Elysabeth Ungarn
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Point commun

   

Bonsoir Majesté,

Je ne vous ai jamais écrit et je crois que je fais un grand pas dans l'histoire de ma vie. Je lis beaucoup sur vous et je trouve que nos vies se ressemblent un peu, du moins sur quelques points communs, je vous les cite:

Je suis une «hystérique» (au sens médical du terme) comme vous. Je m'appelle aussi Elysabeth (avec un «y»). Vous étiez assez obsédée par votre corps (les marches forcées, votre tendance anorexique, vos cheveux très longs, les toilettes et parures, les chevaux). Je le suis moi aussi, mais à ma façon. Je sors d'une phase boulimique, je suis très soucieuse de mon hygiène et de mon apparence.

D'après votre médecin, le docteur Meyer, que vous alliez voir à Genève, vous ne vous aimiez pas vous-même. Cela parait contradictoire avec l'aspect de vous que je viens de citer mais en fait je crois que vous faisiez semblant, afin de donner  la meilleure image qui soit de vous aux gens. C'est un peu mon cas aussi, je me suis toujours détestée, sauf que moi je commence tout juste à faire semblant, je porte un masque parmi tous les mondes dans lesquels je vis: celui de la musique, celui de la danse (classique), le vôtre aussi.

En bref, je ne peux pas prétendre être votre réincarnation mais je pense que nos âmes ou celles de nos ancêtres se sont sans doute croisées.

Je vous embrasse,

Elysabeth Ungarn



Chère Élysabeth,

Le Docteur Meyer était un bon médecin, mais un piètre psychiatre... d'ailleurs, cette discipline n'en est qu'à ses premiers balbutiements, et ce n'est que tout récemment que le Docteur Freud a ouvert son cabinet sur le Ring, tout près de la Hofburg. Ma beauté est désormais chose du passé, les rides rongent mon visage et la sciatique ralentit considérablement mon rythme de marche, mais je peux vous assurer qu'au temps de mes plus grands triomphes, en Hongrie ou sur les terrains de chasse d'Angleterre, je n'avais aucune peine à m'aimer moi-même. Je n'entretenais justement ma beauté que pour moi, sans nul désir de «donner l'image la meilleure qui soit aux gens», puisque je les fuyais. J'ai toujours détesté être le point de mire des foules, qui estimaient que ma beauté leur appartenait autant qu'à moi. Il y a du voyeurisme, je dirais même une forme de cannibalisme dans l'admiration d'une foule... Un regard admiratif peut être flatteur. Des centaines de regards, même admiratifs, sont une véritable agression.

«Hystérique»? Neurasthénique, dépressive, «malade des nerfs», excentrique, mélancolique, certes ce sont diverses épithètes qui m'ont, tour à tour, été attribuées par le monde qui ne peut comprendre mon désir de solitude et mon besoin de paix. Mais «l'hystérie»? Je ne suis même pas certaine de ce que ce mot signifie, à mon époque. Je sais bien que, souvent, on me prend pour une folle. J'ai eu des moments très pénibles, je l'admets, lors de la mort de Louis II de Bavière ou lors de la triste fin de mon fils Rodolphe. Lors de la mort de Louis, surtout, le choc a été si fort que ma raison a vacillé un instant. Lors de la mort de Rodolphe, j'ai été anéantie, mon cour s'est brisé à jamais, mais je m'étais déjà tellement singularisée au yeux du monde pour diverses raisons qu'on a supposé que j'étais atteinte de «folie raisonnante». Il a fallu que je prenne sur moi et que j'assiste, bon gré mal gré, à une réception officielle afin de faire taire les mauvaises langues. Le monde ne comprend pas que je souhaite simplement préserver mon silence intérieur de toute profanation, demeurer dans les jardins clos du deuil que je porte en moi-même. Ce que les ignorants ne comprennent pas, ils le nomment folie.

Une maladie telle que «l'hystérie» peut intervenir n'importe où, chère amie, car c'est justement une maladie; elle est donc appelée à se manifester quel que soit le milieu où vit la personne atteinte. Ce n'est pas mon cas; ma misanthropie ne procède d'aucun rejet de moi-même, chère enfant. Il est le résultat de nombreuses années de lutte, de deuil, de révolte contre un monde froid, mécanique et superficiel pour lequel je n'étais définitivement pas faite. Aurais-je été une simple comtesse vivant dans une humble demeure de campagne que j'aurais certainement évolué tout autrement. Ce qui m'est arrivé est très simple: dans la vie de tout être humain vient un moment où la flamme s'éteint, à l'intérieur. Ce moment est venu pour moi plus tôt que pour les autres, voilà tout.

Chère Élysabeth dont l'âme blessée ressemble si fort à la mienne, je prie le Grand Jéhovah qu'il vous prenne sous son aile puissante et qu'il vous apporte, à vous qui vivez dans un monde plus libre que le mien, la paix qui m'a toujours été refusée. Je souhaite que deveniez autre chose qu'une mouette solitaire errant d'île en île. Lorsque le monde vous devient trop lourd, réfugiez-vous dans la nature, elle seule ne vous décevra jamais.

Amicalement,

Élisabeth