Florence Perron
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Questions sur votre vie et votre entourage

    Votre Altesse

J'ai plusieurs questions à vous poser.

Comment avez-vous réagi quand Franz vous a choisie comme fiancée à la place de votre soeur?

Pourquoi avez-vous préféré Marie Valérie à Gisèle? Pourtant ce sont vos filles toutes les deux.

Comment sont morts vos enfants et pourquoi Rodolphe s'est-il suicidé?

Comment était votre belle-mère avec vous?

Pourquoi faire autant de mal à votre corps? Pourquoi tant de souffrance? Pourquoi vouloir mincir comme ça?

Quelles sont vos fleurs préférées?

Pourquoi tous ces voyages? Et aussi pourquoi avoir préféré la Hongrie à l'Autriche?

Avec tous mes respects,

Florence



Chère Florence,

Je m'excuse à l'avance si ma lettre est un peu longue. Vos questions sont courtes et précises, mais chacune d'entre elles pourrait être le sujet d'un livre entier...

Votre première question me ramène bien des années en arrière. Mon premier souvenir, le plus précis, demeure celui d'un profond embarras. Il faut dire que je n'ai pas compris immédiatement ce qui se passait. Songez donc, je n'avais que quinze ans, je n'étais qu'une véritable enfant qui, la veille encore ne se préoccupait que de ses chevaux et dont le plus grand plaisir, durant ces vacances d'Ischl, fut l'escarpolette que Franz avait fait installer tout exprès pour moi! Lorsque, à la fin du cotillon, le 18 août 1853, Franz m'a remis tous les bouquets que, traditionnellement, il aurait dû distribuer à toutes les demoiselles présentes, j'ai été la seule à ne pas comprendre qu'il s'agissait d'une demande en mariage. J'étais surtout très gênée d'être tout à coup le point de mire de toute cette brillante assemblée, et surtout en présence d'Hélène! Pauvre Hélène, quelle humiliation pour elle. Mais quelle belle revanche par la suite, lorsqu'elle put faire un mariage selon son coeur!

A mon embarras a succédé une profonde angoisse devant l'avenir qui m'attendait. Cette angoisse ne s'est jamais vraiment dissipée et me serre le coeur chaque fois que je dois remettre les pieds à Vienne. Combien tout aurait plus simple si Franz avait épousé Hélène! Il aurait eu une épouse digne de lui, qui aurait su parfaitement tenir son rang, plutôt que moi qui ai toujours considéré ces obligations comme un carcan insupportable.

Pourquoi ai-je préféré Valérie à Gisèle? C'est bien simple, c'est parce qu'elle a été mon seul, mon véritable enfant, tout ce qu'on m'a laissé! Gisèle, tout comme son aînée Sophie, m'a été retirée par ma belle-mère pratiquement à la naissance. Même Franz était d'accord; il m'aimait, admirait ma beauté, mais on me jugeait beaucoup trop jeune et puérile pour élever les précieux descendants des Habsbourgs. A la mort de ma petite Sophie, sur laquelle j'avais récupéré depuis peu mes droits, je me suis sentie si coupable que je me suis mise en effet à douter de mes capacités de mère et j'ai donc laissé ensuite ma belle-mère agir comme elle l'entendait avec Gisèle. A la naissance de Rodolphe, après une timide tentative d'allaiter mon fils — idée qui fut qualifiée «d'extravagante» à la Cour — j'ai renoncé à la lutte. Ce n'est que lorsque Rodolphe a eu six ans, quand j'ai su à quel point il était maltraité par son gouverneur Gondrecourt — une créature de l'archiduchesse — que j'ai trouvé en moi suffisamment de forces pour protester contre ce régime qui était en train de détruire mon fils. Ce n'est qu'alors que j'ai récupéré la haute main sur l'éducation de Gisèle et de Rodolphe. Mon fils me ressemblait beaucoup, et cet épisode nous a rapprochés. Mais pour Gisèle, il était trop tard; huit années avaient suffi pour en faire définitivement «la fille» de l'archiduchesse, et jamais je ne me suis reconnue en elle. Je crois qu'elle-même ne s'est jamais sentie vraiment à l'aise avec moi. J'étais trop remuante pour son calme, trop rêveuse pour le réalisme terre à terre dont elle a hérité de l'empereur. Dans sa jeunesse, nous n'avions guère de sujets de conversations, mises à part les nouvelles sur la famille de Possenhofen ou ses toilettes de ses premiers bals de débutante (où elle ne brillait guère, la pauvre, n'étant pas très jolie). Franz l'a fiancée à 16 ans au Prince Léopold de Bavière, ce qui nous a séparées assez tôt. Nous nous écrivons ponctuellement, nous nous visitons chaque année, comme un devoir qu'exigent nos liens de famille, mais c'est tout. Elle est de mon sang, je ne peux dénier une certaine affection pour elle, mais cela n'a rien à voir avec l'amour viscéral qui m'a saisie dès que j'ai eu ma Valérie dans mes bras.

Valérie était l'enfant de la victoire, l'enfant de MA victoire. Ma victoire était celle de l'amour. L'amour qu'avait pour moi tout un peuple qui m'avait choisie pour reine. L'amour que j'éprouvais en échange pour ce pays qui m'avait recueillie alors que j'allais vers une neurasthénie certaine. Je ne sais ce que je serais devenue, moralement, à cette époque, si la Hongrie ne m'avait pas offert son amour. Un amour inconditionnel, car ce noble pays avait compris que je lui offrais en retour tout l'amour que contenait mon coeur. Pourquoi avoir préféré ce pays? Vienne ne m'a pas laissé le choix. A vouloir m'en éloigner, on m'a véritablement jetée dans les bras de la Hongrie. À force de critiquer ce pays comme on me critiquait, à force de vouloir le rabaisser tout comme les belles comtesses de Vienne voulaient me rabaisser, on a fini par exciter ma curiosité et j'ai voulu tout savoir de lui. On me croyait trop stupide pour en apprendre la langue; je la maîtrise désormais mieux que l'allemand et je n'écris plus désormais à Franz qu'en hongrois. Lorsque j'ai pu faire triompher mes idées qui ont abouti au Compromis de 1867 (établissant l'égalité politique de la Hongrie avec l'Autriche), j'ai décidé «d'offrir» un enfant à la Hongrie, un enfant que j'espérais alors être un fils, qui pourrait être un jour roi d'une Hongrie indépendante. Mais plus ma grossesse avançait, plus la certitude s'imposait à moi que ce serait une fille, et qu'elle serait à moi, rien qu'à moi. J'ai voulu accoucher à Ofen en partie pour faire plaisir à la Hongrie, et en partie pour m'assurer que mon enfant ne tomberait pas entre les mains de l'archiduchesse aussitôt né. Valérie a été, avec Franz, le seul lien qui m'a rattachée à Vienne et à la vie durant bien des années, et seul l'amour d'un pâle garçon, dont je ne voudrais pas pour moi-même, a pu me l'arracher.

J'ai toujours aimé les voyages, qui me permettaient de fuir l'atmosphère oppressante de Vienne. Nombre de ces voyages me furent imposés par ma santé, d'autres furent décidés suite au Compromis hongrois, après lequel j'ai promis à Franz de ne plus me mêler de politique. Devant néanmoins m'occuper à quelque chose, j'ai choisi l'équitation. J'y excellais déjà, mais n'ayant plus aucun autre but auquel me consacrer corps et âme, j'ai décidé de devenir la meilleure écuyère de mon temps, et la plupart de mes voyages dans les années 1880 furent consacrés à la chasse à courre. Après le mariage de Valérie, mon but est devenu tout autre. J'ai désormais entamé mon «vol de mouette», plus rien ne me rattache à Vienne, qui n'est plus pour moi qu'un port où je me pose de temps à autres pour reposer mes ailes. Je ne suis plus qu'un poids pour Franz, pour Valérie, je suis pour eux un souci permanent à cause de ma santé vacillante, à cause de mon chagrin, et c'est pourquoi je désire leur imposer le moins souvent possible l'image de la vieille femme malade dans son corps et dans son âme que je suis devenue.

C'est la mort de Rodolphe qui a donné le coup de grâce à mon âme. Je ne sais comment je survis, depuis ce fatal jour de janvier 1889. Je ne sais pas comment une mère peut survivre à la mort de l'un de ses enfants, et encore moins à la mort de deux enfants. Ma petite Sophie est morte dans mes bras à l'âge de 2 ans, j'ai à peine eu le temps d'être avec elle, de la connaître, on me l'a ravie à la naissance et on ne me l'a rendue que pour mieux me la reprendre. Ce sentiment de vide ne m'a jamais quittée. Peut-être est-ce pour cela que je n'ai pu m'attacher à Gisèle: pourquoi s'attacher à un enfant qu'on vous enlève, pourquoi risquer jour après jour de se faire arracher le coeur? Seule Valérie m'a fait connaître le bonheur d'avoir un enfant. Avec Rodolphe, la tendresse était tempérée par une peur de se faire mal: nous étions si semblables, si fragiles tous les deux, si sensibles, que la moindre remarque, la moindre question risquait d'être mal interprétée de part et d'autres. Rien que pour vous donner un exemple, un jour qu'il vint avec moi à Londres, je lui fit promettre de ne pas participer aux chasses à courre, car il n'avait pas la maîtrise équestre que ce sport exigeait. Il en a été terriblement froissé, alors que je n'étais guidée que par la crainte qu'il se blessât sérieusement. Vous voyez. Même l'amour peut être mal interprété, et causer des blessures à ceux-là même qu'on voudrait chérir tendrement.

Ma belle-mère n'était sans doute pas aussi méchante que je me l'imaginais dans ma jeunesse, mais sa méthode était rude. Alors que j'aurais volontiers accepté d'être guidée et même corrigée si cela avait été fait avec gentillesse, comme le faisait ma mère, je me suis braquée contre elle car ses remarques étaient toujours faites de façon déplaisante, l'air pincé, et avec l'intention manifeste de me montrer à quel point j'occupais par erreur le rang que m'avait assigné le coup de foudre de son fils. L'archiduchesse avait choisi ma soeur Hélène, et Franz lui avait désobéi pour la première fois de sa vie en me choisissant à la place. Mon entrée dans la vie de Franz s'était manifestée par un acte de désobéissance à sa mère, et celle-ci n'allait pas me le laisser oublier ni me le pardonner. Elle avait dans son coeur et dans sa tête l'image de l'impératrice parfaite, et son but était de me modeler à cette image. Malheureusement, je ne suis pas d'une pâte à être modelée comme on veut! Nous nous sommes donc heurtées constamment, souvent sur des vétilles qui, venant d'elle, prenaient pour moi des proportions considérables. Il est dommage que nous n'ayons pas su mieux nous comprendre, car c'est en grande partie à cause d'elle que j'ai pris la Cour en grippe et que je n'ai jamais su m'y adapter.

Seule ma beauté me permettait de m'imposer, face à cette Cour qui suivait aveuglément l'archiduchesse. Je me suis donc employée à soigner cette beauté, à tout faire pour la préserver. Nul désir de faire mal à mon corps dans ce souci, ma chère Florence. C'est par ma beauté que j'ai eu de l'influence sur Franz et par là même que j'ai pu agir pour la Hongrie, pour mon fils. C'est à cause de ma beauté que les ambassadeurs voulaient à tout prix visiter Vienne, et c'est à cause de ma beauté que les mauvaises langues de Vienne demeuraient parfois muettes d'admiration.... jusqu'à ce qu'elles se remettent à remuer de plus belle dès que je tournais les talons! Aujourd'hui, ma minceur est tout ce qu'il me reste de ma splendeur passée, mon visage est rongé par les larmes et je le cache autant que je le puis. Ma minceur m'est donc devenue d'autant plus précieuse, et je suis très fière de pouvoir montrer une silhouette de jeune fille à soixante ans passés.

Mes fleurs préférées? Je ne saurais dire... J'aime les violettes et les roses, et si les jardins de l'Achilléion regorgent de delphinium, c'est surtout à titre de symbole. En effet, le delphinium veut dire «dauphin», il a d'ailleurs la forme d'un dauphin sautant par-dessus les vagues, ce qui est l'emblème de l'Achilléion. C'est une idée, fort délicate ma foi, du baron de Warsberg, qui a conçu les jardins de ma maison de Corfou mais qui est malheureusement décédé avant d'avoir pu contempler son oeuvre achevée. J'ai une tendresse toute particulière pour le jasmin, la fleur préférée de mon cousin Louis II de Bavière. Lorsque nous ne pouvions pas nous rencontrer, nous nous laissions une branche de cette fleur, comme une carte de visite. C'était un code tendre entre nous. J'ai d'ailleurs demandé qu'on dépose une branche de jasmin sur sa poitrine avant de le descendre dans sa tombe. Ainsi, il conserve un souvenir de moi, jusque dans la mort.

Espérant ne pas vous avoir trop ennuyée par ma longue missive.

Amicalement,

Élisabeth