Caroline
écrit à




L'Impératrice Sissi






Une femme du futur



Chère Erzsébet,

Me voilà bien étonnée et toute étourdie d'une correspondance avec l'impératrice d'Autriche et de surcroît Reine de Hongrie. Je suis une femme bien ordinaire et avoir l'audace de vous adresser un courrier me laisse sans voix. J'ai donc pris ma plus belle plume (électronique en cette année 2015), pour vous adresser quelques mots et vous dire toute mon admiration.
 
Voilà bien des années que je cherche à percer le mystère qui vous entoure et lis des ouvrages sur votre vie. Je suis actuellement en train de lire vos poèmes. J'ai eu la chance de partir sur vos traces à Genève, à l'hôtel Beau Rivage, où cet imbécile qui ne cherchait que la gloire vous a blessée et, tout récemment, à Vienne. Je sais à quel point vous avez détesté la Hofburg et que vous vous y êtes sentie comme un oiseau en cage. Mais c'est un des seuls endroits qui a créé un musée en votre nom et où j'ai pu voir de vos effets personnels (quelle merveille que ce petit secrétaire, un vrai bijou!) et vos lettres. Que vous m'avez fait rire, quelle plume impertinente et vive, quand vous décrivez, dans une lettre à Rodolphe, l'un de vos petits-enfants, fils ou fille de Gisèle, comme «une petite chose bien laide mais qui a l'avantage de distraire Marie-Valérie»! Ou encore lorsque vous vous moquez d'une ancienne cantatrice qui, apparemment, ne chante plus très bien. Même si vous n'y étiez plus, j'ai eu l'impression de partager, humblement, une toute petite miette de votre vie et de votre essence même.

Donc merci, chère impératrice, d'être si pleine de vie et si drôle! Et c'est en cela que je vous admire. Certes, votre beauté est légendaire, mais vous êtes également une femme moderne et une forte personnalité, bien loin de cette image mièvre et sucrée que vous ont donné ces films d'Ernst Marishcka. Vous vous êtes extraite du carcan doré de la Hofburg et de l'étiquette, pour vivre libre et indépendante, n'en déplaise à vos contemporains. Pour moi, vous incarnez la fougue, la passion et la modernité et vous ne vous en laissez pas conter, ni marcher sur les pieds et c'est tellement étonnant pour une femme de grande lignée du XIXe siècle! Vous faites vous-même partie de ces âmes du futur à qui vous dédiez vos poèmes et vous êtes un un vrai modèle.

Je suis bien curieuse et souhaiterais vous demander votre avis sur notre ère: que pensez vous des années 2000? Ce XXIe siècle doit vous paraître plein de furie et de violence quand des fous tuent au nom d'idéaux politiques ou religieux. Et en plus, tout va trop vite.

Une autre question plus personnelle cette fois, si vous me le permettez. Beaucoup ont critiqué votre obsession pour la minceur et vos drôles de diètes. Mais il me semble également que vous êtes gourmande et je voulais savoir quelles sont sucreries ou pâtisseries préférées. Seraient-ce ces petites violettes en sucre cristallisé que Gerstner a rendues célèbre ou bien les glaces?

Et enfin une dernière question: beaucoup de portraits de jeunesse ont été réalisés, notamment les sublimes tableaux de Winterhalter et certains clichés photographiques. Il est cependant difficile de déterminer sur ces derniers la couleur de votre regard. Il me semble que ce sont des grands yeux sombres, est-ce vrai?

Je vous remercie par avance si, au cours de vos nombreux voyages, vous prenez le temps de répondre à mes questions bien insolentes pour une roturière vis à vis d'une souveraine. Je vous souhaite de bien vous porter et de prendre soin de vous.

Votre bien dévouée et admirative,

Caroline


Chère Caroline,

Il y a fort longtemps que la morgue toute impériale m'a quittée (si tant est que je l'aie déjà eue...) et je me fais une joie de correspondre avec tous ceux qui m'abordent avec franchise et amitié. J'ai tellement eu à souffrir du mépris de la cour, lorsque j'étais jeune -et je subis encore aujourd'hui la haine de l'aristocratie viennoise- que je ne suis plus surprise que lorsque l'on dit ou écrit du bien de moi. Voilà pourquoi personne dans cette société n'est digne de connaître mes poèmes, dictés par le maître Heine lui-même, et voilà pourquoi je les ai légués à vous, âmes du futur.

Je ne connais pas très bien les réalités de votre époque, chère Caroline. J'imagine que l'humanité ne s'est pas améliorée avec les années! À mon époque, la violence est plus feutrée, plus cachée, mais n'en existe pas moins. Le Kaiser Guillaume II a beau être un homme charmant en société, je me rappelle avec horreur les exactions des troupes prussiennes durant la guerre du Schleswig Holstein, et surtout à Sadowa en 1866, et cela n'augure rien de bon pour l'avenir. Il est patent qu'une autre guerre, certainement plus difficile et plus longue, aura lieu bientôt, et j'ignore si les trônes européens échapperont à la tourmente. J'espère seulement ne plus être de ce monde à ce moment-là, mais je dois penser à mes chéris, et j'ai donc fortement conseillé à Marie-Valérie -tout comme l'avait fait Rodolphe dans sa lettre d'adieux d'ailleurs- d'émigrer dès que François-Joseph ne sera plus. Seul l'amour que ses peuples éprouve pour lui maintient cette mosaïque disparate qu'est l'empire Austro-Hongrois, et l'anarchie régnera dès qu'il aura fermé les yeux.

Oui, je tiens à ma minceur, mais j'ai également mes petites préférences... La glace à la violette demeure ma gâterie préférée. Où que je sois, j'essaie d'en trouver. Il faut dire que la glace ne se prépare pas en un tournemain; je dois donc envoyer parfois une de mes femmes quelques heures à l'avance chez le pâtissier pour l'avertir que je viendrai en déguster une. Habituellement, en voyage, je procède sous un autre nom, pour ne pas être dérangée. Je ne pourrais guère faire cela chez un simple glacier de Vienne: j'aurais aussitôt une troupe de badauds à mes trousses, et il n'y a rien que je trouve plus désagréable! J'en déguste parfois à la Hofburg, avec quelques oranges (tout ce que je mange en une journée, en plus d'un verre de lait) mais je m'attarde si peu souvent et si peu longtemps dans ce palais-cachot que je crois que notre cuisinier ne s'est pas donné la peine d'apprendre la recette et se la fait livrer directement par un pâtissier de Vienne!

Mes yeux sont «noisette» (je crois que c'est le nom que vous donnez à cette couleur), c'est-à-dire un brun qui tire un peu sur le doré. Évidemment, la fatigue ou l'éclairage peuvent parfois en agrandir la pupille et en modifier un peu la couleur, ce que les peintres perçoivent, d'où l'impression d'une couleur plus sombre.  Mon fils avait les mêmes yeux que moi...

Il m'a fait plaisir de vous répondre, chère Caroline. Mon dernier voyage a duré bien longtemps et ma correspondance est fort en retard, j'espère que vous ne m'en voudrez pas trop.

Amicalement,

Elisabeth