Marie
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Vos relations avec votre famille

    Bonjour ma chère Sissi,

J'ai lu votre biographie de la tête au pied et je connais tout de vous. La seule chose qui m’échappe, c’est les relations que vous entreteniez avec votre famille, soit vos parents, vos frères et soeurs, votre époux et vos enfants. Et, je suis désolée si je vous rappelle de mauvais souvenirs, mais quelles étaient vos relations avec Rodolphe en particulier?

En espérant que vous me répondiez rapidement.

Votre plus grande admiratrice

Marie



Chère Marie,

Mes relations avec mes parents ont été beaucoup plus chaleureuses que celles qui ont habituellement cours dans la noblesse. Ma mère nous élevait elle-même, au mépris de tous les usages, au lieu de nous confier à une armée de précepteurs, gouvernantes et bonnes d'enfants. Mon père ne s'occupait pas beaucoup de nous; au mieux, il venait nous libérer de nos leçons pour nous amener piller les vergers de ses terres. Ces moments qu'il nous accordait étaient à chaque fois une fête, et faisaient passer ma mère, par contraste, pour une personne rabat-joie et grondeuse… En vieillissant, nous nous sommes bien rendu compte que c'est grâce à elle, avant tout, si nous étions «bien élevés», notre père ayant très peu fait pour notre éducation. Mais il était un professeur d'équitation et de maintien hors de pair. Il nous disait que nous ne devions pas marcher en nous dandinant, comme le font les princes, mais avoir un seul exemple sous les yeux: les papillons. «On doit marcher comme si on avait des ailes», disait-il. Et encore aujourd'hui, moi et mes soeurs sommes aisément reconnaissables par notre démarche. La grâce de ma soeur d'Alençon, entre autres, était célébrée dans tout Paris.

Mes relations avec mes frères et soeurs ont presque toujours été bonnes. Il y a eu un épisode difficile avec mon frère Louis, à cause du rôle peu glorieux d'entremetteuse qu'a joué sa fille Marie Larish auprès de mon fils, en lui présentant la jeune baronne Vetsera, mais nous avons fini par nous réconcilier et, s'il aime toujours sa fille, il comprend qu'elle ne soit plus personae grata auprès de moi. J'ai souvent loué sa villa à Garatshausen pour l'été, du vivant de son épouse Henriette Mendel. Depuis qu'il s'est mésallié à nouveau avec une petite danseuse d'Opéra, nous le fréquentons moins, mais mon affection demeure. Je visite régulièrement ma soeur Mathilde et sa fille à Zurich, ou bien nous nous retrouvons parfois en France pour quelques semaines. Je ne vais plus très souvent à Possenhofen, mes souvenirs y vieillissent mal depuis la mort de ma chère mère, alors c'est plutôt dans sa résidence de la Ludwigstrasse, à Munich que je visite mon frère Karl-Théodore, qui est maintenant un ophtalmologiste réputé. Mon frère est d'un abord un peu difficile avec sa famille (nous le surnommions «Gakerl», le «petit coq» dans notre enfance, c'est tout dire..), il ne se gêne pas pour dire que j'ai «un petit grain», mais il est d'une bonté infinie pour ses patients, se donne beaucoup de mal pour chacun d'eux, même s'ils ne peuvent pas toujours le payer, et plusieurs personnes lui doivent la vue. J'ai beaucoup d'affection et d'admiration pour lui.

Je ne vois presque plus ma soeur Marie, et ma correspondance avec elle se limite à des civilités d'usage. Marie a beaucoup médit sur mon compte auprès de mon fils Rodolphe, à l'époque où Bay Middleton était mon pilote durant mes saisons de chasse à courre en Angleterre. Que l'on veuille attenter à ma réputation, que l'on me critique, j'y suis habituée. Mais que ma propre soeur se fasse rapporteur de ragots scabreux auprès de mon propre fils, voilà ce que je n'ai jamais pu pardonner. Mes relations avec mon fils étaient déjà assez distantes à cette époque pour ne pas avoir à y ajouter par des calomnies de cette nature!

A cette époque, Rodolphe atteignait à peine la vingtaine, et il commençait à prendre une indépendance, au demeurant tout à fait normale, envers moi et son père. Jusque là, nos relations avaient été assez chaleureuses, mieux même que dans plusieurs familles royales. Guillaume II, par exemple, détestait cordialement ses parents qui n'avaient guère d'estime pour lui. Victoria n'a jamais caché la piètre opinion qu'elle a du Prince de Galles, surtout par opposition à son père, le défunt Prince Albert. Quoi qu'on puisse dire sur le climat peu familial qui régnait à la Hofburg, mes relations avec Rodolphe étaient néanmoins plus proches que ce qui prévaut ordinairement dans les familles princières, et notre affection a toujours été profonde. A l'époque dont je vous parle, Rodolphe venait de terminer officiellement ses études, ses précepteurs avaient été remerciés et il venait de recevoir son premier commandement militaire ainsi que sa première «Maison» officielle, dirigée par le comte de Bombelles. J'ai toujours critiqué ce choix, Bombelles était un viveur, un homme de peu de morale et il risquait d'être un piètre exemple pour un jeune homme auquel s'offraient mille tentations. Mais j'avais peu à dire à ce sujet, Rodolphe était majeur et les décisions importantes sur l'héritier de l'Empire relevaient maintenant de l'Empereur. J'aimais énormément Rodolphe, et il me le rendait bien. Mais nous étions si semblables, si sensibles tous les deux, que nous nous évitions parfois, afin de ne pas nous blesser. J'ai réussi, dans son enfance, à le faire libérer d'un gouverneur sadique, Léopold de Gondrecourt, qui croyait en faire un héros en lui faisant faire l'exercice dans la neige à six heures du matin, en tirant des coups de feu près de lui dans son sommeil ou en l'enfermant dans le parc de Lainz et en lui criant ensuite qu'un sanglier s'apprêtait à le charger. Et mon fils avait six ans! Ce fut une lutte épique avec mon mari, Gondrecourt était un protégé de sa mère et il hésitait à lui infliger un humiliant désaveu. Mais j'ai été ferme, «ou Gondrecourt ou moi». Je crois sincèrement avoir alors sauvé la vie de mon fils. Si seulement ses appels au secours m'étaient parvenus à temps, en ce funeste hiver 1889, peut-être aurais-je réussi à le sauver à nouveau? Mais j'ignorais sa souffrance; on me savait fragile alors on s'ingéniait à me cacher la moindre contrariété, on ne voulait rien me dire pour ne pas m'inquiéter, lui-même me disait qu'il était simplement fatigué et à bout de nerfs. J'ai souvenir d'un dernier moment, très tendre, lors de son dernier Noël. Il m'a sauté au cou, comme dans son enfance, et nous nous sommes tenus longtemps embrassés, lui, Marie-Valérie et moi. Je l'ai béni en lui disant que je l'aimais profondément. Au moins est-il parti avec ma bénédiction et cette certitude de mon amour pour lui. C'est le seul baume que je puisse trouver à mettre sur mon coeur détruit.

Sincèrement,

Élisabeth