Richard
       

       
         
         

Anaïs

      Très chère Impératrice,

Avant d'épouser Franz, vous étiez fiancée à un certain Richard. De quoi votre «grand amour» est-il décédé? Où l'aviez-vous rencontré?

Mes respects,

Anaïs
         
         

Impératrice Sissi

      Chère Anaïs,

Rien n’est plus dramatique, au coeur d’une jeune fille romanesque, qu’un premier amour contrarié. Le coeur s’enflamme si vite, pour un regard, pour une main qui prend la vôtre le temps d’une valse, pour une parole parfois banale que le coeur affolé tente d’interpréter comme un tendre aveu. Je n’ai jamais été fiancée au comte Richard S. (vous me pardonnerez de taire son nom par respect pour sa famille), mais mon jeune coeur a battu pour lui, et mon souvenir a probablement idéalisé cet amour. C’est à sa mort que j’ai commencé à avoir un pressentiment, diffus et inconscient, que je portais malheur. Cette mort s’ajoutait à celle du jeune David Paumgartten, le frère de mon amie Irène, disparu à 15 ans, emporté par une pneumonie l’hiver précédent:

Tu es mort si jeune
Et entré si pur dans l’éternel repos!
Ô que ne suis-je morte aussi
Et au ciel avec toi.


Ce sentiment de porter malheur n’était pas encore bien conscient ni précis lorsque j’ai rencontré Franz, mais il est revenu dans toute sa force à la mort de ma fille Sophie. Les événements dramatiques de ma vie n’ont fait qu’accentuer cette impression, et c’est aussi pour cela que je me suis coupée autant que possible de tout rapport humain. Je n’ai pas le droit d’imposer à ceux que j’aime le risque de me fréquenter alors que le malheur est attaché à mes pas.

J’avais rencontré le comte Richard durant l’hiver 1853, à mes débuts à Munich. Je venais tout juste d’avoir 15 ans, le 24 décembre 1852, et on m’avait préparée pour ma première saison de bals. Ces «débuts» de toute jeune fille bien née ayant justement pour but de trouver un mari, on aurait pu croire que les approches – fort timides au demeurant – du comte serait bien accueillies par ma famille, mais il n’en fut rien. Ce fut la première et la plus grande déception que m’eut jamais infligée mon père. Lui si féru de démocratie et de libéralisme, méprisant ces «ronds de cuir couronnés» qu’étaient Franz ou le roi Maximilien II, lui qui avait le fils d’un aubergiste comme meilleur ami, voilà qu’il se targuait de son rang et de son titre pour repousser un «simple» comte! Ma mère étant par sa naissance Princesse Royale de Bavière, ses filles ne devaient pas s’abaisser à épouser un simple hobereau de province pour mener avec lui une vie retirer dans un modeste château campagnard! Et ce, même si c’était exactement le genre de vie que lui-même aimait, celle que nous vivions à Possi! Le comte Richard fut envoyé en mission au loin. Il revint malade, et mourut peu après son retour.

Le sort en est jeté
Richard, hélas, n’est plus
Le glas sonne. Seigneur!
Ayez pitié de moi.


Je ne sais pas ce qu’aurait été ma vie avec lui. Sans doute aurais-je vécu les mêmes désillusions, mon âme est si éprise d’absolu que je n’aurais pas supporté, pas plus avec lui qu’avec Franz, le moindre désenchantement, la moindre déception. Mais au moins, lui n’était pas Empereur. Ce qui aurait fait toute la différence du monde.

Amicalement,

Elisabeth