Ni souriante ni enjouée
       

       
         
         

Mohamed

      Je suis depuis longtemps passionnée par votre histoire, votre vie, enfin tout. J'ai beaucoup de livres biographiques vous concernant. En fait, j'aurais aimé un jour vous rencontrer mais je sais que ce ne sera pas possible dans cette vie. Qui sait, peut-être dans une autre? J'ai visité Schönbrunn mais je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de visiter votre nouveau musée Sissi. Est-ce que vous avez été réellement malheureuse pendant toute votre existence? Les photographies ne vous montrent jamais souriante ou enjouée. Et cette envie de mourir que vous entreteniez n'était-elle pas excessive?

Amicalement vôtre.
Une âme parmi tant d'autres.
         
         

Impératrice Sissi

      Chère âme,

Vous vous étonnez que mes portraits ne me montrent ni souriante, ni enjouée. À cela, plusieurs bonnes raisons. L'une des principales raisons est évidemment le mauvais état de mes dents. Dès les premières remarques de ma belle-mère à ce sujet, j'ai commencé à sourire la bouche fermée, à rire le moins souvent possible et à parler en remuant à peine les lèvres. Ma belle-mère était si heureuse de démontrer à Franz que cette beauté radieuse n'était pas sans défaut qu'elle ne se souciait guère de provoquer chez moi un complexe durable. Du reste, la mauvaise dentition est un mal assez répandu au XIXe siècle. Jugez-en par les portraits d'autres grandes dames, et vous verrez que même l'impératrice Eugénie, dont je fus la première à admirer la beauté presque égale à la mienne, sourit à peine, et la bouche fermée sur ses portraits. Il était alors d'usage de poser de façon un peu gourmée, très solennelle et très sérieuse. Encore aujourd'hui, il n'est pas de mode de poser en affichant de grands sourires, et la plupart des photos de ma collection de beautés, commencée en 1860, sont des photos de femmes très belles mais qui ne sourient pas.

Mis à part les raisons «matérielles» – mode de pose et condition dentaire – il reste que mon état d'âme habituel ne me prédisposait guère à sourire devant les peintres ou les photographes. Je parle au passé, puisque depuis environ quinze ans, je refuse absolument de poser pour qui que ce soit. Vous savez mon enfant, il est impossible de juger de la valeur d'une personne tant qu'on n'a pas chaussé ses bottes, alors imaginez un peu la difficulté de juger de ses états d'âme! Vous pouvez trouver ma morbidité excessive, mais que savez-vous de ma vie, que savez-vous de la déroute de mon âme, de cette force intérieure qui s'est usée, année après année, dans une lutte perdue d'avance? Pour tout être humain, vient un moment où la flamme s'éteint à l'intérieur. Ma flamme est éteinte et rien ne saurait la rallumer.

Il serait cependant dommage de n'avoir de moi que l'image de cette femme vieillissante et neurasthénique, promenant son deuil et son envie de mourir à travers l'Europe. J'ai été une jeune fille enjouée, j'ai été une fiancée radieuse, j'ai été une reine triomphante et une amazone intrépide. C'était en d'autres temps, en d'autres lieux, c'était à l'époque où je vivais encore. La vie de Cour a voulu faire de moi une poupée sans âme et je m'y suis refusée. Je m'y suis brisée, devrais-je dire plus précisément. Considérée comme une enfant irresponsable, on m'a empêchée d'élever mes enfants, on m'a séparée d'eux, mon époux consentant à ce rapt. Ce fut la première brisure, et la première brisure est toujours la pire. Par la suite, tout n'est que rapiéçage et maquillage. Incapable d'assumer ce rôle d'idole sans coeur que l'on m'imposait, incapable également de vouer à l'homme qui m'avait épousée une admiration sans faille à cause des désillusions qu'il m'infligeait, je suis tombée malade et la fuite qui m'a menée à Madère fut mon premier soulagement. J'ai vite compris qu'en quelques heures de train ou de bateau, je pouvais être loin de Vienne, loin de la Cour et de cette ville que j'exècre, pour me retrouver dans un milieu plus chaleureux, où personne ne me méprise ni ne me déteste. Mais où que je puisse fuir, le destin finit toujours par me rattraper. Je n'ai pu retenir la vie de ma petite Sophie, et si j'ai pu sauver mon fils des griffes de Gondrecourt, le mal était déjà fait. Je n'ai pas réussi à ramener la paix et le calme dans l'âme de Rodolphe, et cette angoisse qui est aussi la mienne a fini par le ronger totalement. L'âge, les guerres, les maladies, les désillusions de l'amour, tout cela ma chère enfant a tissé autour de moi un tissu de chagrin qui, pour excessif qu'il puisse vous sembler, n'en est pas moins réel et douloureux. J'espère que ces quelques explications sauront vous démontrer que je ne suis pas née pour me complaire dans le malheur et les larmes. Mais depuis que le malheur et les larmes font partie de ma vie, j'ai rayé les mots Joie et Espoir de mon vocabulaire. Tout comme Achille pleurant Patrocle, je pleure sur mon fils, je pleure sur ce jeune couple qui s'est connu à Ischl en 1853, je pleure sur ce qui aurait pu être, et ma douleur m'est désormais plus précieuse que ma vie.

Sincèrement,

Élisabeth