Titania
       

       
         
         

Émilie

      Chère Titania,

Jamais je n'aurais cru avoir la chance de vous parler un jour. Et aujourd'hui, lorsque j'ai la chance de le faire, je ne sais quoi vous dire... Vous avez changé ma vie. Je vous comprends sans vous comprendre...

J'ai quelques questions qui sont pour moi très importantes... Aimiez-vous Fritz Pacher? Est-ce que Gabrielle l'aimait? Sans doute le grand domino jaune aurait préféré la vie auprès d'un employé de banque plutôt qu'une vie à la cour d'Autriche...

Est-il vrai que vous auriez eue un cinquième enfant... une fille appelée «bâtarde» à l'époque, le fruit de votre amour pour Andrassy...?

Aussi je vous prie, chère reine des fées, de ne pas m'en vouloir pour ces questions indiscrètes.

Émilie
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Émilie,

Vous me comprenez sans me comprendre, dites-vous. Eh bien pour moi, c'est une preuve charmante que l'affection que vous me manifestez est bien sincère, car vous partagez cette «demi-compréhension» avec les personnes qui m'aiment et que j'aime: mon mari, ma fille Valérie, mes chères amies hongroises. Vous vous situez juste au milieu des personnes qui ne me comprennent pas du tout et celles qui croient me comprendre parfaitement. Ce sont habituellement les plus dangereux et les plus hostiles envers moi, car ils croient déceler mille intentions mauvaises dans mes actes ou mes paroles. Ceux qui m'aiment comprennent que c'est la douleur qui me dirige, mais ne comprennent ni l'origine, ni surtout l'intensité de cette douleur.

L'une de ces personnes qui ne m'a justement pas comprise du tout, c'est Frédéric Pacher. Pourquoi a-t-il voulu absolument lever le voile sur mon identité? Ne pouvait-il se contenter d'avoir conquis Gabrielle? Non. Comme tous les hommes imbus d'eux-mêmes, il n'a pu s'empêcher de vouloir me faire la preuve de sa suprême intelligence en me disant qu'il m'avait reconnue, plutôt que de poursuivre une correspondance charmante avec une simple demoiselle viennoise. Dame! C'est qu'il était beaucoup plus flatteur pour son orgueil d'avoir attiré l'attention de l'impératrice d'Autriche que d'une simple Gabrielle! Il en a été quitte pour sa fatuité car j'ai alors rompu la correspondance. La magie a cessé d'opérer par sa seule et unique faute. Car il s'agissait véritablement de magie, et non d'amour, ma chère enfant. Pour rien au monde, Titania ne saurait descendre de son Royaume des Fées pour offrir son amour à un mortel.

Je ne veux pas d'amour
Je ne veux pas de vin
Le premier fait périr
Et le second, mourir!

Je suis plus douée pour rêver l'amour que pour le vivre. J'ai tenté de raviver la magie bien des années plus tard, au moment où ma beauté déclinante m'a donné la nostalgie de mes succès passés. Mais Fritz était demeuré le même, revenant toujours sur mon identité qu'il était fier d'avoir devinée plutôt que de se laisser aller au charme d'une correspondance romantique.

Quant à mon «enfant secret», on m'a déjà parlé de cet affreux ragot colporté par ma nièce Marie Larish. Je n'ai rien à vous répondre là-dessus, chère âme, que l'amitié entre moi et Andrássy a toujours été profonde parce qu'elle n'était pas empoisonnée par l'amour. L'amour physique ne m'a jamais intéressée, et mon entourage très resserré autour de moi ne m'aurait jamais permis la moindre échappée vers quelque amant que ce soit, encore moins vers un accouchement clandestin. Je vous réfère d'ailleurs à une autre lettre intitulée «Accouchement clandestin», où vous retrouverez davantage de détails sur cette histoire qui n'honore pas celle qui la colporte.

Amicalement,

Élisabeth