Révélation
       

       
         
         

T. Lefuret

      La phrase que vous lui avez confiée:

«l'idée de mort purifie elle est comme le jardinier qui arrache la mauvaise herbe derrière son mur il ne supporte pas d'être dérangé moi je suis tel ce jardinier je cache ma figure derrière mon éventail pour que l'idée de mort puisse tranquillement jardiner en moi»

a été une véritable révélation pour moi. Je ne peux expliquer les choses qui me rapprochent de vous qui mettent mon âme en parallèle avec la vôtre même si je ne prétends pas vous ressembler mais je crois qu'au moins une âme du futur a compris votre message...

M'entretenir avec vous est un moment exceptionnel... Expliquez-moi Majesté le sens véritable de ces quelques mots pourtant fort explicites pour moi qui me sens prisonnière à 19 ans.
         
         

Impératrice Sissi

      Ma chère enfant,

Comme je regrette que ces mots, prononcés par une vieille dame désabusée de soixante ans, fasse si grande impression sur une jeune âme de 19 ans! Dieu sait que je n'ai jamais voulu servir de modèle à qui que ce soit, et que je ne souhaite à personne de vivre ce que je vis! Vous êtes à l'âge où tout s'ouvre devant vous, je suis à l'âge où je vois les portes se fermer, la maladie s'avancer, où des êtres chers m'ont dit adieu... Bonheur et espoir sont des mots que j'ai bannis de mon vocabulaire. Ces dernières années seulement, j'ai perdu mon fils, ma soeur Hélène, ma soeur Sophie, mon cousin Louis II, mon ami Andràssy... Mon tour viendra bientôt, je le sais, et ils me salueront joyeusement de là-haut.

Je connais cette impression d'être prisonnière à 19 ans. Je l'ai vécue. À 19 ans, j'étais mariée depuis quatre ans, j'avais tenu ma petite fille morte dans mes bras, j'étais enceinte pour une troisième fois, la guerre d'Italie était à nos portes... Je me sentais entourée de gens hostiles, espionnée, grondée sans cesse comme une écolière alors que mon époux s'évertuait à me répéter que j'étais la Première Dame de l'Empire... J'aurais tout donné pour m'enfuir de cette cage dorée qu'était la Hofburg. J'ai fini par le faire, au prix de ma santé. La maladie qui m'a conduite à Madère ne fut rien d'autre qu'une fuite.

Aujourd'hui, la maladie est toujours là, la sciatique menace à tout moment de me clouer dans un fauteuil roulant, mais je ne trouve plus où fuir. La mouette vole d'île en île, contemplant les vagues écumantes de la mer et ne sait plus où se poser pour trouver la paix. Je ne la trouverai certainement qu'à mon dernier souffle, et voilà le sens de la phrase qui vous a tant frappée. L'idée de mort n'est pas naturelle chez l'homme, l'instinct de survie est très fort. Mais lorsque la maladie, les deuils, les guerres et les chagrins vous poursuivent jusqu'à un âge aussi avancé que le mien, alors on peut se mettre à apprivoiser tout doucement l'idée de la mort comme une délivrance. À 19 ans, il m'arrivait de souhaiter mourir, comme cela arrive à toute jeune fille romantique qui perd ses illusions; cela n'est pas sérieux, et la vie est là pour vous pousser en avant. Les parents, les enfants, l'époux, le devoir... Mais à 60 ans, j'estime avoir accompli ce que la vie attendait de moi, et je laisse désormais l'idée de mort jardiner tranquillement en moi, jusqu'au jour où le Grand Jéhovah décidera de faire la récolte.

Avec toute mon amitié,

Élisabeth