Un amant
       

       
         
         

Laurianne

      Chère Impératrice,
 
Dans une de vos lettres vous dites que vous avez trouvé une maîtresse à votre cher mari. Et vous, avez-vous eu des amants?
 
Merci de me répondre si vous trouvez que cette question n'est pas trop personnelle.
 
En attente d'une réponse.
À vous l'Impératrice Sissi
Laurianne
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Laurianne,

Non, je n’ai jamais eu d’amants. Ceci pour la bonne raison que la «chose» physique ne m’intéresse pas et m’inspire même un vague dégoût. Les hommes ne sont au mieux que des têtes d’âne que la main de Titania caresse au réveil. Je considère un peu tous ces hommes qui m’ont aimée et désirée comme une «Madame Barbe Bleue» qui contemple ces pauvres peaux d’ânes suspendues dans sa penderie. Les pauvres, quand je les vois ainsi, ils me font presque pitié!

Il y a eu Bay Middleton, mon cher renard rouge d’Angleterre, mon guide pendant plusieurs années durant cette période effrénée de chasses à courres. C’était un fier compagnon, un être gai et sans complications, dont j’appréciais énormément la compagnie. On m’a évidemment prêté une liaison avec lui… Nicolas Esterházy et Rudi de Liechtenstein également, qui ont fait partie de mes compagnons de chasse. Ma nièce Marie Larisch colporte un peu partout que c’est en raison de ma jalousie que le beau Nic ne l’a pas épousée… Balivernes. Ma nièce, que j’aimais beaucoup à l’époque, n’en était pas moins une «nièce morganatique» avec qui le mariage était impensable pour un grand aristocrate doté de seize quartiers de noblesse, et il fallait tout l’amour d’un Heini Larisch pour vouloir l’épouser. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai poussé très vite Marie à accepter sa demande, bien qu’elle n’ait eu que peu d’attirance pour Heini. Je savais que pareille occasion ne se représenterait plus guère pour elle.

Et Guyla Andrássy… L’amant que l’on m’a supposé le plus longtemps. L’amant, le seul, que j’aurais pu avoir si la communion de nos âmes n’avait été si forte qu’il nous était impossible de la rabaisser à une vulgaire liaison physique. Non ma chère enfant. Aucun amant, si ce n’est un amant de cœur. Mon corps n’a jamais répondu à aucun appel. La solitude et la mer seules partagent ma vie depuis bien des années.

C’est pour pouvoir fuir à ma guise sur les mers que j’ai voulu placer auprès de Franz une personne aimable, gaie, et si possible ne provenant pas de l’aristocratie. J’ai été bien inspirée en choisissant Katarina Schratt pour ce rôle. Une maîtresse? Les courtisans eux-mêmes s’interrogent à qui mieux-mieux sur le sujet. Franz m’envoie régulièrement, jointes à ses propres lettres, les lettres que Katarina lui écrit. C’est dire à quel point il n’a rien à me cacher. Je crois que Vienne clabaudera longtemps sur la véritable nature de leur relation. En ce qui me concerne, cela m’importe peu. J’ai fait de Katarina mon permis de n’être pas là, et le seul fait qu’elle puisse faire sourire Franz, l’égayer un peu le matin lorsqu’il va prendre son petit déjeuner dans sa villa aux géraniums me contente. Je ne peux plus faire rire Franz, je suis trop triste, que j’ai que les mots souffrance et mort à la bouche. Je l’impatiente, même s’il m’aime toujours autant. Alors je préfère qu’il soit heureux auprès de Mme Schratt, sans moi, que malheureux près de moi et moi malheureuse près de lui. C’est peut-être ça, l’amour.

Amicalement,
Élisabeth.