Deanie
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Une nouvelle Sophie?

   

Bonjour,

Pardonnez-moi le ton de ce message.

Voilà: votre belle-mère l'archiduchesse Sophie était certes «mauvaise» avec vous mais au moins elle vous a accueillie à juste titre au château de Laxenbourg lors de votre lune de miel en préparant vos appartements. Lors du mariage de votre fils Rodolphe avec Stéphanie vous n'avez au contraire rien arrangé lors de leur lune de miel. De plus, vous avez été pire que Sophie à l'encontre de votre belle-fille en la jalousant et la fuyant. Ne la critiquez donc pas car vous vous en approchez parfois.



Chère jeune âme,

La fuir, sans doute, mais la jalouser? Juste ciel, mais de quoi au juste? De son succès auprès de l’aristocratie? Pourquoi diable la jalouserais-je d’obtenir quelque chose que je n’ai jamais recherché? Il ne m’a jamais été nécessaire d’avoir l’approbation d’une classe de gens obnubilés par leur arbre généalogique, leur blason ou leurs privilèges héréditaires pour survivre. Alors que pour Stéphanie, l’appréciation de ces gens est aussi nécessaire que l’air qu’elle respire. Elle la voulait, elle l’a eue. Je la jalousais si peu, au contraire que, lorsque j’ai constaté qu’elle avait conquis tous les cœurs, je lui ai confié la tâche – écrasante pour moi, absolument jouissive pour elle - de me remplacer lors des manifestations officielles. Ce qu’elle a toujours fait avec panache, je ne l’ai jamais nié. Elle a même réussi ce tour de force d’être presque aussi aimée que moi en Hongrie, ce pour quoi j’ai chaleureusement félicité Rodolphe.

Toutefois, chère amie, je crains que votre époque ne m’ait beaucoup idéalisée et a oublié une chose essentielle: je ne suis qu’un être humain. Pas une sainte, pas une icône. Et à ce titre, vous me pardonnerez, je l’espère, un petit travers purement humain: j’ai mes têtes. Et celle de Stéphanie ne me revient décidément pas. Toute la famille de Belgique, d’ailleurs, m’est plutôt antipathique, ces Cobourg ambitieux ne nous ont jamais porté bonheur. J’admets que si Stéphanie manque de délicatesse et de tact, c’est sans doute en raison de son éducation. En effet, si sa mère Henriette – née Habsbourg de la branche hongroise – est douce et discrète, son père, le roi Léopold, ne s’est pas gêné en revanche pour importuner mon époux pour la énième fois avec une histoire d’emprunt pour le Congo alors qu’il était à Vienne pour la pire des circonstances: les obsèques de mon fils Rodolphe!

Je ne l’ai jamais caché: je n’ai jamais approuvé ce mariage car ce n’était pas un mariage d’amour. Lorsque j’ai rencontré Stéphanie pour la première fois, elle n’était qu’une grande petite fille de quinze ans engoncée dans sa première robe d’adulte, et dont tout l’être éclatait de contentement et d’orgueil à l’idée d’épouser l’héritier de la couronne d’Autriche-Hongrie. Un sentiment bien pénible à regarder, croyez-moi, dans un visage aussi jeune. Pourquoi Rodolphe, qui collectionnait les succès féminins, s’était-il enthousiasmé pour Stéphanie? Habitué aux femmes faciles qui se jetaient littéralement à sa tête, sans doute l’innocence de Stéphanie l’a-t-elle ému. Je me suis juré toutefois que Stéphanie n’aurait jamais à se plaindre de moi et n’aurait jamais à endurer de moi ce que j’avais souffert par ma belle-mère. Jamais je ne me mêlerais de quoi que ce soit dans ce ménage. Cela a eu évidemment ses avantages et ses inconvénients.

J’ai accueilli Stéphanie courtoisement à son arrivée à Vienne, le mariage a été célébré avec tout le faste habituel, mais face à cette union forgée uniquement par la raison d’État, par l’obéissance à son père pour Rodolphe et par l’ambition du côté de Stéphanie, je n’ai certes pas été tentée de mettre les petits plats dans les grands. Si j’avais décelé chez Stéphanie la moindre tendresse, voire une simple attirance pour mon fils, j’aurais probablement agi autrement. Mais Stéphanie n’était guidée que par l’orgueil. Ma belle-mère aurait trouvé en elle une digne héritière, obnubilée par le «paraître», par le protocole et par mille futilités que je n’ai jamais pu endurer. Rodolphe, qui tentait d’apporter sincérité et vérité dans tout ce qu’il entreprenait, qui n’avait que mépris pour les classes aristocratiques bien assises sur leurs acquis de naissance, comment se serait-il accommodé d’une épouse si superficielle? Mais il avait un tel besoin d’aimer et d’être aimé, il désirait si ardemment une vie familiale normale et chaleureuse qu’il a longtemps joué le jeu de l’époux épris, écrivant des lettres tendres à Stéphanie, tentant toutes sortes de rapprochements. Elle n’a opposé à tout cela que froideur et indifférence, le rejetant à sa solitude et, ultimement, vers le drame. Elle n’aimait pas son mari, déteste son père et n’aime pas non plus sa fille, tout ce qui lui reste de Rodolphe.

Non, chère enfant, au risque de provoquer votre indignation, je n’ai nul remords en ce qui concerne mon attitude envers Stéphanie. L’amour aurait attiré l’amour. L’orgueil et l’ambition ne sauraient attirer que mon mépris, au mieux mon indifférence.

Sincèrement,

Élisabeth.