sans votre intervention. Vous saviez agir au bon moment en situation de crise et utiliser vos atouts à de bonnes fins.

Ça n'a tout de même pas dû être facile de partir de votre beau coin de paradis pour vous retrouver à la cour de Vienne. Qu'est-ce qui vous manquait le plus à Vienne? Est-il vrai que vous aimiez aller à la chasse, mais que vous n'aimiez pas voir les bêtes mourir? Quelles sortes de gibiers chassiez-vous?

Est-ce vrai que vous avez déjà laissé une bague (offerte par le frère de votre époux) en gage pour faire parvenir un télégramme à votre père? Est-ce que vous avez pu la récupérer où est-ce que le télégraphiste et le colonel l'ont gardée?

Comment faisiez-vous pour supporter votre belle-mère? Je sais que vous saviez lui tenir tête mais des fois, vous avez dû avoir envie de la pousser en bas du dernier étage du palais, non?

Merci et je vous souhaite de trouver le bonheur que vous n'avez jamais eu.
         
         

Impératrice Sissi

      Chère âme,

Comment aurais-je pu ne pas aimer la Hongrie? Ce pays m’a «adoptée», recueillie comme l’une de ses filles alors que je vivais une période de rejet terrible avec la Cour de Vienne. En Hongrie seulement, on m’a fait sentir que j’étais la véritable souveraine, que j’étais aimée et admirée. L’amour a tout simplement répondu à l’amour. Je ne sais ce qu’il serait advenu de ce pays sans mon intervention. Sans doute ce noble pays aurait-il fini par ne plus supporter son état de vassal et se serait-il rebellé de façon encore plus violente qu’en 1848. Je suis persuadée que nous aurions fini par le perdre tout comme nous avons perdu la plupart de nos possessions italiennes par excès de duretés.

Ce qui m’a manqué le plus à mon arrivée à Vienne? L’amour, tout simplement. J’avais certes l’amour de Franz, mais les miens me manquaient terriblement. J’étais habituée à être entourée, aimée. J’avais des parents affectueux, des frères et soeurs aimants, des domestiques qui faisaient pour ainsi dire partie de la famille, tous les petits paysans des environs étaient mes amis... Et voilà que j’étais projetée dans un milieu froid, dans une Cour hostile dominée par la présence soupçonneuse de ma belle-mère, où tout lien amical avec qui que ce soit, y compris avec mes dames d’honneur qui passaient toutes leurs journées avec moi, était formellement interdit! «Pas de relations personnelles», me serinait-on aux oreilles à longueur de journée. Cela aurait été contraire au prestige et à la dignité impériales. Je l’ai bien vu lorsqu’on m’a retiré mon secrétaire personnel, le prince de Lobkowitz, deux mois après mon mariage et sans me consulter. Il avait eu le tort de me manifester un peu de sympathie...

J’ai pratiqué la chasse à courre avec passion en France, en Hongrie, en Angleterre et en Irlande durant les années 1880, mais uniquement pour le plaisir du sport équestre; la «chasse» n’était pour moi qu’un prétexte à filer plus vite que le vent et à sauter des obstacles toujours plus hauts... Je n’ai jamais asséné moi-même le coup fatal au renard, et si d’aventure je me retrouvais seule en tête de peloton et que je voyais dans quel terrier la pauvre bête s’était réfugiée, je me gardais bien de la dénoncer! Mon époux aime beaucoup la chasse, c’est son seul véritable délassement et une vraie passion, que partageait également mon fils Rodolphe. La Kaiservilla à Ischl est remplie de ses trophées de chasse, mais je ne l’y accompagne jamais car je n’aime effectivement pas voir mettre les bêtes à mort.

Quant à ma belle-mère... Je viens de pousser un soupir. Quel gâchis! Si elle avait su m’apprendre, m’expliquer le sens des coutumes qu’elle voulait m’imposer et que je jugeais stupides, si elle avait su être pour moi une seconde mère... Mais elle m’a accueillie avec le sentiment que son fils venait de commettre une bêtise et qu’elle devait «m’éduquer», et cela a gâché nos rapports durant presque 20 ans. Toutefois, après mon couronnement en Hongrie, j’ai décidé que je n’avais plus, justement, à la «supporter». À cette époque où je venais de m’affirmer comme souveraine à part entière à la face de toute l’Europe, où mon époux lui-même s’inclinait devant mon triomphe et devant ma beauté qui était alors à son apogée, je n’allais plus m’en laisser imposer par cette méchante femme. J’avais depuis quelques années repris en main l’éducation de mes enfants, et la naissance de Marie-Valérie a finit par la pousser entièrement hors de ma vie. Dès lors, ayant perdu son influence politique sur son fils et sa mainmise sur mes enfants, elle s’est retirée de plus en plus et nos contacts ont été plus rares. J’ai même juré de ne plus passer mes vacances à Ischl à chaque fois qu’elle y serait, promesse que j’ai résolument tenue jusqu’à sa mort en 1872. Oui, j’ai pleuré à sa mort. J’ai pleuré sur ce qui aurait pu être, sur ces affrontements destructeurs, sur cette hostilité inutile qui déchiré Franz entre elle et moi pendant des années. Des larmes de contrition plutôt que des larmes d’affection. Oui chère enfant, un véritable gâchis.

Sincèrement,

Elisabeth