Sylvie
écrit à




L'Impératrice Sissi






Vos lectures, la musique et vos voyages



Ma chère Sissi,

Permettez-moi de vous appeler ainsi car vous êtes -après Marie-Antoinette qui fut notre reine à nous, Français- l'impératrice du peuple et du cœur. Oui, je vous aime, car vous êtes la magnificence de l'empire de François-Joseph, votre mari si aimant.

Je voudrais savoir quelles sont vos lectures préférés. Aimez-vous Flaubert, Stendhal, Victor Hugo, Alfred de Vigny et tous les auteurs européens? Aimez-vous la musique? Quels sont vos compositeurs préférés, ceux qui enchantent toujours votre existence? Je sais que vous êtes une grande voyageuse. Avez-vous été plus loin que Madère, la Suisse, la Hongrie? Je vous admire car vous êtes une femme extraordinaire avec un tempérament vif et courageux.

Merci pour vos réponses.

J'ai quelque chose à vous dire: n'allez pas à Genève, j'ai un sombre pressentiment... N'y allez pas! J'ai peur pour vous!

Je vous aime et vous embrasse tendrement,

Sylvie


Chère Sylvie,
 
Malgré vos craintes, c'est en toute sérénité que je compte me rendre bientôt à Genève, après ma cure. La baronne de Rotschild m'a invitée à visiter ses serres, à Pregny, et il paraît qu'elle y cultive les plus belles variétés d'orchidées. J'ai accepté son invitation à la condition expresse qu'elle préserve mon plus strict incognito.
 
Voilà bien des correspondantes de votre époque, chère Sylvie, qui me mettent en garde contre ce charmant séjour que je me promets sur les bords du lac Léman. J'aime ce lac qui ressemble à la mer... Et si je dois rencontrer mon destin sur ses rives, quel plus bel environnement pourrais-je choisir pour ainsi laisser s'envoler mon âme? Loin des miens, leur épargnant les inquiétudes et le triste spectacle d'une longue agonie, sans souffrances. J'en remercierais même celui qui me serait envoyé pour mettre fin à de si longs tourments. Une si longue fatigue, imaginez un peu, en voir enfin le bout...
 
J'ai beaucoup voyagé, en effet. La Grèce, où j'ai même fait construire une villa nommée l'Achilléion en hommage au héros Achille, la Riviera française, la principauté de Monaco, Zandvort, l'Afrique du Nord, la Tunisie, la Roumanie où j'aime bien m'arrêter à Sinaïa pour une longue conversation avec mon amie Carmen Sylva, l'Angleterre, l'Irlande, Meran, Parme ou Trieste en Italie... Il n'est guère d'endroits en Europe que je n'ai traversés, à pied ou en locomotive! Mon mari ignore parfois où me rejoindre, et à chacun de mes retours en Autriche, les aides de camp doivent contacter les ambassades et consulats d'Autriche d'un peu partout pour récupérer les lettres de Franz qui peuvent y être encore en poste restante! Pauvre Franz! Que de soucis je lui cause!
 
J'aime la lecture, chère amie, et je lis principalement de la poésie. Je lis -et traduit en grec!- Shakespeare, je lis les classiques grecs, Lord Byron, Schopenhauer, Heine. Mes lectures sont un peu désordonnées, au gré d'impulsions subites. Un peu de littérature française, oui, mais surtout grecque et hongroise -Jokaï, Eötvös, Petöfi...

Quant à la musique, mon entourage vous dira que je n'ai guère l'oreille musicale. J'ai assisté au Parsifal de Wagner, à Bayreuth, il y a quelques années, et je m'y étais rendue surtout en souvenir de mon cher cousin Louis II de Bavière, sans lequel ce rêve musical ne se serait jamais réalisé. Cosima Wagner, avec qui j'ai un peu parlé par la suite, m'en a vu sortir toute remuée, comme devant quelque chose qui ne devrait jamais finir... J'ai assisté à de nombreux concerts de l'abbé Liszt et de Ferenc Erkel, qui a composé l'hymne national hongrois, et j'aime évidemment les valses de Strauss (père et fils) et de Joseph Lanner. J'apprécie également bien d'autres compositeurs contemporains comme Berg, Schoenberg ou Webern, ou si nous regardons davantage vers le passé, Mozart, Bach et Beethoven. Mais entre un concert musical et un recueil de vers, je choisirai toujours le recueil de vers...
 
Amicalement,
 
Élisabeth