Charlotte
écrit à




L'Impératrice Sissi






Quelques questions



Bonjour votre altesse

Comme vous, j'aime les chevaux. Je fais même de l'équitation et j'ai un cheval.

Que pensez-vous des jeunes qui font l'amour à l'âge de l'adolescence? Je vous demande cela car à mon époque les adolescents prennent cet acte pour un jeu mais les filles tombent enceintes et se retrouvent avec un enfant sur les bras.

Quand et où avez-vous rencontré Franz? Je ne comprends pas pourquoi vous êtes tombée amoureuse de lui parce qu'il n'est pas très beau sur les portraits qui le représentent.

Tous mes sentiments respectueux.

Charlotte

Chère Charlotte,
 
Votre appréciation du physique de mon mari m'a fait sourire et m'a confortée dans l'idée que les critères de beauté ne sont décidément pas les mêmes d'une époque à l'autre! Franz était considéré comme un homme extrêmement séduisant dans sa jeunesse, et bien des jeunes comtesses n'assistaient aux bals de la Cour que dans l'espoir secret d'être invitées pour une valse avec lui. J'ai fait bien des jalouses, croyez-moi, lorsqu'il m'a demandée en mariage! Quoi, une petite duchesse «en» Bavière, avec un arbre généalogique ne répondant même pas aux critères très stricts de la Cour de Vienne, une petite duchesse en sabots venait leur souffler sous le nez le plus beau parti d'Europe? Avec le culot, en plus, de clamer «si seulement il n'était pas empereur!»
 
Oui, chère Charlotte, je trouvais François-Joseph très beau et j'étais très honorée qu'il m'ait distinguée, moi qui étais si peu de choses. Bien des choses auraient été différentes s'il n'avait pas été empereur, s'il n'y avait pas toujours eu la sacro-sainte étiquette entre nous, pour étouffer tout élan spontané que j'aurais pu avoir envers lui. Franz avait été élevé en futur empereur, il savait très exactement dans quelles limites se déroulerait sa vie intime et connaissait la place très restreinte qu'auraient sa vie privée et familiale. Ce n'était pas mon cas du tout, et Franz n'a jamais pu comprendre pourquoi je regimbais autant devant les barrières que le protocole élevait entre nous. Je n'ai jamais réussi à détruire ces barrières, et c'est ce qui m'a empêchée à tout jamais d'éprouver pour lui le même amour que celui qu'il avait pour moi. J'ai infiniment de tendresse et de respect pour lui, il est l'être au monde que je souhaite le moins chagriner, mais trop de choses sont venues brouiller les sentiments que j'aurais pu avoir pour lui. Je l'ai aimé comme on aime à seize ans, et cet amour n'a pu résister aux désillusions de l'âge adulte.
 
Quant à vos questions sur les mœurs de votre siècle, je ne peux qu'en être scandalisée. Je sais que l'on dit de moi que je suis excentrique, en avance sur mon époque, que je me serais «trompée de siècle», mais je n'en suis pas moins prisonnière de mon très prude et vertueux XIXe siècle, et les jeunes «filles tombées» comme on les appelle à mon époque font l'objet d'une réprobation générale. Ma propre soeur Sophie, ayant trahi le mariage, a été internée par son mari dans une maison de santé avec l'approbation unanime de toute la famille - y compris la mienne.
 
Comme vous le dites si bien, l'intimité n'est pas un jeu, et bien des jeunes filles en paient un prix élevé, en ayant un enfant alors qu'elles n'ont pas elles-mêmes fini de grandir, hypothéquant ainsi leur avenir. Je ne fais pas pour autant l'apologie du mariage cependant. Le mariage est une institution absurde; enfant de 15 ans, j'ai été vendue, j'ai dû prononcer un serment que je ne pouvais ni comprendre, ni renier. Mais les hommes n'ont pas trouvé de meilleure méthode pour élever leurs enfants, et fonder une famille sur des bases morales demeure encore un moindre mal.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth

Bonjour,
 
Merci de votre réponse. Comment allez-vous?


Chère Julie,
 
À vrai dire, je ne vais pas tellement bien ces temps-ci. Les médecins m'ont découvert un je ne sais quoi au cœur et m'ordonnent de repartir en cure dans un climat chaud. Je dois avouer que pour une fois, je n'avais guère envie de repartir. Étrange tout de même cette envie de demeurer bien sagement chez moi cet automne; habituellement, je suis comme les oiseaux migrateurs qui quittent leur nid dès la première bourrasque! Mais un climat plus chaud fera certainement du bien également à ma sciatique, qui me fait parfois cruellement souffrir. Je compte partir à la fin de l'été, et je passerai certainement par la Suisse, rendre visite à la baronne Julie de Rotschild qui m'a invitée à séjourner dans sa magnifique résidence de Pregny. Une petite pause au milieu des chagrins. Cela finira bien un jour, et le repos éternel n'en sera que meilleur.

Amicalement,
 
Elisabeth