Jacques Laney
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Pauline de Metternich, équitation

    Ma très chère Erzsebet et gracieuse majesté,

Je vous admire beaucoup, mais j'ai beau bien vous connaître par le biais de biographies, quelques passages m'échappent.

Pour commencer, votre nièce Pauline. Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris les ragots qu'elle faisait circuler? L'avez-vous puni?

Autre chose, est-il vrai qu'une photo de vous nue est arrivée au cabinet de l'Empereur pour le faire chanter (une fausse, bien sûr, car je n'oserais insinuer que Votre Majesté pose nu)? Si oui, le faire chanter pour quel motif? Si ce n'est pas trop indiscret, bien entendu.

Mais parlons d'autre chose, d'équitation. Je pratique aussi ce sport merveilleux. Ce que je préfère, c'est monter à cru en licol. Et vous, aimez-vous monter à cru? Je ne suis jamais monté en amazone. Es-ce plus dur que monter comme les hommes?

Je vous remercie d'avance pour vos réponses.

Je trouve vos poèmes très beaux tout comme vous, Majesté, en voici un que j'ai écrit pour vous:

Elle riait sur l'escarpolette
La si jolie fillette
Elle pleurait dans le grand château
Si seule, ayant perdu ses idéaux.
Au loin de sa campagne chérie
Peu à peu elle perdit toute vie
Enfermée
Tyrannisée
Elle s'enfuit, s'échappe de son martyr.

La jolie mouette est partie.
A Madère, Corfou, Paris...
L'amazone-fée-Tatiana,
La Hongrie n'oubliera pas.

Une âme du futur qui admire tout ce qu'il y a en toi.



Chère âme du futur,

Tout d'abord, permettez-moi de préciser que Pauline de Metternich n'est pas ma nièce. Ni apparentée de quelque façon que ce soit. Dieu m'en garde! J'ai bien assez d'une nièce perfide en la personne de la comtesse Larish, sans avoir Pauline en plus! Pauline est l'épouse de Richard de Metternich (le fils du grand chancelier), qui a été ambassadeur à Paris pendant les années 1860 et elle s'était beaucoup liée à l'impératrice Eugénie. Elle ne se faisait pas faute, d'ailleurs, de la comparer avantageusement à moi à tous ceux qui voulaient bien l'écouter!

Depuis la chute de Napoléon III, elle est de retour à Vienne, et elle m'en a fait voir de toutes les couleurs. Évidemment, en ma présence, elle est on ne peut plus respectueuse, affectant même une grande amitié pour moi et faisait chorus avec les autres courtisans qui murmurent dans leur cœur «un courtisan doit s'incliner très bas, très bas, très bas». Mais dès que j'ai le dos tourné, elle se répand en calomnies et en commentaires méprisants sur cette souveraine qui dédaigne des devoirs pour lesquels elle se sent, elle, si éminemment douée. La punir? Elle serait bien trop heureuse de s'en vanter! Au fond, elle m'amuse, elle me fait absolument penser aux singes qu'on va voir au zoo et qui fond rire la canaille. Devrais-je m'abaisser à entrer en guerre avec une femme qui se farde comme les clowns du cirque Renz, qui danse sur les tables et jure comme un charretier? Je la laisse jouer à la «première Dame», présider les comités de dames patronnesses ou les réunions de la Croix-Rouge; ma charité à moi s'exerce dans l'ombre, sans publicité, sans ostentation. Pauline aime rameuter l'aristocratie Viennoise pour de grandes collectes d'argent, son nom s'étale partout dans les gazettes. J'aime entrer dans d'humbles masures sans être vue, laisser quelques pièces sur la table et me sauver sans laisser de traces. J'aime entrer dans un hôpital sans m'être annoncée, prendre les médecins «sur le fait» si les patients sont maltraités, goûter la nourriture des patients (et j'entre dans des colères noires si je trouve l'ordinaire immangeable!), comment une femme comme Pauline et une femme comme moi pourraient-elles se comprendre? Mépris pour mépris, je préfère donc la vouer au silence et ne pas commencer de vulgaires disputes de chiffonnières. D'ailleurs, tout le monde sait à quoi s'en tenir à son sujet. Vous savez comment on surnomme Pauline Metternich, à Vienne? Mauline Petternich ! «Mauline» pour «maul», mauvaise langue, et Petternich pour «petzern», pérorer, parler pour ne rien dire...

Je n'ai pas eu connaissance de la photo dont vous me parlez. Si cette anecdote est véridique, sans doute Franz a préféré ne pas m'en parler. Avec raison d'ailleurs... Tout comme les calomnies de Pauline, ce que vous me rapportez est exactement le genre de chose qu'il faut traiter par le mépris. Y répondre, c'est déjà admettre qu'on y attache de l'importance...

Pour l'équitation, j'ai monté de toutes les façons. Évidemment, une impératrice et reine de Hongrie ne peut se permettre de monter à cru. Mais la petite Sissi de Possenhofen l'a fait bien souvent... Je ne monte plus désormais; j'ai toujours autant besoin de mouvement, mais j'ai remplacé l'équitation par la marche. A l'époque, je montais ordinairement en amazone, mais il m'est arrivé, surtout à Gödölö, de monter à califourchon. Gödölö est, en quelque sorte, mon petit royaume personnel, j'y fait exactement ce qui me plaît, j'y invite qui je veux, et même Franz s'y sent un peu comme mon invité. A l'époque où je ne vivais que pour la chasse, il m'arrivait parfois de m'habiller en homme — à l'insu de Franz, évidemment! — et j'obligeais ma nièce Marie Wallersee à en faire autant. La pauvre, elle avait une telle honte à se voir en pantalon! C'est pourtant bien plus confortable, et bien plus pratique pour monter à cheval! Je crois que le port de ce vêtement s'est généralisé, chez les femmes de votre époque. Quelle chance vous avez! C'est évidemment beaucoup moins élégant, mais sûrement beaucoup plus pratique que tous ces jupons, cages, tournures et traînes qui composent l'habillement — j'allais dire «le harnachement»! — de la femme d'aujourd'hui.

Je vous remercie de votre charmant poème, chère âme. Vous avez bien du talent.

Que les Muses vous accompagnent.

Élisabeth