Miss Bass
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Vos chevaux (2)

    Votre majesté,

Je me permets de vous écrire pour vous poser des questions à propos de l'équitation.

Combien avez-vous de chevaux? De quelle race? Et aviez-vous des préférés?

En lisant les lettres déjà envoyées, j'ai pu constater que certaines personnes parlaient d'une photo de vous nue au cabinet de l'empereuré. Est-ce vrai?

Et comment avez-vous réagi lorsque vous étiez plus jeune en apprenant qu'à chaque demande arrivant au cabinet de l'empereur vous concernant (remerciment, demande d'intervention), il répondait :«sa majesté l'impératrice n'use d'aucune influence»?

Voilà je serais ravie que vous me répondiez.

À bientôt je l'espère.

Une jeune fille dévouée.



Chère demoiselle,

Parlons d'abord de cette fameuse photo. Ainsi que je l'ai déjà indiqué à une autre correspondante, je n'ai jamais eu connaissance d'une telle chose. Si ce que vous dites est vrai, il s'agit bien évidemment d'un truquage, et l'empereur a certainement préféré ne pas m'en parler pour ne pas m'attrister ou attiser davantage ma méfiance naturelle envers les gens de la Cour.

Rien ne saurait me faire plus plaisir que de vous parler de mes nobles amis les chevaux. Aujourd'hui, à soixante ans passés, je ne pratique plus du tout l'équitation, et ma sciatique m'interdit même parfois les longues promenades, souvent jusqu'à sept d'heures d'affilée, qui ont remplacé le cheval dans mon besoin de mouvement. Mais il m'arrive encore souvent d'admirer la bonne tenue d'un cavalier ou de caresser avec nostalgie la robe d'un pur-sang.

J'ai en quelque sorte «vécu pour mon cheval», selon le mot de l'ambassadrice de Belgique, pendant au moins vingt ans. Cela n'est pas sans rapport avec votre troisième question, d'ailleurs. Sachant que je ne pouvais «user d'aucune influence», pourquoi me serais-je contrainte à une vie de pure représentation, à un rôle stérile au milieu d'une Cour méprisante et méprisée?

Je me suis remise à l'équitation à peine un mois après la naissance de ma petite Sophie; une sorte de défi, une façon d'apaiser mon chagrin après qu'on m'eut littéralement arraché cette enfant.

Mes chevaux préférés à l'époque étaient Forrester —un Lipizzan— et Red Rose, une magnifique jument noire. Les écuries du grand manège espagnol de Vienne hébergent surtout des Lipizzans. En Angleterre et en Irlande, j'avais des chevaux alezans, des Lipizzans, des pur-sang anglais et des pur-sang arabes, mais comme il m'arrivait de monter jusqu'à quatre chevaux différents par jour, il m'était difficile de retenir tous leurs noms. Mon préféré pendant trois saisons de chasses consécutives, dont celle passée en Irlande, fut Bravo, un cheval de l'empereur qu'il m'a cédé à cause de son talent pour le saut.

J'ai également eu un très beau cheval nommé Lord Byron, lorsque j'ai pris des leçons d'écuyère de haute école avec Élisa Petzold, du cirque Renz. Je me suis prise d'une telle amitié pour Élisa que je lui ai ensuite fait cadeau de ce cheval. On a évidemment beaucoup clabaudé sur mon amitié avec Élisa. On ne prête qu'aux riches; comme on n'arrivait à prouver aucun des commérages au sujet de mes supposés «galants», on a fini par me supposer des goûts contre nature, et j'ai dû rassurer Franz en lui disant qu'Élisa était très convenable. Il en était de même pour Émilie Loisset, d'ailleurs, une autre excellente écuyère qui m'a donné quelques leçons, mais qui est malheureusement décédée très jeune au cours d'un tragique accident de cheval. Ma dame d'honneur, si craintive pour moi, a été la première à me rapporter cette triste nouvelle en espérant que cela ralentirait mes imprudences à cheval. Il n'était pas besoin de cela; déjà, depuis quelques mois, sans savoir pourquoi, le courage m'a quittée. Moi qui, la veille encore, sautais par-dessus tout ce qui n'était pas trop haut ou trop profond, je me suis mise à voir une menace dans chaque fossé, derrière chaque haie.

J'ai progressivement délaissé l'équitation vers 1882, et mon dernier étalon favori se nommait «Nihiliste», ce qui signifie à peu de chose près «Révolutionnaire». Un nom que j'ai choisi à dessein, comme une dernière provocation à la face de cette aristocratie crispée et gourmée qui me reprochait mon amour du noble cheval. J'ai d'ailleurs réuni une «galerie équestre», c'est-à-dire que les murs de mes appartements sont recouverts des tableaux non pas des archiduchesses ou des archiducs de la cour, mais des plus beaux chevaux que j'ai eus dans mes écuries. Eux au moins ne m'ont jamais déçue, et méritent une place d'honneur sur les murs de mes appartements.

Amicalement,

Élisabeth



Chère Impératrice,

Je vous remercie pour vos précieuses réponses. Vous avez raison, les chevaux ne nous déçoivent jamais. Mais, était-ce difficile de les monter avec des corsets (si vous en aviez)? Je sais que ça n'a aucun rapport, mais combien de langues parlez-vous aujourd'hui?

À bientôt j'espère, affectueusement,

votre admiratrice