Flore
écrit à

   


L'Impératrice Sissi

     
   

Marie Vetsera

    Votre Majesté,

Auriez-vous accepté Maria Vetsera comme épouse de Rodolphe à la place de Stéphanie de Belgique? Pourquoi votre époux n'aimait-il pas Maria, qu'avait-elle de plus que Stéphanie de Belgique pour lui plaire? Pourquoi Stéphanie était-elle mal aimée à la cour? Pensez-vous que Maria Vetsera aurait été une bonne impératrice et aimée du peuple?

Respectueusement,

Flore



Chère Flore,

Contrairement à ce que vous semblez croire, Stéphanie était - et est encore - fort aimée à la Cour. La jeune femme gauche, sans grâce, inélégante et fort critiquée à ses débuts à la Cour a rapidement fait place à une future impératrice très à l'aise dans son rôle de représentation, consciente de ses devoirs et de son rang. Elle a été parfaitement «éduquée» par mon fils Rodolphe, d'une façon beaucoup plus patiente et affectueuse que «l'éducation» qu'avait tenté de m'imposer ma tante Sophie aidée de son cerbère, la comtesse Esterhàzy. Stéphanie a su rapidement s'attirer les bonnes grâces de l'aristocratie, car elle appréciait tous ces gens creux et sans cervelle, contrairement à moi et à Rodolphe d'ailleurs. C'est en grande partie à cause de ses sympathies pour l'aristocratie et son respect pour la sacro-sainte étiquette que je n'ai jamais vraiment pu la souffrir et que son propre époux a fini par la trouver tout à fait lassante. Tant de suffisance, tant de contentement à se voir adulée, applaudie, approchée avec obséquiosité! Rodolphe a commencé par sourire de ce comportement, mais a fini par être de plus en plus agacé par l'arrivisme et la recherche d'hommages de son épouse, par son incapacité à apprécier les gens intelligents, profonds, originaux, mais à qui les seize quartiers de noblesse font cruellement défaut. Stéphanie aurait cru déchoir d'accorder son intérêt à quelqu'un pour son seul talent ou son intelligence! Un monstre de préjugés sociaux. Que peut-on attendre d'une telle femme? Je savais, dès le début, que Rodolphe ne supporterait pas très longtemps un tel pédantisme.

Mon mari n'apprécie pas Stéphanie outre mesure. Mais François-Joseph est un homme d'ordre, d'honneur et de tradition. Il vénérait et respectait en Stéphanie l'image de la future impératrice, la Kronprincesszin, jamais il n'aurait accepté la rupture du mariage de Rodolphe, jamais il n'aurait toléré le scandale d'un père de famille de trente ans rompant un mariage catholique pour épouser sa maîtresse de seize ans! Moi non plus, d'ailleurs. Je ne pouvais que déplorer qu'il n'ait pas connu plus tôt une princesse capable de vraiment l'aimer, de lui vouer autant sa vie que Marie Vetsera, plutôt que cette petite Cobourg ambitieuse au coeur sec. N'oubliez pas que Rodolphe était l'héritier d'un empire catholique, que, s'il avait régné, il aurait dû s'engager par le serment du sacre à défendre la foi catholique dans son Empire, et que cet Empire s'est déjà appelé «Empire Apostolique». Comment alors songer même à une telle mésalliance? Quant à ce que j'ai pu penser de Marie, cela reste très succinct. À peine ai-je eu connaissance de sa liaison avec mon fils qu'ils étaient morts tous les deux. Je sais aujourd'hui quels furent les sentiments de cette malheureuse jeune fille pour mon fils, mais au risque de froisser votre goût du romanesque, je dois vous confier que mon fils était loin de lui retourner un pareil amour. La veille de son départ pour Mayerling, il a passé la nuit avec Mitzi Kaspar, une «cocotte» qu'il avait installée à Vienne, dont il payait le grand train avec beaucoup d'affection et pour qui il semble avoir eu des sentiments autrement plus tendres que pour la petite Vetsera. Son escapade avec la jeune baronne a été un dernier adieu à la vie et à sa jeunesse. Elle l'a aidé à affronter la mort, mais, s'il ne l'aurait pas fait sans elle, il ne l'a définitivement pas fait pour elle.

Amicalement,

Élisabeth



Votre Majesté,

Au risque de vous froisser, je trouve cruel que Rodolphe joue avec les sentiments de Maria de cette façon. Maria méritait un homme qui lui donne autant qu'elle l'aime. Et Rodolphe ne méritait pas le sacrifice qu'elle a fait pour lui.

Respectueusement,

Flore



Je vous en prie, chère Flore, n'accablez pas davantage un cœur de mère déjà suffisamment meurtri. Je n'ai jamais prétendu que Rodolphe était un saint, loin de là. Son père et moi nous nous sommes bien souvent désolés ensemble de ses mauvaises fréquentations et de son mode de vie. Mais si Franz voyait là seulement les frasques d'un jeune homme autorisé à vivre pleinement sa jeunesse, ce dont lui-même avait été privé, j'y voyais, moi, une forme de désespoir. Le désespoir d'un homme jeune, promis à la succession d'un trône prestigieux, intelligent et cultivé, mais entretenu dans l'oisiveté par des ministres jaloux. Ils flattaient ainsi le goût de François-Joseph pour l'autoritarisme, en l'encourageant à ne pas céder la moindre parcelle de son pouvoir, fût-ce en faveur de son propre fils, l'héritier de l'empire.

En ce qui concerne la jeune baronne Vetsera, loin de moi l'idée d'attaquer une morte, chère Flore, mais il reste néanmoins que cette jeune fille s'est, en toute connaissance de cause, littéralement jetée à la tête d'un homme marié, de surcroît père de famille et de treize ans son aîné. Elle n'était pas la première, sa mère l'avait précédée dans le lit de Rodolphe huit ans auparavant. Et n'eût été l'issue tragique de Mayerling, elle n'aurait certainement pas été la dernière. Qu'espérait-elle? Qu'auriez-vous aimé? Que Rodolphe quitte femme et enfant pour une petite fille qui jouait à la femme, une petite fille qui lui a été jetée dans les bras par ma propre nièce, Marie Larish? La comtesse Larish est bannie de la Cour, désormais, le rôle peu glorieux d'entremetteuse qu'elle a joué alors la rend indigne de paraître en notre présence.

Marie méritait certainement un homme qui l'aime. C'était une jeune fille jolie, passionnée, et beaucoup d'hommes auraient été heureux auprès d'elle. Il aurait simplement suffi qu'elle fasse preuve d'un peu de sagesse, et qu'elle laisse les hommes mariés à leurs épouses. Elle s'est malheureusement trouvée sur le chemin de Rodolphe alors que celui-ci traversait une pénible crise nerveuse (n'oubliez pas qu'à mon grand chagrin, le rapport d'autopsie mentionne qu'il a posé son geste dans une période d'aberration mentale) et, nourrie de romantisme à la Roméo et Juliette, elle n'a vu dans cette double mort qu'un geste d'amour sublime. La malheureuse enfant… Vous avez raison, Rodolphe n'aurait pas dû jouer avec ses sentiments. Mais consolez-vous en pensant que Mary n'en a probablement jamais eu conscience, elle a dû se croire adorée jusqu'au dernier moment, jusque dans la mort.

Sincèrement,

Élisabeth