Marie Valérie
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Retrouvailles

    Chère impératrice,

Ou plutôt chère maman, je me sens tellement seule et mélancolique, j'erre dans la nuit à la recherche d'une paix intérieure qui ne cesse de m'accabler. Je revis aujourd'hui la noirceur que nous avons vécue, comme si elle ne m'avait jamais quittée et toujours poursuivie, par-delà les temps passés. Que de poésie sombre sort de moi, héritage que vous m'avez laissé et qui m'habite toujours par-delà les vies. Un don pour l'écriture qui me permet de vous sentir près de moi, par-delà les mots. J'ai tant hâte de recevoir de votre main une réponse. Une lueur de chaleur pour un hiver loin de chez soi et de ceux qu'on aime.

Avec toute mon affection,

Marie Valérie
 

Ma Kedvesem adorée,

J’ose croire cet accès de mélancolie soudain t’est apporté uniquement par la grisaille de l’automne, et s’enfuira dès le retour des beaux jours. Toi que j’aime tant et qui me ressemble si peu, toi qui as hérité, tout comme Gisèle, du bon sens terre-à-terre de Pokà, j’ai bon espoir que ta forte nature et l’amour de ton François ramèneront bientôt la joie dans ton nid d’hirondelles, où je compte bien aller admirer sous peu la petite Hedwige aux grands yeux.

Ainsi, tu t’es remise à la poésie? J’avais bien tenté, lorsque tu avais quinze ans, de te persuader que tu avais du talent, mais tu ne semblais guère persuadée. Tu es cependant la seule avec laquelle j’aie pu partager mon amour de la poésie, et je me rappelle avec douceur ces quelques voyages que nous fîmes ensemble, prises par la magie romantique de Heidelberg.

Ma bien-aimée, toi dont la foi est bien supérieure à la mienne, prie pour que le Grand Jéhovah me délivre bientôt de cette noirceur qui, si elle t’attriste de temps à autre, a obscurci mon âme en permanence. Rodolphe est parti, et toi aussi, toi que j’aime par-dessus tout. Dans la vie, pareil amour ne se retrouve pas, et j’ai peine à comprendre ceux qui disent aimer plusieurs personnes à la fois… Lorsque les souvenirs des tristes temps te reviennent, rappelle-toi ces vers que j’avais inscrit dans ton Journal, au temps de tes fiançailles:

Ne songez pas à demain,
Aujourd’hui est si beau!
Dispersez les soucis dans la vallée
Et que le vent les emporte!

Transmets mon affection à François et aux enfants.

Tendresses,

Maman
 


Ma mère adorée,

Cette missive de vous arrive avec un rayon de ce soleil qui se fait si discret maintenant. Je craignais que ma lettre ne se fût point rendue à bon port. Les temps ont terriblement changé et je vous avoue regretter les heures passées, car j'ai peur qu'elles ne se renouvellent jamais. Depuis quelques années je rêve d'aller à Corfou et Madère, peut-être pour trouver là-bas quelques réponses ou raisons, mais, je ne sais pourquoi, ces deux emplacements me hantent aujourd'hui. Le manteau blanc de l'hiver va bientôt venir nous recouvrir, je prie pour que cette blancheur immaculée vous apporte un peu de lumière à votre âme ainsi que la douceur de votre fille qui pense à vous loin dans une cité où je ne suis point chez-moi.

Avec tout mon amour,

Ta Kedvesem
Marie Valérie
 


Ma Kedvesem adorée,

Madère et Corfou étaient mes rêves, et non les tiens, ma chère enfant. Tes rêves ont toujours été beaucoup plus simples: une famille bien à toi, un époux aimant, une maison où tu serais seule maîtresse… Ne m'as-tu pas confié à quel point ton premier Noël à Tegernsee avait été beau, si différent des arbres de Noël de la Hofburg où tout était figé et où nulle chaleur ne venait égayer cette Sainte veillée? Ne m'as-tu pas dit que tu connaissais enfin ce qu'était une vraie vie de famille? Je m'en suis réjouie pour toi, ma chère enfant. La Cour n'est pas un endroit où on peut vivre une vraie vie de famille, ce n'est qu'une vitrine.

L'Achilléion de Corfou est vidé de ses meubles, tu n'y trouverais que des pièces désertes, ma chère petite. L'Achilléion est un anneau, une chaîne que je me suis forgée moi-même, et dont je me suis détournée dès que j'ai réalisé qu'elle risquait de me river pour de bon quelque part. Si je devais rester quelque part pour toujours, le paradis même me paraîtrait un enfer. Quant à Madère, j'y suis retournée trente ans après mon premier passage, et j'ai pu constater que mes souvenirs y vieillissaient mal. Ne reprends donc pas sur tes propres épaules le mal de vivre de ta mère, ma chère enfant. Tu es bien entourée, tu as l'amour de ton François, quatre beaux enfants autour de toi, des enfants que personne ne viendra t'enlever. Tu as déjà beaucoup plus que je n'ai jamais eu. Tu as même une belle-mère charmante, quelle chance! Et tu as en plus l'amour de ta mère, qui t'embrasse tendrement.

Maman