Christelle François
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Un étrange sentiment

    Votre Majesté,

Beaucoup de vous semble être imprégné en moi. Comme je vous l'ai déjà expliqué, j'ai fait un voyage à Vienne lors du 100e anniversaire de votre décès. Je ne sais pourquoi j'ai eu ce sentiment de marcher sur vos traces, une mélancolie m'habitait lorsque j'ai franchi l'entrée de Shöonbürnn, votre palais d'été. Que dire de la Hoofburg, je sentais confusément que vous n'aviez pas été heureuse sur cette terre.

Un jour, j'espère pouvoir aller à Courfou voir le palais que vous avez fait construire votre Achilléon. Je voudrais tellement savoir pourquoi, depuis ce voyage, depuis cette nuit où j'ai vu une lumière au pied de mon lit, dans ma chambre d'hôtel, et je sais que ces propos tiennent peut-être de la folie, mais je suis certaine que nous sommes liées, je suis certaine que nous avons un passé commun et je voudrais le découvrir.

Je crois réellement aux vies antérieures et, si nous avons été proches, je veux le savoir. Je crois que j'en serais apaisée. Vous êtes mon guide spirituel. Vous auriez été une icône pour les femmes de mon époque. Nous manquons de personnages de votre charisme. Vous êtes à jamais pour moi l'image modèle de la femme, celle qui a toujours vécu selon ses convictions.

Sissi, vous êtes ce qui manque à notre 20e siècle. Votre disparition fut certainement une perte irréparable, car vous auriez pu apporter tellement, j'en suis certaine!

Bien à vous,

Votre amie la plus fidèle



Chère âme du futur,

Chaque jour, des messages comme le vôtre me parviennent, au-delà la barrière du temps et de l'espace. J'ai certains dons de médium, je ressens ce que les autres ne ressentent pas, et mon âme communique depuis longtemps avec les âmes du futur. Je ne suis donc pas surprise outre mesure de ce que vous m'affirmez; pourquoi votre âme et la mienne ne se seraient-elles pas comprises, un moment, dans la brume d'une nuit viennoise? C'est d'ailleurs à vous, âmes du futur, que j'ai légué mon bien le plus précieux, mon oeuvre poétique. Aucun de mes contemporains, ma propre famille même, ne pourrait ni ne voudrait y accorder la moindre valeur.

Vous seriez sans doute surprise d'apprendre, chère âme, que ma mort ne sera certainement pas considérée comme une «perte irréparable» par mes contemporains, bien au contraire. Mis à part mon époux, ma fille Valérie et mes chères Hongroises, bien peu nombreux seront ceux qui me pleureront sincèrement. On plaindra Franz, certainement, de ce nouveau malheur qui s'abat sur lui, mais moi-même ne susciterai probablement guère de regrets. Une «femme étrange», une malade imaginaire, une neurasthénique, et pourquoi pas, une folle, voilà comment je suis considérée, chère amie. Même les autres souverains d'Europe ont bien peu de sympathie pour cette impératrice qui ne remplit pas ses devoirs. Si seulement ces devoirs avaient une quelconque utilité, s'ils servaient à autre chose qu'à de vaines représentations! Peut-être, vivant à votre époque, aurais-je pu imposer ma volonté de faire primer l'être sur le paraître, peut-être effectivement aurais-je pu apporter ma modeste contribution à ce monde. Mais il est trop tard pour moi, chère enfant, je ne sais plus trouver mon bonheur en m'occupant d'autrui, les hommes me semblent trop peu intéressants pour m'attarder sur leur sort, et je les fuis autant que je le peux. Seules la nature, la forêt, la mer me semblent désormais dignes d'intérêt. La forêt ne vous blesse pas, la nature ne vous fait pas de mal, et tout beau paysage est un poème de Jéhovah.

Je ne puis que vous encourager à aller à Corfou, chère âme. J'y ai vécu certaines de mes plus belles années, mais j'y ai perdu ma plus grande illusion, celle de m'être enfin trouvé un havre, un port d'attache. La magnifique baie de Gastouri, avec ses vagues d'écume blanche, ses fleurs, son ciel d'un bleu à s'y noyer, m'ont donné l'envie d'en faire l'Achilléion. J'ai compris trop tard que je venais de me forger moi-même un anneau, une chaîne pour m'attacher; or l'amour veut être libre, a des ailes pour s'envoler. Je ne vais plus guère en Grèce depuis environ trois ans, et l'Achilléion, vidé de ses meubles et de ma présence, ira à Gisèle à ma mort. Désormais, j'appartiens à la mer, et j'ai même inscrit cette appartenance dans ma chair, par une ancre tatouée sur mon épaule. Mouette marine, je vole d'île en île, cherchant un endroit où me poser, mais la halte ne dure jamais très longtemps. Cette odyssée - si différente de celle d'Ulysse qui, lui, cherchait désespérément à rentrer chez lui alors que moi, c'est l'épreuve que je redoute le plus - ne se terminera certainement qu'à ma mort. Tout cela finira bien un jour, et le repos éternel n'en sera que meilleur. Peut-être alors, si le Grand Jéhovah le permet, pourrais-je communiquer avec les âmes appelées à me comprendre, comme la vôtre chère enfant. Si telle est Sa divine volonté.

Amicalement,

Élisabeth



Chère Sissi,

Vous avez certainement raison, votre âme et la mienne ont dû se rejoindre lors de mon voyage à Vienne, mais tout ce que je vous racontais dans mes lettres, jamais je n'ai osé le raconter autour de moi par peur certainement qu'on me prenne pour une folle furieuse. Oui, j'ai l'étrange sentiment que nos âmes sont liées, mais, au-delà de cela, j'ai l'étrange impression que l'on a partagé quelque chose de fort. J'ai l'impression de vous avoir connue, d'avoir été dans votre entourage très proche.

Et justement après ce voyage, j'ai eu une espèce de vision. J'écoutais une chanson qui n'a pourtant rien à voir avec votre histoire puisqu'elle parlait de l'histoire d'Anastasia Romanov. La connaissez-vous? Mais cette chanson a réveillé quelque chose dans mon subconscient, surtout à l'écoute de cette phrase qui disait: «Des images me reviennent comme un souvenir tendre d'une ancienne ritournelle dans le froid de décembre, je me souviens, il me semble des jeux qu'on inventait ensemble, je retrouve dans un sourire la voix du souvenir».

Ma chère Sissi, je crois qu'il ne me sert à rien d'aller à Corfou, mais tout semble me dire que c'est vers Possi que je dois me tourner, j'ai l'étrange sensation d'avoir partagé vos jeux d'enfants, j'ai le sentiment que nous étions comme des soeurs, j'ignore pourquoi.

Actuellement je suis sous hypnothérapie pour gérer mon stress, un mot que vous ne devez certainement pas connaître à votre époque, je pourrais le définir par une grande nervosité et peut-être un souci d'être parfaite en toutes circonstances. Mon hypnothérapeute connaît l'histoire de cet étrange sentiment qui me lie à vous, elle pense qu'il ne doit pas être renié et qu'avec l'hypnose qui sait, je pourrais peut-être découvrir ou retrouver les sensations de ce que nous avons partagé, vous êtes comme gravée en moi. Vous recevez certainement des milliers de témoignages de ce genre, mais croyez en ce trouble et ce lien qui nous unit. Chère Sissi, je pense sincèrement que nous sommes des âmes jumelles, qu'au-delà de l'admiration que je vous porte, nous avons été l'une pour l'autre des confidentes, des amies. Peut-être pourrez-vous m'éclairer dans le tunnel noir où je suis pour le moment, je me pose beaucoup de questions, aidez-moi je vous en prie, dites-moi vos impressions sur ce qui m'arrive, le brouillard est si épais, aidez-moi à le dissiper.

Ma chère Sissi je voudrais vous retrouver.

Amicalement. Votre amie sincère,

Christelle