Julien
écrit à




L'Impératrice Sissi






Vêtements noirs



Ma chère impératrice,

Pourquoi portez-vous du noir? C'est triste, non? Vous qui avez de si belles robes! Je sais que vous êtes en deuil, mais bon! Je vous admire tellement! J'adore vos robes à crinolines, ce devait être encombrant, mais bon!

Je voudrais savoir aussi quelles étaient les rôles des bals à votre époque. A quel âge avez-vous porté votre première robe à crinoline et un corset?

Amicalement,

Julien


Cher Julien,

Oui, les vêtements noirs sont tristes. Ainsi va mon âme, cher ami. Mes ailes sont brûlées et je n’aspire plus qu’au repos. De plus, à mon âge (j’aurai bientôt soixante-et-un ans, ne l’oubliez pas!), la plupart des dames renoncent habituellement aux toilettes colorées et voyantes. Il m’arrive en certaines occasions de porter du gris clair, ou même du bleu marine lorsque je reçois des invités à Bad Ischl, durant l’été, mais généralement, mes vêtements noirs semblent désormais faire partie de moi. J’ai donné toutes mes toilettes de couleur à mes dames d’honneur et à mes filles l’année qui a suivi la mort de mon fils. Évidemment, bien peu ont le même tour de taille que moi: j’imagine qu’il y a dû y avoir beaucoup de travail pour les couturières pour agrandir tout cela!

Comme toutes les jeunes filles, j’ai commencé à porter un corset très jeune, vers treize ou quatorze ans. Comme les demoiselles de la haute société font habituellement leurs débuts dans le monde vers quinze ans, il importe qu’elles soient «montrables» lorsque le grand moment arrive, d’où la nécessité de bien former la taille au moins une année avant. Ces bals de débutantes ne sont rien de moins, pardonnez-moi l’image, que des étals où les mères font démonstration de la «marchandise» qu’elles ont à offrir sur le marché du mariage.

Je n’y ai pas échappé, ayant fait mes débuts durant l’automne 1852 à Munich, alors que je n’avais pas encore tout à fait quinze ans. Ironiquement, moi qui allais être considérée plus tard comme l’une des plus belles femmes du monde, je n’ai pas trouvé preneur dans le marché au mariage parce que je n’étais pas jugée assez belle!  Pensez donc, ma mère écrivait à cette époque, tout éplorée à ma tante Marie, à mon sujet: «Jolie, elle l’est certes, ne serait-ce qu’en raison de son extrême fraîcheur. Mais aucun de ses traits ne porte la marque d’une remarquable joliesse»!

Les autres bals, ceux «à la cour» et ceux «de la cour» sont, en quelque sorte, des opérations de propagande et de relations publiques de l’empereur avec la haute société. Les bals plus intimes servent à resserrer les liens avec quelques familles choisies; honorées d’avoir été invitées à ces bals restreints, ces familles se sentent plus proches de la famille impériale et cela contribue à les fidéliser. D’autres bals servent à honorer des invités de marque, les bals donnés en l’honneur de souverains ou d’ambassadeurs en visite à Vienne, par exemple. J’ai renoncé depuis longtemps à paraître dans ces évènements-vitrines: l’hypocrisie qu’on y respire est un poison dont ma jeunesse a été saturée. On y parle durant des heures sans rien dire de bien édifiant; rien ne peut s’éloigner davantage de la notion de «conversation» que ces papotages et ces commérages qu’on entend d’un bout à l’autre de la salle. L’empereur, toujours affable, passe d’un invité à l’autre, trouvant toujours un mot poli à adresser à chacun. Même en nos jeunes années, nous ne dansions guère durant ces bals, nous contentant de rester assis ou debout sous un dais, à recevoir les révérences et les baisemains, et nous nous retirions généralement vers vingt-et-une heure, laissant nos invités prolonger la soirée jusqu’au milieu de la nuit. Croyez-moi, cela ne me manque pas!

Sincèrement,

Élisabeth