Programme d'une journée
       

       
         
         

Daniel

      Est-ce que vous pourriez nous donner en détails le programme d'une de vos journées à la cour au début de votre mariage?

danke schön
         
         

Impératrice Sissi

      Chère âme,

En lisant votre question, il m'est venu malgré moi un soupir de fatigue au seul souvenir de ces journées épuisantes. Je n'arrivais pas à comprendre toutes les tracasseries que l'on m'imposait et qui me semblaient, pour la plupart, tout à fait ridicules! Comme s'il était nécessaire de vivre en perpétuelle représentation pour préserver le prestige impérial!

Voilà donc à quoi pouvaient ressembler mes journées dans les premiers mois de mon mariage. Lever vers 6h00 du matin l'été et vers 7h00 l'hiver. Il me fallait être habillée de pied en cap dès le lever, au cas où un visiteur impromptu se serait présenté. Une impératrice devait toujours être prête à être vue et ce, même si aucune visite n'était au programme. L'étiquette aime bien prévoir l'imprévu, mais déteste qu'il se produise… Petit déjeuner en famille – avec ma belle-mère! – puis messe quotidienne. Le reste de la matinée était occupé à diverses leçons que je devais encore suivre à cette époque, notamment en langues étrangères. Je pouvais ensuite aller galoper une heure ou deux mais comme je me suis retrouvée très vite enceinte après mon mariage, ce petit bonheur m'a été retiré pour être remplacé par des promenades en calèche découverte ou – terreur et horreur! – des promenades à pied dans le jardin destinées à «produire» mon état au bon peuple!

Au déjeuner, un aide de camp était placé près de moi pour m'apprendre à faire la conversation, art pour lequel je n'étais, paraît-il, guère douée. Durant l'après midi avait lieu l'épreuve que je redoutais par-dessus tout: le cercle. Il s'agissait de m'asseoir entourée d'un cercle – le mot le dit – de dames ayant accès à mes appartements privés, et de diriger une conversation. Comme ces dames n'avaient que le droit de me répondre si je les interrogeais, et comme je n'avais rien à leur dire car elles n'étaient pour moi que des étrangères, ma première dame d'honneur de l'époque, la comtesse Esterházy, n'a eu d'autre alternative que de leur demander de m'adresser quelques mots, à l'encontre de tous les usages, pour pouvoir «lancer» la conversation. J'ai bien vite abandonné cet usage stupide du cercle et cessé de m'astreindre à essayer d'entretenir une conversation de salon à laquelle je n'entendais rien. C'est pour cette raison que j'ai passé pour plutôt sotte durant des années. Je m'intéressais à la poésie, à la littérature, mais ce genre de culture est considéré comme une tare à Vienne, et le bon ton des conversations consiste à colporter tous les potins et commérages qui circulent dans l'aristocratie. Pas étonnant que je me sois créé autant d'ennemis, vu le désintérêt manifeste que je leur démontrais. C'est également l'après-midi que je faisais parfois quelques visites dans des institutions comme les hôpitaux, les orphelinats ou, plus tard, dans les asiles d'aliénés. Ces dernières visites ont longtemps été considérées comme des lubies, mais si vous saviez comme les soins aux «fous» étaient barbares, à une certaine époque! Depuis que je m'en suis mêlée, on les traite beaucoup plus humainement. Et dire que dans l'Antiquité, les fous étaient considérés comme bénis des dieux, et traités avec le plus profond respect! Dans Shakespeare, seuls les fous sont raisonnables…

Le soir, lorsqu'il y avait dîner de gala, il débutait généralement vers 19h00. Je commençais à me préparer – toilette et coiffure – environ trois heures à l'avance. Le bal, lorsqu'il y en avait un, débutait à 21h00. Franz et moi ouvrions alors le bal – non pas en dansant ensemble, mais chacun avec l'escorte désignée par l'étiquette – et nous restions généralement assis le reste de la soirée à regarder les gens danser. Lorsque nous restions jusqu'à la fin du bal, nous pouvions alors danser ensemble la toute dernière danse, mais comme nous avions l'habitude de nous retirer relativement tôt, vers 22h00 ou 23h00 environ – alors que le bal se poursuivait jusque tard dans la nuit – l'empereur et moi n'avons dansé que bien rarement ensemble.

Je pouvais enfin aller dormir, avec cette triste certitude que le lendemain, tout recommencerait! Je n'ai jamais pu me faire à cette vie…

Sincèrement,

Élisabeth