Angélique
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Otton 1er de Grèce

   

Chère Élisabeth de Bavière

Ne croyez pas que je ne vous trouve pas digne de porter le grand titre d'impératrice d'Autriche. Simplement je suis sûre que vous étiez bien plus heureuse en tant que la jeune Sissi de Bavière.

Je tiens à vous dire que votre destin m'a toujours touchée.

J'ai 22 ans et je suis grecque.

Je voudrais vous demander si vous avez connu le premier roi de la Grèce moderne, Otton de Wittelsbach, mort en 1867. Il était, je crois, le second fils du roi de Bavière Louis Ier. Je trouve qu'Otton de Grèce a eu beaucoup de points communs avec votre cousin, Louis II de Bavière. Incapacité à régner, mauvaise santé, tendance à fuir les responsabilités etc. C'est pour cela qu'il a été détrôné, après une sorte de révolution de Grecs. Il était arrivé en Grèce en étant encore mineur (en 1832 si je ne me trompe pas) et sans doute ne rêvait-il pas de régner dans un pays complètement inconnu.

Vous ne trouvez pas que les chemins de vie de plusieurs personnes de la dynastie de Wittelsbach (comme vous d'ailleurs) ont été marqués de façon similaire? Pensez-vous que les mariages consanguins y sont pour quelque chose?

Au fait, cela ne faisait absolument pas bizarre d'épouser la plupart du temps son cousin ou cousine? Personne ne pensait à la consanguinité quand il y avait des maladies graves que les médecins ne pouvaient pas expliquer (comme la mort de la pauvre petite Sophie)?

Et une deuxième question: sous la pression insupportable de votre belle-mère et de la vie en cour, n'avez-vous jamais pensé à fuir Vienne définitivement? A prendre éventuellement vos enfants en cachette, à disparaître, à aller loin, afin qu'ils ne vous trouvent pas? Ou c'était vraiment impossible?

Je vous remercie d'avance de votre réponse

Votre fidèle amie

Angélique


Chère Angélique,

Je n’ai que fort peu connu mon cousin Othon. Il était déjà en Grèce lorsque je suis née, et j’étais impératrice d’Autriche depuis déjà 8 ans lorsqu’il est rentré en Bavière. Pour ce que j’en sais, Othon n’avait pas de réticences à régner, il avait même quelques velléités d’absolutisme qui n’ont absolument pas passé dans la monarchie constitutionnelle qu’était et qu’est encore la Grèce. Il a surtout eu une dramatique incapacité à devenir Grec. La Grèce moderne lui doit plusieurs de ses institutions, comme l’Académie et l’université d’Athènes, la Bibliothèque nationale, l’Hôpital militaire et j’en passe. Toutefois, on lui reprochait, ainsi qu’à son épouse, d’aimer la Grèce comme on aime une propriété. C’est bien simple, Othon était si loin de son peuple que lorsqu’il épousa Amalia de Oldenburg, la population l’apprit par les gazettes européennes! Ce pauvre Othon, malgré toute sa bonne volonté, n’a jamais su se rendre populaire, n’ayant même pas pris la peine d’apprendre convenablement la langue du pays.

Le sang des Wittelsbach n’a rien à voir dans les difficultés rencontrées par Othon. Tout comme son frère, le roi Maximilien II de Bavière, Othon était un être très terre-à-terre, sérieux et ponctuel. Tout le contraire de son père le roi Louis Ier, et de son neveu le roi Louis II de Bavière. Maximilien non plus n’était pas très populaire en Bavière, se contentant de remplir convenablement son devoir, mais sans grande envergure, surtout après un souverain aussi coloré que son père Louis Ier! Maximilien et Othon étaient tous deux des hommes de devoir plutôt ternes, dénués de toute imagination. Ils n’étaient nullement issus d’un mariage consanguin bien que, comme vous le soulignez si justement, la chose soit fréquente dans la noblesse européenne. Cela est dû au fait que toutes les familles régnantes sont peu ou prou apparentées, et que les souverains se doivent d’épouser des femmes de sang royal. La future épouse est donc pratiquement toujours parente à un degré plus ou moins éloigné, lorsqu’elle n’est pas carrément une cousine germaine comme ce fut le cas pour moi et François-Joseph. Les conséquences de la consanguinité sont en effet bien connues, mais le poids diplomatique d’une alliance pèse malheureusement souvent plus lourd que toute menace de tare pouvant entacher la descendance. Le pape le sait et donne donc volontiers les dispenses nécessaires à la préservation de l’équilibre des forces politiques en Europe.

Quant à m’enfuir de Vienne, oh oui! ma chère enfant, j’y ai déjà pensé. Ma fuite à Madère ne fut rien d’autre que cela, même si ma santé en était le véritable prétexte. J’étais réellement malade, et la maladie dans mon cas était une forme de fuite. Même la mort aurait été une forme de fuite, et j’étais prête à aller jusque-là si on ne m’avait pas laissée partir. Quelques années plus tard, lorsque j’ai lancé à mon mari l’ultimatum «ou Gondrecourt ou moi», pour qu’il se débarrasse du précepteur qui maltraitait notre fils, j’étais prête à le quitter définitivement en cas de refus. Il l’a bien compris et a cédé.

Mais m’enfuir avec les enfants, de façon à ce qu’on ne me retrouve jamais? Non chère amie. Si l’idée m’en a traversé l’esprit quelques secondes, après le «rapt» de ma seconde fille, voyant que cette séquestration sous mon nez allait s’ériger en système, je l’ai chassée bien vite, guidée par la simple préoccupation de l’intérêt de mes enfants. Leur intérêt était de grandir entre un père et une mère, si peu présente que je pouvais être, ne point vivre en se cachant, et en bénéficiant de tous les avantages que leur conférait leur haute naissance. Ils n’avaient pas à servir d’otage, même à leur propre mère. L’intérêt de mes enfants m’a longtemps retenue à Vienne, au prix de ma santé et presque de ma vie; lorsqu’on me reproche de ne pas avoir suffisamment aimé Rodolphe et surtout Gisèle, je me rappelle cette période et me dis qu’il y a, en définitive, bien des façons d’aimer.

Amicalement,

Elisabeth