Une cage bien trop dorée
       

       
         
         

Nanouk

      Chère impératrice,

J'ai toujours été fascinée par votre vie... Une vie de princesse dont on pourrait rêver en tant que jeune fille... mais après avoir lu de nombreux livres sur vous, j'ai cru comprendre une sorte de désespoir dans cette existence... De quoi rêviez-vous? Pourquoi parle-t-on d'un destin tragique? Où est la belle histoire d'amour digne des contes de fées?

Merci,

Nanouk
          
          

Impératrice Sissi 


 
Chère Nanouk,

Comme il doit être difficile pour une jeune âme romanesque de faire la part entre la réalité et la fiction! On vous a présenté de ma vie une image tellement édulcorée, tellement poétique que j'imagine votre surprise, voire même votre déception, lorsque vous découvrez la vérité!

De quoi rêvais-je donc? Mais de tout ce à quoi rêvent les jeunes filles de quinze ans, qu'elles soient princesses ou roturières: l'amour, le bonheur, et même la gloire, pourquoi pas? Pendant quelques instants, j'ai cru avoir tout cela: un beau jeune homme, empereur de surcroît, m'avait choisie entre toutes. C'était grisant; l'amour, le bonheur et la gloire semblaient à portée de main. J'en ai été moi-même tout étourdie un instant, mais le réveil fut brutal et rapide. Dès l'annonce publique de nos fiançailles durant la messe dominicale du 21 août 1853 à Ischl, j'ai senti les regards de l'assistance peser sur moi. Au sortir de la messe, c'est Ischl au grand complet qui nous attendait sur le parvis de l'église. C'est à ce moment que j'ai compris, d'un seul coup, tout ce que mon rôle d'impératrice impliquerait à l'avenir: paraître, sourire, supporter les regards indiscrets bien qu'admiratifs! Je vivrais à l'avenir avec les yeux de milliers de gens braqués sur moi, plus jamais je ne m'appartiendrais!

Désormais, des dizaines, des centaines de personnes auraient le droit de me juger, de me reprendre, d'entrer dans mes appartements! Désormais, je vivrais sous la coupe d'une belle-mère et d'une première dame d'honneur ayant le triple de mon âge, plus sévère qu'aucune gouvernante que j'aie pu avoir dans mon enfance. Je venais de passer quinze années heureuses, dans une liberté totale. Les arbres et les chevaux étaient mes confidents, je pouvais parler à tous ceux que je rencontrais, aux paysans, aux domestiques, sans aucune contrainte ni conscience de classe. Tout cela me serait interdit à l'avenir, tout ce que vous pouvez considérer comme une qualité :la franchise, la spontanéité, l'empathie, seraient considérées comme un défaut dans ce cadre rigide de la Cour. Mon époux lui-même, dont l'amour aurait dû être mon refuge, se révélerait si obnubilé par son devoir et si respectueux de ce protocole rigide et froid, en plus d'être totalement soumis à sa mère, qu'il ne me serait d'aucun secours pour m'aider à m'adapter, bien au contraire. La guerre, les luttes autour des enfants, le deuil et la maladie finiraient par m'enlever toutes mes illusions!

Où se trouve donc la belle histoire digne des contes de fées? Dans les livres, ma chère enfant, dans les livres?

Sincèrement,

Elisabeth