Alexandre
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Vos parents

    Chère Madame,

Je voudrais, s'il vous plaît, en savoir un peu plus sur vos parents.

Quel était leur attitude envers vous? Entre eux? Envers vos frères et soeurs?

Est-ce que leur amour était sincère?

Pardonnez-moi si la dernière question vous semble être d'une grande indiscrétion, mais j'attends avec plaisir vos réponses.

Bien à vous,

Alexandre 14 ans.

Cher Alexandre,

Vous serez probablement déçu d'apprendre que les rapports entre mes parents n'étaient nullement idylliques, ni même simplement chaleureux. Mon père n'a commencé à se montrer bon envers ma mère que vers la fin de sa vie, dans les années 1880. Tous deux étaient amoureux de quelqu'un d'autre, chacun de son côté, lorsque leurs parents les ont obligés à se marier. Mon père a dû renoncer à l'amour d'une femme de la bourgeoisie qu'il ne pouvait épouser, et ma mère a dû dire adieu au comte Miguel de Bragance… évidemment, on ignorait alors qu'il finirait par devenir roi du Portugal!

Mon père a cependant su apprécier les qualités domestiques de ma mère, même s'il la trouvait trop terre à terre et se moquait de sa collection de montres et de sa passion pour la géographie, se moquant qu'elle tirait ses connaissances des almanachs des missionnaires. Ma mère de son côté a certainement dû apprécier la fantaisie de son mari, même s'il lui arrivait de se plaindre des brèches énormes qu'il faisait dans les finances de la famille. Il s'est donné la peine de lui faire huit enfants, mais pas de l'aider à les élever. «Quand on est mariée, on se sent tellement abandonnée!» se lamentait-elle souvent. Pour rien au monde je ne voulais lui ressembler; lorsqu'on a commencé à parler d'autres femmes autour de François-Joseph, j'ai réagi violemment. Il disait m'avoir choisie par amour, ce n'était pas un mariage comme celui de mes parents, alors je ne voulais certainement pas paraître, aux yeux du monde, comme une femme trompée. Cette colère, cette amertume, jointe à mes luttes domestiques contre ma belle-mère pour la garde de mes enfants ont eu raison de ma résistance, et je suis tombée malade. D'où ma fuite à Madère, suivie de deux années de pérégrinations avant qu'une certaine réconciliation n'intervînt entre moi et Franz. Mais quelque chose s'était brisé en moi, l'image de ma mère me revenait sans cesse, avec les brimades qu'elle avait essuyées durant des années, avec les bâtardes de mon père qu'elle devait voir venir déjeuner avec lui presque chaque jour, avec cette désaffection affichée devant les yeux de Munich tout entier… Non, cher enfant, mes parents n'étaient pas un couple uni.

Par contre, tous deux vouaient une profonde affection à tous leurs enfants, notamment pendant notre petite enfance. J'étais la préférée de mon père, je partageais sa passion pour les chevaux, les gens de foire et la poésie. Mon frère Charles-Théodore, surnommé Gackerl, était le préféré de ma mère. En tant que Duc en Bavière depuis la mort de notre père, il a pris ma mère près de lui, et elle a connu une vieillesse choyée en sa compagnie. Ma mère nous a élevés elle-même, au mépris de tous les usages de l'aristocratie qui voulaient que les enfants de la noblesse soient élevés par tout un battage de bonnes, de précepteurs et de gouvernantes. Nous passions beaucoup de temps en sa compagnie pendant notre enfance, ce qui est également contraire aux usages de la noblesse, et mon père adorait venir troubler l'heure des leçons pour nous amener piller les vergers de ses terres. J'ai souvenir de certains petits voyages que j'ai fait avec lui dans les villages des alentours; nous dormions dans des auberges, il jouait de la cithare et je dansais, faisant voler mes nattes, et recueillant dans mon tablier les pièces que les paysans rieurs me lançaient. J'ai gardé quelques-unes de ces piécettes en souvenir, c'est le seul argent que j'aie jamais gagné honnêtement.

Avec les années, ma mère a pris plus d'importance dans nos vies. Alors que nous la considérions comme plutôt rabat-joie pendant notre enfance, la maturité nous a appris à reconnaître qu'elle était davantage une ressource que mon père, en cas de malheur. Ma mère a passé une partie de sa vie à se précipiter auprès de l'une ou l'autre de ses filles en difficulté; elle est venue me voir à Venise durant ma maladie, a appuyé ma soeur Hélène lorsqu'elle a perdu son mari et a recueilli mes soeurs Marie et Mathilde lorsqu'elles ont eu des difficultés avec leur mariage, après la chute du trône de Naples. C'est de mon père, étrangement, que sont venues les difficultés. Après nous avoir adorées et avoir difficilement accepté que nous le quittions les unes après les autres pour nous marier, voilà qu'il trouvait que nous étions devenues un poids pour sa Maison, et il est devenu extrêmement critique envers nous, envers moi en particulier, vers la fin de sa vie. J'étais carrément en froid avec lui lors de son décès, et je ne me suis jamais vraiment bien entendue avec lui durant toute ma vie adulte.

Ma mère est décédée en 1892, et elle me manque encore beaucoup. C'était une femme forte et douce à la fois, une personne vers qui on pouvait se tourner et chercher refuge. Désormais, il n'y a plus de Mimi qui m'attend à Possenhofen, la chambre est vide, ses chiens sont partis, et elle a emmené mes plus beaux souvenirs d'enfance avec elle.

Amicalement,

Elisabeth