Iris
écrit à




L'Impératrice Sissi






Relations entre vous et votre famille



Chère Sissi,

Je vous écris car je vous admire beaucoup, et j'aimerais vous poser certaines questions qui m'éclaireraient sur votre existence.

Quel sentiment avez-vous ressenti lorsque votre cousin François-Joseph, l'empereur d'Autriche, vous a choisie, vous, au lieu de votre sœur? Avez-vous été triste, choquée, ravie, indifférente ou indignée? Et votre soeur, vous en a-t-elle voulu ou a-t-elle considéré que vous n'y pouviez rien et que la seule faute en revenait à votre cousin?

Par ailleurs, j'aimerais avoir votre avis sur vos relations avec François-Joseph. L'aimiez-vous?

Cette séparation brutale d'avec votre famille et plus particulièrement votre père a-t-elle été trop brusque? Enfin, vos sentiments pour votre belle-mère et vice versa étaient-ils aussi froids qu'on le dit?

je vous remercie de bien vouloir répondre à mes questions.

Avec mes salutations distinguées,

Une élève du collège Henri-Bergson


Chère Iris,

Ma première réaction face au choix de Franz a d'abord été une grande surprise. Comment un tel homme avait-il pu me remarquer, moi qui était si peu de choses? J'étais également très embarrassée face à ma sœur. Elle savait bien que je n'avais rien fait pour lui « voler » François-Joseph, mais l'idée du chagrin et de l'humiliation qu'elle avait subis devant tout le monde me faisait beaucoup de peine. Elle ne m'en a jamais voulu, et nous sommes toujours restées très proches. Sa mort, en 1894, a été un horrible déchirement pour moi. Quant à mes sentiments pour Franz, comment décrire les sentiments d'une gamine de quinze ans? À cet âge, tout ressemble à l'amour! Je trouvais Franz beau, charmant, et comparativement à un mariage « arrangé » avec quelqu'un qui n'aurait pas eu envers moi les même sentiments que lui, on peut dire que ma situation était enviable. Mais le fait est qu'on ne m'a pas vraiment demandé mon avis, même si Franz a demandé instamment à sa mère qu'on ne fasse pas pression sur moi lorsqu'il a fait sa demande en mariage. « On n'envoie pas promener un empereur d'Autriche », m'a simplement dit ma mère. Mais tout aurait été si simple s'il n'avait pas été empereur! Nous aurions eu le temps de nous connaître, nous aurions pu passer du temps ensemble plutôt que d'être constamment séparés par nos obligations de souverains. Ces obligations, cette nécessité de toujours paraître en public, de ne jamais être seuls ensemble, ont nettement empêché l'attachement réel que j'éprouvais pour lui au début de notre mariage de se transformer en amour tel que celui qu'il a toujours éprouvé pour moi. Je l'estime, je le respecte, il est l'être au monde que je souhaite le moins chagriner sur cette terre, mon cher petit homme solitaire, mais on ne saurait parler d'une passion dévorante.

Ma belle-mère a évidemment contribué à cet état de choses. Pour elle, il était inconcevable que je « coure après mon mari » comme une quelconque bourgeoise. Je devais tenir mon rang, partager avec Franz les moments prévus par l'étiquette et rien d'autre. Et elle osait appeler cela « le plus parfait bonheur domestique »! Tout ce que je souhaitais, c'était vivre avec mon mari, élever mes enfants, former une famille! Mais tout cela était bien trop éloigné de la dignité impériale selon l'archiduchesse. Élever mes enfants, fi! c'était du dernier commun! Je devais visiter des institutions, rencontrer des diplomates, m'épanouir dans la compagnie de mes dames d'honneur sans cœur ni cervelle, et non me confiner dans une nursery. Même Franz, qui m'aimait tant, ne pouvait comprendre mes récriminations. Habitué dès l'enfance à séparer sa vie privée de son devoir, il avait compris très tôt que sa vie devait être compartimentée. Moi, j'avais été élevée librement, par ma mère elle-même, au mépris de toutes les traditions aristocratiques qui veulent que les enfants soient confiés à des gouvernantes toute la journée, sans obligations aucune. Quel choc devant cette vie organisée, dans ce monde où seul le « paraître » comptait! Je n'ai jamais pu m'y habituer. Je suis tombée malade, j'ai passé au moins deux ans à me soigner au loin, à revenir puis à repartir encore, avant de pouvoir trouver un certain équilibre. Ce n'est qu'après huit ans de mariage que j'ai pu enfin imposer mon point de vue, récupérer l'éducation de mes enfants et la composition de mon entourage, et même conseiller Franz dans le domaine politique. Mon plus grand succès a été l'entente intervenue avec la Hongrie en 1867, contre l'avis de l'archiduchesse et de tout son entourage. Elle ne m'avait jamais vraiment pardonné d'avoir été -involontairement- la cause de la première véritable désobéissance de Franz à son égard; désormais elle devait me respecter et compter avec moi. Nous ne sommes jamais parvenues à établir des relations vraiment chaleureuses, et j'ai même longtemps évité de passer certaines semaines d'été à Ischl lorsqu'elle s'y trouvait. Mais à sa mort, je vous avoue avoir regretté cette froideur entre nous. Avec un peu de douceur, elle aurait pu tout obtenir de moi. Au lieu de cela, elle s'est évertuée à me considérer comme une gamine mal élevée, et cela a gâché à jamais notre relation. C'est bien dommage, Franz aurait été si heureux si l'harmonie avait régné entre nous, il nous aimait tellement toutes les deux! Il faut bien l'admettre, nous lui avons rendu la vie intenable pendant quelques années! Mais n'est-il pas écrit « l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme »? C'est ce lien naturel entre lui et moi qui a fini par prévaloir, et cela non plus, elle ne me l'a jamais vraiment pardonné.

Sincèrement,

Élisabeth