Lucile
écrit à




L'Impératrice Sissi






Un domino jaune et un correspondant mystérieux



Très chère Sissi,

Quelle impression étrange et émouvante que celle qui m'étreint alors que je vous écris!

Voyez-vous, j'ai grandi avec vous: d'abord avec des films à l'eau de rose puis plus tard grâce à certains ouvrages. De là est née mon affection -immense- pour vous et pour les Wittelsbach et leurs destinées tragiques. En vous, j'admire la femme courageuse, ardente et passionnée qui s'est battue pour la Hongrie, l'inlassable voyageuse -la mouette- sensible à la poésie, l'art et la liberté. Vous êtes aujourd'hui, tout comme votre cousin Louis II, une image du romantisme.

Dans une biographie, j'ai lu l'anecdote passionnante d'une nuit de fête à Vienne où, dissimulée sous un domino et un masque, escortée de votre fidèle Ida, vous avez fait la connaissance d'un homme avec qui vous avez un peu correspondu. Il s'est avéré -d'après le livre- qu'il finit par savoir qui vous étiez. Que cherchiez-vous dans une telle aventure, pourquoi? De plus j'ai une autre question: comment ont évolué vos relations avec Hélène après votre mariage et qu'est-elle devenue?

J'espère votre réponse de tout cœur, merci de m'avoir lue.

Lucile

P.-S: Heine fait aussi partie de mes poètes favoris.


Chère Lucile,
 
Cette petite aventure à la Haround-Al-Rachid n'avait d'autre but, ce lointain soir de Carnaval, que de me divertir un peu et surtout de communiquer avec quelqu'un au-delà du filtre de la basse courtisanerie.
 
Fritz Pacher m'a signifié après quelques lettres qu'il savait très bien qui j'étais. Quel sot! Pourquoi avoir rompu le charme de cette correspondance? Les hommes sont tous les mêmes, cherchant à démontrer la supériorité de leur intelligence plutôt que de se laisser aller un peu à la rêverie. Je partageais certains goûts littéraires avec lui; nous nous écrivions au sujet de la poésie, de la philosophie, des voyages... Cela aurait pu durer et aurait été charmant s'il n'avait pas voulu faire étalage de son esprit. «On ne me la fait pas, à moi!» voulait-il me signifier lorsqu'il m'écrivit qu'il savait très bien que je ne me nommais pas Gabrielle, mais Élisabeth. Mal lui en prit. L'échange cessa aussitôt. Par sa seule faute.
 
Quant à ma sœur Hélène, mes relations avec elle sont demeurées très chaleureuses. Elle est venue littéralement me sauver, à Madère, il y a bien longtemps! Les crises domestiques, le rapt pur et simple de mes enfants sous l'œil approbateur de Franz, le départ de Franz pour la  guerre d'Italie et les querelles qui ont suivi son retour, tout cela avait miné ma santé et je ne souhaitais rien d'autre que l'éloignement! Hélène, à la demande expresse de Franz, est venue me visiter alors que, jeune mariée heureuse et mère d'un très jeune enfant, elle n'en avait aucune envie. Mais son affection pour sa petite sœur lui a fait entreprendre ce lointain voyage et grâce à elle, j'ai trouvé du courage pour revenir en Autriche.
 
Hélène et moi avons toujours été très proches, avant et après notre mariage. Pour Hélène, le mariage prévu avec Franz n'a jamais été une affaire d'amour, c'était un mariage arrangé comme on en voit tant dans la noblesse. Bien sûr, ce fut une humiliation que de se voir ainsi rejetée devant toute la famille réunie, mais comme rien n'était encore officiel, son honneur était tout de même sauf. Quelques années plus tard, elle a fait un véritable mariage d'amour avec le prince Maximilien de Tours & Taxis, et a été une épouse et une mère heureuse avant d'être durement frappée par la fatalité. Son époux est mort après seulement dix années de mariage, elle a perdu sa fille et son fils aîné. La mort de ce dernier, surtout, a bien failli la rendre folle, mais elle a su trouver le réconfort dans sa foi intense. Elle est décédée au mois de mai 1890, dans mes bras, après d'atroces souffrances. Oui, la vie est une bien vilaine chose, dont n'est certaine que la mort.
 
Amicalement,
 
Élisabeth