Vos enfants et la vie de château
       

       
         
         

Michèle Élisabeth

      Chère Impératrice Sissi,

Est-ce qu'il est possible de voir des portraits de vos enfants?

Pourquoi Marie-Valérie a été si près de vous? Pourtant votre belle-mère était encore vivante. Est-ce parce qu'elle est née en Hongrie?

Vous ne trouviez pas vos châteaux trop grands?

Michèle Élisabeth, une âme du futur.
         
         

Impératrice Sissi

      Très chère âme,

Oui, j'imagine qu'il est possible de voir des photos de mes enfants mais, du fond de mon XIXe siècle, je ne saurais vous dire par quel moyen. J'use de ce médium qu'est «l'Internet » uniquement dans le cadre de mes échanges sur Dialogus, mais il vous serait peut-être utile pour trouver des photographies de mes enfants. Sinon, j'imagine que mes biographes du futur auront pris soin d'en inclure parfois dans leurs livres. Il y en a eu tellement que je ne peux croire qu'il n'en reste plus rien à votre époque! La photographie n'a commencé à être à la mode qu'autour des années 1860. Il n'existe donc, malheureusement, aucune photographie de ma petite Sophie, mais mes autres enfants ont été photographiés très souvent.

Ce n'est pas parce que Marie-Valérie est née en Hongrie qu'elle a échappé à ma belle-mère, mais bien parce que l'influence de cette dernière avait singulièrement diminué durant les années 1860, sur tous les plans d'ailleurs, tant familial que politique. Ma beauté de plus en plus resplendissante durant ces années m'a permis de prendre beaucoup d'ascendant sur mon époux, la crainte de me voir repartir à nouveau au loin le rendait beaucoup plus prudent à mon égard, et il a enfin cessé de me traiter en enfant irresponsable et capricieuse. Il devenait soucieux de me plaire et, à mesure que je prenais de l'assurance, l'emprise de l'archiduchesse passait de plus en plus à l'arrière-plan. Sur le plan politique également, les idées de ma belle-mère n'étaient plus guère écoutées. Son influence a failli mener l'empire au désastre, lors de la guerre d'Italie et durant la guerre austro-prussienne. C'est durant cette période difficile pour l'empire que j'ai réussi à faire comprendre à mon époux qu'il valait mieux avoir la Hongrie avec nous que contre nous, alors même que nous étions expulsés de la Confédération germanique par la Prusse triomphante. Ma voix dominait alors largement sur celle de ma belle-mère et de toute sa camarilla, et notre couronnement comme roi et reine de Hongrie fut mon triomphe. Autrement dit, lors de la naissance de Valérie, j'étais enfin devenue totalement indépendante, je menais ma vie comme je l'entendais, et plus personne n'aurait pu m'arracher cette enfant, la seule dont j'ai pu être véritablement LA mère. Ma belle-mère le savait d'ailleurs si bien qu'elle n'a jamais fait aucune tentative en ce sens, et Marie-Valérie n'a jamais été très proche de sa grand-mère.

Deux mille six cent pièces à la Hofburg, cinquante-quatre escaliers, vingt-six corridors... Mille deux-cent pièces à Schönbrunn, environ la même chose à Laxemburg... Oui, ces châteaux sont vraiment très grands! Mais je n'arpente jamais toutes les pièces de ces châteaux, heureusement! Mes appartements à la Hofburg, où je ne viens plus que quelques semaines par année, occupent uniquement l'aile Amélie, et j'y ai aménagé une salle de gymnastique qui a alimenté bien des clabaudages... À Schönbrunn, nous faisons chambre commune, Franz et moi, de même qu'à Ischl et à Gödölö. Ces deux derniers «châteaux» sont en fait de grands manoirs de dimension beaucoup plus humaine. La Villa Hermès, à Lainz, est également à mon image, avec ses grands tableaux représentant le Songe d'une Nuit d'été dans ma chambre et ses héros grecs peints dans ma salle de bains. Franz m'a offert cette villa en cadeau en 1866, pour tenter -vainement- de me fixer à Vienne, et il s'y comporte en invité chaque fois qu'il y vient. La salle à manger se trouve au rez-de-chaussée, et donne sur une grande baie vitrée d'où on voit la forêt. C'est l'un des endroits où je me sens le mieux, lorsque je suis à Vienne. Et il y a évidemment l'Achilléion, mon palais de Corfou. Je ne m'y rends plus très souvent et je regrette d'avoir bâti ce château. «Un château serait comme une chaîne, comme un anneau de mariage (...) je veux planer, comme les mouettes, librement, au-dessus des flots, et je ne puis fixer nulle part ma demeure», ais-je écrit bien des années auparavant. J'aurais dû m‚en tenir à cette idée.

Amicalement,

Elisabeth