Alexandra
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Vos relations de couple

    Je suis une grande admiratrice de l'Impératrice d'Autriche Élisabeth. Dialoguer avec vous est un plaisir. J'ai lu beaucoup de livres sur vous et je m'intéresse davantage à la femme que vous êtes plutôt qu'à votre titre royal. On vous dit anarchiste et on vous a reproché de ne pas tenir correctement votre rang.

Je suis allée à Vienne et j'ai visité Schönbrunn et j'ai vu tous vos beaux tableaux. Vous êtes belle, mais c'est surtout l'image que vous dégagez qui fait de vous le mythe que nous connaissons!

Pouvez-vous me dire si votre arrangement avec Madame Schratt et votre époux était vraiment venu de vous ou si l'Empereur vous avait imposé sa présence? Étiez-vous jalouse d'elle? Et comment vos enfants ont-ils réagis?

Merci d'avance,

Alexandra



Chère Alexandra,

Tout empereur qu'il soit, François-Joseph est un grand timide, très soucieux des convenances. Il n'aurait jamais osé approcher Mme Schratt de lui-même. C'est donc bel et bien à mon initiative qu'il a pu la rencontrer et établir des relations amicales avec elle.

Je savais que Franz souffrait énormément de la solitude que je lui impose par mes voyages continuels. Je savais bien qu'il ne pourrait plus endurer cela très longtemps, et j'ai préféré choisir moi-même ma «remplaçante» plutôt que de le voir distinguer tôt ou tard une femme de la Cour, qui aurait forcément eu de la famille à «placer» et qui aurait fini par créer un cercle de courtisans intrigants autour d'elle. Avec une actrice, je ne courais pas ce genre de risque. Et Franz apprécie hautement d’avoir une amie qui soit complètement extérieure à la Cour. Mme Schratt, en tant qu'actrice, peut se permettre d'avoir avec Franz des rapports autrement plus chaleureux et spontanés que ne l'aurait pu une comtesse guindée. Elle sait le faire rire, sa maison est coquettement décorée et elle se fait un plaisir d'y accueillir Franz tôt le matin, pour un petit déjeuner rustique. Franz revient ensuite à sa table de travail gai comme un pinson!

J'avais remarqué, au début des années 1880, que Franz fréquentait plus volontiers le Burgtheater lorsque c'était Mme Schratt qui tenait la vedette. Sachant que mes absences pesaient à mon époux, j'ai décidé de lui «offrir» l'amitié de Mme Schratt, qui me plaisait beaucoup aussi. J'ai donc commandé au peintre Angerer un portrait de Katherina la représentant dans son rôle de «Dame Vérité», puis je me suis présentée à l'atelier du peintre en compagnie de François-Joseph un beau matin où je savais que l'actrice posait. Après cette «présentation officielle» que ma présence rendait tout à fait régulière, je les ai laissé s'arranger entre eux. Franz a écrit une charmante lettre à Katherina — lettre qu'il m'a montrée, n'ayant rien à me cacher — pour la remercier d'avoir pris la peine de poser pour ce portrait, et l'amitié a débuté ainsi. Nous avons souvent reçu Mme Schratt à dîner à Schönbrunn, ce qui est facile car sa maison est située juste au bout du parc. Elle loue également une villa près de la nôtre à Ischl, et c'est toujours un plaisir de se promener en sa compagnie. Lorsque je suis au loin, Franz joint fréquemment les lettres de l'Amie à ses propres lettres qu'il m'adresse; c'est dire à quel point cette amitié est convenable et que mon époux n'a rien à me cacher. Je crois même que mes relations avec mon époux sont meilleures depuis que l'Amie est entrée dans notre vie, puisque nous avons désormais un sujet de conversation. Autrefois, lorsque j'essayais de discuter de poésie ou de philosophie avec lui, il me disait qu'il ne pouvait plus me suivre dans mes «promenades dans les nuages». Grâce à l'Amie, nous pouvons désormais nous retrouver. Et s'il m'arrive parfois de me moquer de Katherina — qui a pris la mauvaise habitude de m'imiter, d'essayer des régimes, de voyager et parfois même de bouder, ce qui me force alors à m'entremettre pour les réconcilier — je lui suis tout de même reconnaissante d'avoir soin de mon cher petit, qu'elle sait égayer en mon absence.

Je dois avouer que ma fille Valérie ne partage pas mon enthousiasme. Plus sensible que moi aux clabaudages qui entourent cette relation, elle m'en veut un peu d'avoir laissé les choses aller jusque-là, et elle est plutôt réservée à l'égard de Mme Schratt lorsqu'elle la rencontre. Je lui ai demandé de tout mettre en oeuvre, si je décède avant l'empereur, pour qu'il puisse l'épouser, mais je crains que ma fille ne se montre plus jalouse que moi.

Amicalement,

Élisabeth