Rachelle
écrit à




L'Impératrice Sissi






Pouvez-vous m'expliquer?



Bonsoir,

Je saute sur l'occasion qui m'est donnée de participer à votre dialogue avec nous. J'aimerais savoir pourquoi vous n'avez pas soutenu votre époux au cours de ses dures épreuves, comme la guerre, et avez préféré voyager. Je ne sais pas de quelle façon il se comporte avec vous, mais il y a une chose: il avait de l'amour pour vous. Pourquoi ne pas le traiter avec plus d'amour en remplissant votre rôle d'épouse? Il vous gâtait et il était généreux envers vous. Pourquoi a-t-il fallu que vous laissiez une autre personne prendre la place d'amie à côté de lui? Savez-vous que bon nombre de femmes se seraient senties heureuses, du seul fait d'avoir un homme comme lui à leurs côtés? Certes, l'humain ne se contente pas de ce qu'il a. Votre vie a été triste, comme la mort de vos enfants, mais lui aussi ça l'a touché. N'était-il pas mieux de partager ces moments ensemble? Je suis sûre que l'Autriche serait mieux dirigée si vous aviez encore plus supporté votre mari. La Hongrie, par exemple, est l'un de vos succès, mais pourquoi ne pas l'avoir appuyé davantage et ne pas lui avoir offert plus d'amour?

Merci.


Rachelle


Chère Rachelle,
 
Tout d’abord, puisque vous semblez si bien connaître ma vie, vous devez de bonne foi reconnaître que j’ai toujours été présente auprès de mon époux lors des guerres: Solférino, le Schleswig-Holstein, Sadowa… Il y a quelques années encore, lorsque le comte Taafe, cet acrobate, a jugé bon d’envoyer Franz en voyage officiel en Italie, j’ai tenu à être près de lui, sachant les dangers qu’il courait lors de cette visite que Taafe n’aurait jamais dû lui imposer. Lorsque nous sommes revenus, il nous a accueillis, satisfait et suffisant, en disant qu’il savait que tout se passerait bien… Je l’ai vertement remis à sa place en lui disant que c’était à Dieu seul que nous devions alors notre salut, et non à ses grotesques mesures de sécurité! Encore tout récemment, lors d’une entrevue de Franz avec le tsar, à Reichstadt, j’ai fait part à Franz de mes profondes réserves sur ce qui pouvait en sortir!
 
Mais, chère amie, ne vous êtes-vous jamais demandée si mon désintérêt pour la politique avait toujours été de mon fait? Aujourd’hui, je l’admets volontiers, je n’ai plus que mépris pour la politique. Les ministres croient guider les évènements alors qu’ils sont toujours surpris par eux, et la politique ne consiste plus qu’à essayer d’extorquer quelque butin de son voisin. Cenpendant, lorsque je me suis impliquée pour la Hongrie –avec succès, vous en conviendrez– Franz a bien voulu reconnaître le bien-fondé de mes idées pour ce pays, mais m’a bien fait comprendre que c’est lui, et lui seul, qui exerce le pouvoir. Inutile de vous répéter les propos que nous avons pu nous échanger dans l’intimité à ce sujet, mais par la suite, je me suis cantonnée aux domaines qu’il voulait bien me laisser, la gestion de ma maison, des écuries royales… J’ai même dû insister, quelques temps après le couronnement en Hongrie, lorsque Grünne a voulu contre ma volonté prêter nos chevaux à un haras voisin. «Je ne me mêle plus de politique, ais-je alors écrit à mon époux, mais sur ces questions je tiens encore à être écoutée!»

N’est-ce pas là, pour vous, un indice selon lequel mon retrait de la politique n’était peut-être pas tout à fait volontaire? Franz est un empereur autocrate, et il tient à conserver tout le pouvoir entre ses mains. Il délègue un peu à ses ministres, mais la dernière décision lui revient toujours. Même Rodolphe, pourtant son héritier et futur successeur, n’a jamais pu persuader son père de lui déléguer la moindre petite parcelle de pouvoir, ni même de le mettre au courant des dossiers importants. Alors vous vous imaginez, une femme! La seule femme dont il ait respecté les idées politiques était sa mère, et le système de cette dernière s’est complètement écroulé lors de la proclamation de l’empire allemand en 1870. Franz n’a donc plus confiance qu’en lui-même.
 
Et pour ce qui est de nos relations intimes, vous ne semblez guère -pas plus que les bien-pensants de la cour d’ailleurs- approuver notre complicité, parce qu’on a rarement essayé de la comprendre! Mon époux et moi, nous nous aimons. Je n’ai certes pas pour lui le même amour que lui a pour moi, mais mon sentiment est néanmoins profond et sincère. Si mon amour n’a jamais égalé le sien, c’est parce que trop de choses, trop de gens se sont mis entre nous durant les premières années de notre mariage, empêchant ainsi le réel attachement que j’ai toujours eu pour lui de se transformer en un amour égal au sien. Franz a été élevé en prince héritier, il savait depuis toujours que sa vie privée serait quasi inexistante, que son rôle d’empereur primerait toujours sur celui d’époux ou de père. Rien de tel dans mon éducation. J’ai toujours vu ma mère s’occuper personnellement de ses enfants, gérer sa maisonnée, décider de son entourage, de ses tâches, même celles de représentation –car en tant que princesse de Bavière, puis de duchesse en Bavière, ces tâches de représentation existaient bel et bien, même si elles étaient rares. Rien ne m’avait préparée à ce rôle de potiche que l’on a tenté de m’imposer à Vienne, rien ne m’avait préparée à ce qu’un époux pourtant aimant acceptât de confier l’éducation de ses enfants à d’autres que leur propre mère, rien ne m’avait préparée à ne voir mon époux ou mes enfants qu’à heures fixes, à me faire reprocher ma présence auprès d’eux, à être sommée de ne pas «courir après mon époux comme une quelconque bourgeoise» et surtout, à voir l’époux en question courber le dos sous l’algarade et accepter ces reproches comme normaux! 

Malgré ces déceptions, malgré toutes ces choses qui ont tué en moi l’amour tel que vous aimeriez me le voir éprouver pour Franz, notre relation n’a pas été totalement brisée. Nous avons évité la haine, la méfiance, les reproches continuels qui sont pourtant le lot de bien des couples royaux, ou plus simplement de l’aristocratie ou de la bourgeoisie. C’est même ce type de relation que j’ai toujours reproché à ma belle-fille Stéphanie de n'avoir pas su établir avec Rodolphe. Aujourd’hui, si une autre femme occupe une place auprès de Franz, ce n’est certes pas ma place. Katherina Schratt est auprès de Franz par ma volonté expresse, et il m’en est reconnaissant. Il a si peu à cacher sur cette relation qu’il se fait un devoir d’inclure, dans les lettres qu’il m’adresse, les lettres qu’il échange avec la comédienne. Elle est gaie, ce que je ne suis plus depuis fort longtemps, elle éclate de santé, elle sait le délasser et lui faire oublier ses soucis alors que je ne sais que lui en causer. Dieu sait pourtant qu’il est, de tous les êtres que je côtoie, celui que je souhaite le moins au monde chagriner.
 
Voilà, chère âme, qui vous éclaircira sûrement. Notre relation, à Franz et moi, est profonde et solide. J’essaie de le soutenir lorsqu’il veut bien partager ses soucis avec moi, mais puis-je le forcer à le faire? Non, chère amie. Donc même si cet isolement me convient, même si mon désintérêt de la chose publique est désormais total, ne me le reprochez pas en ignorant à votre guise les circonstances qui ont entraîné cet état de choses. J’étais pleine de bonne volonté, en ce beau jour d’avril 1854. J’ai tenté de bonne foi de faire ce que l’on attendait de moi, mais il aurait fallu que j’accepte en plus d’abdiquer totalement ma personnalité, ce à quoi je me suis toujours refusée. C’est toute l’Autriche qui en a payé le prix –sans parler de moi-même– puisque ce rôle d’impératrice, je me refuse désormais à l’assumer. Je suis, et je demeure une personne, et non une institution. Libre à vous de m’en faire reproche, mais je suis en paix avec ma conscience.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth