Nicolas
écrit à




L'Impératrice Sissi






Mes respects



Votre Majesté,

Permettez-moi tout d'abord de me présenter. Je m'appelle Nicolas, je vis en Belgique et depuis bien des années, je lis de nombreux livres concernant Votre Majesté. Je ne sais par quel point commencer. Dois-je suivre l'étiquette à la lettre en m'adressant à vous? Puis-je m'adresser à vous comme Votre Majesté l'aurait vraiment souhaité? Sans tous les «salamaleks» du protocole?

Permettez-moi de vous remercier, Votre Majesté, pour toutes les belles choses que Votre Majesté a réalisé au cours de sa vie. Malgré les mauvaises langues prétendant que vous fuyiez vos obligations d'impératrice, je trouve que vous avez toujours été présente aux moments clés de l'histoire de votre nation: Votre Majesté était bien présente auprès des soldats dans les hôpitaux, auprès des enfants malades...

Une autre dame vous avait écrit au sujet l'exposition de la dépouille du Kronprinz Rodolphe. J'avoue que l'étiquette est parfois quelque peu trompeuse. J'ai lu récemment que la belle-mère de Votre Majesté, l'Archiduchesse Sophie avait fait retirer les portails du Palais Impérial pour que les Viennois puissent vérifier de visu que Votre Majesté était bien enceinte lors de votre première grossesse. Pourriez-vous me confirmer cela?

L'Archiduchesse était-elle vraiment l'aimante et douce grand-mère que beaucoup d'écrivains dépeignent?
Existe-t-il des sites où l'on peut voir des photographies de la dépouille de Votre Majesté, pardonnez-moi cette question quelque peu macabre, mais je voulais simplement constater sur votre visage que la mort fut pour vous une délivrance, et pouvoir enfin être en paix avec moi-même et ne plus souffrir autant d'être né un siècle trop tard et de n'avoir pas pu connaître Votre Majesté lors de sa présence parmi les hommes avant qu'elle n'aille rejoindre les étoiles.

Recevez, Votre Majesté, mes salutations les plus distinguées et l'assurance de mon dévouement éternel.

Nicolas

Cher Nicolas,
 
Comme je vous réponds, toujours bien vivante, directement depuis cette belle fin d'été 1898, vous comprendrez qu'il ne m'est guère possible de vous indiquer un endroit où l'on puisse contempler des photographies de ma dépouille mortelle! Vos contemporains sauront sans doute mieux vous informer que moi à ce sujet...

L'archiduchesse Sophie, sans être une «grand-mère-gâteau», aimait profondément ses petits-enfants. Je lui en ai terriblement voulu de me les avoir arrachés et de m'avoir ainsi privée d'une relation vraie avec Gisèle et avec Rodolphe, mais je ne peux lui reprocher de les avoir maltraités ou de ne pas les avoir aimés. Elle et mon beau-père ont royalement doté Gisèle lors de ses noces, et c'est simplement par ignorance qu'elle a laissé Gondrecourt maltraiter Rodolphe; elle croyait sincèrement que c'était la faible constitution de mon fils qui était responsable de son dépérissement. J'ai toutefois dû lutter pour faire destituer son protégé, et le mal était déjà fait. Rodolphe ne se remit jamais de l'année passée aux mains de ce sadique, et resta toute sa vie nerveux et inquiet. Mais ce ne peut être imputé à la dureté de ma belle-mère, dont j'ai été seule à souffrir.
 
Je n'étais tout simplement pas l'impératrice dont elle rêvait et elle a tenté, «à la dure», de me faire entrer dans ce moule d'impératrice idéale qu'elle avait imaginée. Si l'intention était louable, la manière, elle, était détestable. Elle m'a en effet forcée à «produire» mon état lorsque j'étais enceinte, me poussant à sortir dans les jardins dont elle avait donné l'accès à la population pour que les Viennois puissent se réjouir aussi de la venue prochaine d'un héritier. Même mon ventre appartenait à l'État! J'en étais venue à considérer comme un bienfait de pouvoir demeurer dans ma chambre pour y pleurer toute la journée. Je n'étais définitivement pas faite pour cette situation de potiche, ce rôle de représentation constante que l'on exigeait de moi. Lorsque les circonstances étaient graves, lorsque je sentais que je pouvais être utile, comme lors des guerres ou des épidémies de choléra, Dieu m'est témoin que c'est avec toute la bonne volonté de mon âme que je m'exerçai à remplir ma fonction d'impératrice. Mais dans les situations où je devais simplement paraître, pour la curiosité des badauds, titrés ou non, comme ce fut le cas du tsar Alexandre que j'ai refusé de rencontrer, lors de ma cure à Bad Ischl, je ne me suis jamais sentie à l'aise.
 
J'ignore ce qu'est la situation des souverains de votre époque, si tant est qu'il y ait encore des souverains au XXIe siècle... Comme le dit si bien mon amie Carmen Sylva, je ne comprendrai jamais ces populations qui nous supportent encore!  Ils tirent leur joie de nous voir descendre de l'Olympe de temps à autres, tout comme ils s'amusent de voir le singe qui joue de l'orgue de Barbarie. L'un ou l'autre, c'est la même chose. Voilà pour l'amour du peuple!  Comment s'étonner alors que je ne songe qu'à fuir ces yeux scrutateurs, qu'à me diriger vers le large qui m'appelle sans cesse? Au creux des vagues, le repos serait si doux...
 
Sincèrement,
 
Elisabeth