Valérie
       

       
         
         

Carole


 
Je vous remercie infiniment pour votre réponse à ma question sur votre chien Shadow, Majesté.

J'aimerais maintenant vous parler de votre fille Marie-Valérie. J'ai appris par ouï-dire que vous avez une tendresse profonde pour elle, mais dans toutes vos biographies, on ne parle pas beaucoup d'elle. Pourtant, je crois que votre fille en vaut la peine. Pourriez-vous m'en parler, s'il vous plaît? De vous je suis sûre d'avoir des propos véridiques.

Merci par avance,

Avec tout mon infini respect,

Carole


 



 

Impératrice Sissi


 
Chère âme,

Comme vous pouvez vous en douter, parler de Marie-Valérie est toujours pour moi un tendre plaisir. J’ai tellement aimé, j’aime tellement encore cette enfant que l’amour d’un pâle garçon m’a enlevée pour toujours! Amoureuse, amoureuse! Et donc sotte…

Valérie fut mon «cadeau du couronnement» à ma chère Hongrie. Pour ce pays, j’ai accepté d’avoir un autre enfant, ce à quoi je me refusais obstinément jusque-là. Lorsque ma grossesse a été confirmée, j’ai d’abord souhaité un fils, un homme fort pour la Hongrie, que l’on pourrait éventuellement couronner roi d’une Hongrie indépendante. Puis, les mois passant, je suis devenue de plus en plus certaine qu’il s’agissait d’une fille et à sa naissance, le 22 avril 1868, j’avais déjà choisi son prénom, Marie-Valérie.

D’emblée, cette enfant a été «à moi», ma kedvesem, ma chérie. J’ai accouché en Hongrie d’abord pour rendre hommage à ce pays, mais également pour empêcher la moindre tentative de l’archiduchesse Sophie de s’emparer de ma fille. C’était MON enfant, et personne n’aurait pu me l’arracher. Je l’ai élevée comme j’aurais souhaité le faire avec tous mes enfants, la gardant près de moi jour après jour, l’amenant avec moi en voyage. Durant son adolescence, elle est devenue ma confidente, ma meilleure amie, ma raison de vivre. Elle était tout ce que j’aimais, tout ce qu’on m’a laissé. Au fond, je n’aime véritablement qu’elle, et je sais qu’elle s’est parfois sentie étouffée par cet amour immense, écrasant, que je lui vouais alors… Depuis son mariage, cet amour – un peu irrationnel, je l’admets – s’est tempéré, apaisé, un peu comme ces bêtes sauvages qui abandonnent leurs petits dès que quelqu’un les a touchés.

Comme il s’agit de mon enfant préférée, j’aimerais pouvoir vous dire qu’elle me ressemble… Malheureusement, ce n’est pas le cas. Bien sûr, physiquement, elle est grande et mince comme moi – malgré quatre grossesses – elle a de très longs cheveux beaucoup plus clairs que les miens, et les yeux un peu fendus en amande comme moi. Mais sur le plan intellectuel, nous sommes très différentes et elle ressemble terriblement à son père – ce qui a au moins eu le mérite de faire taire les clabaudeurs qui attribuaient sa paternité au comte Andràssy! Elle s’est essayée à la poésie dans sa jeunesse, mais je vois aujourd’hui que c’était uniquement pour me faire plaisir car, tout comme Franz, elle n’a pas la «fibre poétique très développée» (selon le mot de ma dame d’honneur Marie Festetics). C’est une jeune femme résolument terre-à-terre, qui aime son pays mais qui se considère davantage Allemande qu’Autrichienne (opinion qu’elle partageait avec son frère Rodolphe) et tout comme moi, elle considère que le régime républicain est le meilleur qui soit. Mais à mon grand chagrin, elle n’aime pas tellement la Hongrie ni la langue hongroise, bien qu’elle ait été élevée en hongrois en tout premier lieu. J’ai appris récemment qu’elle avait demandé la permission à Franz, vers quinze ans, de lui parler en allemand désormais, lorsque je ne serais pas là! 

Aujourd’hui, elle est mariée à François-Salvator, un Habsbourg de la branche toscane, et elle est mère de quatre enfants: sa petite Élisabeth est née le 27 janvier 1892. François-Salvator est né le 17 février 1893, Hubert-Salvator le 30 avril 1894 et la petite Hedwige, qui a fait mes délices lors de mon dernier séjour à Wallsee, est née le 24 septembre 1896. Et je suis certaine que ma Valérie, qui a la fibre maternelle, aura encore d'autres enfants. 

Amicalement,
Elisabeth