Julie Giuly
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Votre Altesse Impériale

    Votre Altesse

Je voudrais savoir ce que vous diriez aux jeunes filles d'un milieu un peu «haut placé» qui vivent ce que vous avez vécu (j'y vois le mariage forcé)?

Même si on ne les voit plus beaucoup de nos jours, je vous l'avoue, et si les mariages forcés ne sont plus à la «cote», ils sont bel et bien là.

Comme je me permets de le dire je connais une jeune Princesse monégasque qui ne vivra jamais sa vie comme elle le voudrait. Sa mère était Son Altesse Sérénissime la Princesse de Monaco ainsi que Son Altesse Royale la Princesse de Hanovre, elle vivra ce que l'on appelle le mariage forcé, ce que j'appelle plutôt l'enfer!

qu'est-ce que vous pourriez lui conseiller?

En espérant recevoir une réponse de la part de Votre Altesse Impériale

Merci

Julie Giuly



Chère Julie,

Que dire, en effet, à une jeune fille placée devant une telle situation? Moi qui croyais que votre siècle en avait fini avec ces coutumes aux limites de la barbarie!

Vous savez, le Grand Jéhovah nous a voulus à son image, doués de quelque chose que seuls les humains possèdent: le libre arbitre. C'est dire qu'on a toujours le choix, chère enfant. Le tout est de savoir bien mesurer la conséquence de ces choix. Lorsqu'on m'a présenté la demande en mariage de Franz, j'aurais très bien pu dire «non», lui-même m'en offrait la possibilité. L'idée ne m'en a même pas traversé l'esprit. D'abord parce que je n'avais que quinze ans et que je n'avais aucune volonté propre sur des questions de pareille importance. Seule comptait pour moi l'opinion de ma mère, et son opinion était qu'on «n'envoie pas promener un Empereur d'Autriche!» D'autre part, nonobstant le fait que j'étais effectivement attirée par Franz, j'étais consciente de la disgrâce dans laquelle je plongerais ma famille en cas de refus. Ma famille serait sans doute devenue persona non grata dans toutes les cours européennes pour un grand nombre d'années, mes sœurs auraient eu le plus grand mal à se trouver des maris, et moi-même, à une époque où il n'y avait de salut pour les princesses que dans le mariage, je me serais condamnée à un célibat perpétuel. Aucun homme sensé n'aurait par la suite osé me demander en mariage après avoir vu l'empereur d'Autriche lui-même essuyer une telle rebuffade!

Le tout, chère Julie, est de savoir si la jeune personne dont vous parlez peut supporter les conséquences d'un refus. Que risque-t-elle? D'être reniée par sa famille, d'être déshéritée? Si c'est le cas, serait-elle capable financièrement et émotivement de vivre ce rejet? Et dans son monde, dans l'aristocratie de votre XXIe siècle, comment serait pris ce refus? Continuerait-on à la fréquenter, à l'inviter, ou bien risque-t-elle d'être condamnée à une certaine «mort sociale»?

Vous voyez, chère Julie, on a toujours le choix, même s'il est difficile. Il faut savoir comment on peut coexister avec le scénario le plus noir. S'il est impossible à cette jeune fille de refuser le mariage sans se voir aussitôt mise au ban de sa société (qui n'est pas «la» société, nuance), et si elle ne se sent pas la force de vivre cette conséquence, eh bien, force m'est de conclure qu'elle devra s'y résigner. Tout ce que je peux lui conseiller, c'est de commencer dès maintenant une liste des avantages que lui apporterait ce mariage: un nouveau titre, conserver l'amour des siens, ses droits à l'héritage paternel dans le cas où un refus l'aurait fait déshériter, conserver son accès à sa société et à son monde habituel.

Évidemment, si le futur époux est un homme violent et que sa vie et sa santé sont en danger, je crois qu'elle aurait le droit moral de clamer bien haut, auprès des journaux par exemple, le joug que l'on prétend lui imposer. Nul doute que devant le scandale provoqué par sa déclaration, sa famille autant que celle de son promis reculeront sans qu'elle n'ait à en souffrir socialement. Il lui faudra cependant supporter la colère de sa propre famille, mais elle saura probablement, avec les années, se faire pardonner et leur faire accepter le conjoint qu'elle se sera elle-même choisi.

Vous savez, ma sœur Marie a épousé le roi François de Naples sous les pires auspices: ils ne parlaient pas la même langue, le roi était d'une laideur peu commune, une jambe plus courte que l'autre, et d'une bigoterie maladive, et au surplus affligé d'un problème physique qui l'a empêché de consommer son mariage durant plusieurs années. Le croirez-vous? Le mariage de Marie et du roi François a fini par s'avérer extrêmement harmonieux, le roi ayant pour Marie une franche admiration pour sa beauté, son courage et sa vaillance. Marie de son côté a fini par apprécier la grande bonté de son époux, qui a su lui pardonner ses plus cruels manquements, sa générosité et son bon sens. Le roi est même devenu le conseiller favori de plusieurs membres de la famille, toujours réfléchi et pondéré. Qui sait si, avec le temps, cette jeune fille ne parviendra pas elle aussi à trouver chez son époux de grandes qualités qui réussiront à faire naître, sinon l'amour, du moins le respect et l'amitié. L'amour brûle parfois si vite, chère enfant, qu'on se retrouve parfois les mains vides et le cœur rempli d'amertume et de colères en quelques années. Le respect et la tendresse forment parfois un meilleur ciment pour le mariage qu'un amour éphémère d'adolescente. Et je sais de quoi je parle.

Bon courage,

Elisabeth