Catherine




L'Impératrice Sissi






Quand le rêve prend le pas sur la réalité 




Votre majesté,

J'ai lu, en partie, la correspondance que vous entretenez avec les gens qui sollicitent un commentaire, un renseignement de votre part. Depuis l'époque où je vous écris, où les informations les plus diverses, parfois intimes, sont diffusées partout dans le monde, je comprends mal pourquoi plusieurs de vos interlocuteurs semblent confondre mythe et histoire. Bien entendu, j'ai moi aussi regardé (et dix fois plutôt qu'une) cette trilogie cinématographique dont vous êtes l'héroïne. Cela plaît assurément aux jeunes filles innocentes pour qui le conte de fée prend forme à l'écran. J'ai moi-même souhaité ardemment porter de belles et longues robes pailletées. C'est là le rêve de plusieurs femmes de notre époque. Cependant, il faut comprendre que, dans ces films, il y a chronologiquement de graves erreurs. Il faut aussi savoir que l'on démonise littéralement l'archiduchesse Sophie, mère de l'empereur. À une époque où le savoir est si facilement accessible, je pense qu'il est préférable de connaître ce que vous étiez réellement, une femme socialement et historiquement beaucoup plus intéressante que ce que le cinéma des années 1950 a laissé croire.

Tout ce préambule pour une question. Que croyez-vous avoir véritablement laissé comme impression aux autrichiens de l'époque et à l'Europe toute entière? En clair, quel est votre legs? J'aimerais vous lire à ce sujet.

Avec tout mon respect,

Catherine


Chère Catherine,
 
Je n'ai pas vu, pour cause, ces films dont tous vos contemporains me parlent, mais savoir qu'on y «démonise» l'archiduchesse Sophie me les rend tout à coup un peu plus sympathiques... Plus sérieusement, l'archiduchesse n'était pas une méchante femme, et je suis certaine que son intention profonde était de faire de moi une impératrice selon ses vœux, l'impératrice qu'elle aurait souhaité être elle-même. Seulement, si l'intention était bonne, la manière était rude, et elle n'a réussi à obtenir de moi, de cette façon, que révolte et insoumission. Il m'était difficile de me faire dire chaque jour que j'étais la première dame de l'empire et que tous me devaient respect, et de l'autre côté subir les diktats d'une duègne aidée de son âme damnée, la comtesse Esterhàzy. M'enlever mes enfants sous prétexte de jeunesse et d'inexpérience n'avait rien de très humain non plus; n'était-elle pas elle-même très jeune et sans expérience, lors de la naissance de Franz?
 
Cette colère, cette révolte qu'elle et toute sa coterie ont provoqué en moi m'ont définitivement détournée de la cour et de ce qu'on appelle «mes devoirs». J'ai fui Vienne tant que j'ai pu, tant à cause des courtisans que de ces milliers d'yeux braqués sur moi chaque fois que j'essayais de faire un pas dehors. Je ne serais donc pas surprise, chère Catherine, d'apprendre que mon «legs» à l'Histoire est fort mince, et que l'opinion que l'on peut avoir de moi en Autriche, même à votre époque, est loin d'être flatteuse. À mon époque, ma réputation est détestable. On me reproche de laisser l'empereur seul, on me déclare folle ou névrosée, sans vouloir se rappeler qu'on m'a poussée vers cette solitude qui seule a pu me sauver un temps du désespoir.
 
Ma seule contribution à l'Histoire, et j'en suis fière, est d'avoir contribué à rattacher la Hongrie à l'Autriche. J'ignore si Franz aurait encore un empire à gouverner s'il n'avait pas accordé ce compromis, en 1867.  Après Sadowa, l'empire menaçait d'éclater de toutes parts, en Hongrie particulièrement, et seul l'amour et le dévouement que le peuple hongrois me vouait personnellement, (heureusement que je n'ai jamais partagé l'aversion de l'archiduchesse pour ce pays!) a contribué à sauver l'essentiel. Cela sera-t-il considéré comme un legs positif, à votre époque? Vous seule pourriez le dire.

Sincèrement,
 
Élisabeth