Laura
écrit à




L'Impératrice Sissi






Sophie votre sœur la duchesse d'Alençon



Votre Majesté,

Quel plaisir de vous écrire! Cela fait si longtemps! J'espère que vous allez bien ou du moins que vous prenez soin de vous. En France il fait très froid et je commence à tomber malade. Je me soigne du mieux que je peux.

Je vous écris surtout concernant votre sœur Sophie. Il n'y a pas longtemps, j'ai appris par les archives historiques de France que Sophie résidait souvent à Paris. Est-ce vrai? Aimait-elle Paris? J'ai appris aussi qu'elle voyageait beaucoup, tout comme vous, mais qu'avec son mari Ferdinand il y avait beaucoup de tensions. Racontez-moi ses tensions avec son mari. Était-elle bien dans sa peau?

Merci de me répondre,

Laura

Chère Laura,
 
Me voici de retour d'un très long voyage, plusieurs mois ont passé depuis l'envoi de votre lettre et je m'en excuse profondément. Mon époux a beau me faire suivre mon courrier dans les principales ambassades d'Autriche à travers l'Europe, il m'arrive de changer d'itinéraire au dernier moment et mon courrier ne me suit pas toujours bien fidèlement... Entretemps, j'espère que vous vous êtes rétablie.
 
Sophie résidait à Paris. Il fut un temps où la présence de son époux y était indésirable, en tant que descendant des Orléans, mais finalement la République leur a permis de s'y installer pour de bon. Je la visitais au moins une fois par année, avant sa mort tragique au Bazar de la Charité, l'an dernier. J'ai rendu visite à Ferdinand récemment. Le pauvre homme est d'une résignation si chrétienne que j'en suis presque révoltée... Finalement, nous nous sommes retrouvés dans l'étrange position que c'est lui qui tentait de m'apaiser, alors que j'étais allée lui faire une visite de consolation. Je lui ai fait part d'ailleurs de mon intime conviction que nous mourrons tous, les Wittelsbach, de mort violente.
 
Sophie a vécu quelques années difficiles avec Ferdinand, il y a bien des années. Toutes les sœurs Wittelsbach, nous nous ressemblons. Notre soif d'absolu ne se contente pas de demi-mesures et nous vivons très mal avec les contraintes et les compromis. La santé de Sophie a été mauvaise dès les premières années de son mariage, tout comme moi, et le climat de l'Angleterre, où elle a vécu ses premières années de jeune mariée, n'avait rien pour lui remonter le moral. Quelques mois en Italie l'ont aidée, mais on a fini par leur demander gentiment de quitter le pays; le nom de famille de son époux, encore une fois, risquait de provoquer de l'agitation politique. On aurait dit, pendant un certain temps, que personne ne voulait héberger les Orléans, que leur famille pourtant noble et fière n'était que prétexte à discordes et agitation. Sophie a beaucoup souffert à cette époque. Contrairement à moi, elle n'avait nullement la bougeotte, et était désarçonnée chaque fois que les autorités politiques leur demandaient de déménager. Il lui semblait que chaque fois qu'elle était enfin bien quelque part, elle s'en faisait chasser. Cette insatisfaction a fini par peser dans plusieurs secteurs de sa vie; son mariage, ses maternités, son lieu de résidence etc., tout concordait à la déstabiliser. Par respect pour sa mémoire, je ne m'étendrai pas outre mesure sur les errements que cela a occasionné dans sa vie. Sachez simplement que les quinze dernières années de sa vie auprès de son époux ont été exemplaires, et qu'on n'est pas loin aujourd'hui, en France, de la considérer comme une sainte.
 
Amicalement,
 
Élisabeth


Merci, Sissi, de m'avoir écrit. Je suis si touchée par son histoire, et par la vôtre également! Sophie et Ferdinand n'étaient pas faits pour vivre ensemble, comme vous avec votre mari. Vous avez été déracinées. Qu'en pensez-vous?

Laura

Chère Laura,
 
Je crois au contraire que Sophie et Ferdinand étaient faits pour vivre ensemble, mais que les tracasseries qu'ils ont dû subir à cause des tensions politiques que faisait naître la simple présence d'un membre de la famille Orléans sur un territoire donné ont beaucoup dérangé ma sœur. Contrairement à moi, elle avait grand besoin de stabilité. Ferdinand a su très vite la comprendre, la supporter, être un appui pour elle, mais il fut un temps où elle était trop atteinte, où elle s'était renfermée si profondément à l'intérieur d'elle-même qu'elle n'arrivait même plus à ressentir cette tendresse inquiète dont son époux l'entourait. Dès qu'elle a pu enfin s'installer dans une forme de stabilité, dès que les autorités politiques ont cessé de les chasser de partout, Sophie a repris le contrôle de ses nerfs et de sa vie. Elle a formé avec Ferdinand un couple vraiment exemplaire dans les quinze dernières années de sa vie, et elle a même, comme lui, adhéré à un tiers-ordre monastique. Ils étaient tous deux très pieux, très unis, et Ferdinand l'adorait. Il est résigné, mais inconsolé.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth