Vos séances de spiritisme
       

       
         
         

Nathalie

      À Sa Majesté l'Impératrice d'Autriche et Reine de Hongrie,

Votre Majesté Sissi,

Comme cela fait plusieurs fois que je vous écris à propos de toutes sortes de sujets, tant personnels, politiques que religieux, et que par bonheur vous m'avez toujours si franchement répondu, j'ose vous questionner sur un sujet plus... épeurant (comme on dit chez-nous), c'est-à-dire sur les séances de spiritisme auxquelles vous vous êtes livrées pour entrer en contact avec des personnalités décédées aussi variées que le grand Charles Quint d'Espagne ou... votre fils Rodolphe... J'aimerais, si vous ne trouvez pas cela trop indiscret, que vous m'expliquiez plus en détail comment se sont déroulées ces séances, en particulier comment vous avez pu voir que telle personnalité était au Purgatoire et/ou ce qu'elle vous a dit de ce que c'était que le Purgatoire... Et le lieu de supplices où vous avez vu Rodolphe, c'était l'Enfer... Mais comment c'est l'Enfer? En savez-vous plus que ce qu'on nous en a déjà dit, est-ce que ce que nous en savons (ou croyons en savoir, du moins!) a été confirmé par Rodolphe? Je suis vraiment aussi curieuse que vous sur la vie après la mort de ces personnes et j'aimerais en avoir plus de détails... Je vous en prie, c'est vraiment important pour moi, au nom de notre amitié et de l'importance que vous accordez à nous parler de toutes vos expériences afin que nous puissions vous comprendre mieux, vous qui à votre époque étiez raillée pour votre soi-disant extravagance (et qui dites être heureuse de voir que nous vous comprenons bien mieux, nous, les âmes du XXIème siècle) voulez-vous m'en dire un peu plus?...

Je «brûle» de vous lire,

Votre fidèle Thalie*

* Ces pratiques spirites me semblent très apparentées aux consultations des pythies de l'Antiquité grecque, telle Sibylle et ses consoeurs, qui pouvaient même interroger les Muses d'Apollon, Thalie et ses soeurs...
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Nathalie,

Quelques mots sur le spiritisme. C’est le titre d’une brochure publiée par mon propre fils Rodolphe, durant les années 1880. Il n’appréciait guère mon attirance vers les âmes des trépassés, et craignait par-dessus tout que je ne sois victime de charlatans, comme le célèbre Bastian qui exerçait alors son art à Vienne et qui fut démasqué publiquement par Rodolphe au cours d’une séance.

Mais contrairement à ce que craignait mon fils, je n’ai jamais eu grand besoin d’intermédiaires. Mes contacts avec l’au-delà se faisaient d’ailleurs le plus souvent à l’état de veille, sans aucune préméditation. C’est ainsi que mon âme et celles de mon Maître, Heine, furent un soir fusionnées dans une perfection telle que j’en suis restée ensuite avec le regret de devoir continuer à vivre. Et mon cher Aigle des montagnes, Louis, m’est apparu une nuit, me faisant vivre quelques instants toutes les affres de la noyade, avant de m’annoncer qu’une femme qui l’avait aimée périrait dans les flammes (ma soeur Sophie d’Alençon est morte l’an dernier dans l’incendie du Bazar de la Charité) et qu’ensuite je les rejoindrait. Le temps viendra sûrement bientôt, maintenant que ma chère soeur l’a retrouvé au Royaume de la Paix.

Les quelques fois où j’ai eu contacts avec des morts par le biais d’un médium furent au cours de quelques voyages en Bavière, où j’ai retrouvé mon amie d’enfance la comtesse Irène Paumgarten. Irène est médium par l’écriture, et le simple fait qu’elle ne demande absolument rien pour ses «services» suffit, à mon sens, à écarter tout soupçon de charlatanisme. Je n’ai pas vu le Purgatoire. J’ai d’ailleurs la très nette impression que le Purgatoire, qui n’est mentionné nulle part dans les Écritures, n’est guère qu’une invention de l’Église. Je n’oserais jamais affirmer cela à haute voix dans un État aussi catholique que l’Autriche, mais en Bavière notre éducation fut plus ou moins «protestantisée» comme le disait ma mère. Mais je crois que les âmes peuvent errer sans but un certain moment avant de trouver le repos. Ainsi en fut-il de l’ex-impératrice Marie-Anne, l’épouse de l’empereur Ferdinand (à qui Franz a succédé). Ayant tenté de la joindre peu après son décès, Irène m’a répondu: «Oh, celle-là erre encore en de sombres régions.» En ce qui concerne Rodolphe... Ma douleur fut immense. Était-ce l’Enfer? Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai vu mon fils souffrir, et j’aurais volontiers donné ma vie pour faire taire cette souffrance. J’ai tenté de le contacter moi-même, devant son cercueil, un soir, dans la Crypte des Capucins. J’aurais aimé savoir s’il était malheureux d’être enterré là, pourquoi il a posé ce geste fatal... Seuls le bruissement des fleurs qui flétrissaient et l’écho de mes sanglots m’ont répondu...

Depuis mon dernier contact avec Louis, je n’ai plus eu d’autres signes de l’au-delà. Même Heine m’a délaissée depuis que j’ai cessé d’écrire de la poésie. La mort de Rodolphe a tué mes muses, et le contact mystique avec mon Maître s’est rompu. Récemment, j’ai passé un «marché» avec Baker, l’un de mes lecteurs grecs: le premier de nous deux à mourir devra donner un signe à l’autre. L’avenir nous dira si le Grand Jéhovah permet cela à ceux qui le désirent.

Amicalement,

Elisabeth.