Rachelle
écrit à




L'Impératrice Sissi






Pourquoi ce manque de stabilité chez vous?



Chère Élisabeth,

C'est toujours avec un grand plaisir que je vous écris. Je suis curieuse et j'aimerais que vous m'aidiez à comprendre ou à m'éclairer sur certains sujets.

À travers votre passage sur Dialogus, j'ai pu remarquer la façon triste et décevante, enfin pour moi, avec laquelle vous parlez de votre mari. Tantôt avec un sentiment affectueux, de gratitude etc. Pourtant cet homme vous a choisie par amour. Vous aviez aussi le choix de refuser. Vous saviez ce qui vous attendait en acceptant. Certes vous étiez jeune, mais vous étiez consciente. Cet homme, dont la vie portait le lourd fardeau de l'empire, aurait pu se sentir un peu soulagé par votre présence. Il a parfois essayé de vous plaire, juste pour vous rendre heureuse -donc la question est: pourquoi ne le visitez-vous pas souvent? (Je sais votre profonde tristesse et vos opinions sur la cour).

Votre mari vous gâtait, il vous donnait tout ce que vous vouliez. Votre mari souffrait aussi. Vous avez pu l'aider avec la Hongrie; mais aussi, pourquoi ne pas lui donner de l'amour, juste en retour?

Vous savez, c'est dur de voir que la personne qu'on aime avec tout son cœur ne vous répond pas. Certes on ne peut forcer le cœur. Je parle d'expérience.

J'attends votre réponse.


Chère Rachelle,
 
En vous lisant, je vois que vous êtes bien jeune... N'y voyez pas de la condescendance, simplement je crois que la plupart de mes correspondantes sont dans votre cas et ne voient que le côté romantique de la chose: un empereur, jeune et bien de sa personne, vous choisit alors que rien ne vous destinait à ce trône; sois heureuse et dis merci! Eh bien non. Ce n'est pas ainsi que va la vie, chère enfant. Il arrive parfois, en effet, que la personne que l'on aime de tout son cœur ne vous réponde pas. Ainsi en fut-il pour moi, lorsque j'étais bien jeune, avant même de rencontrer Franz. L'homme que j'aimais est mort, j'avais quinze ans. Ma peine était encore vive et profonde, mon amour pour le comte Richard encore bien présent dans mon cœur lorsque j'ai reçu la demande de Franz. Je ne voulais pas de cette demande, je ne voulais pas de ce rôle! Il devait épouser Hélène, pourquoi alors a-t-il posé les yeux sur moi! «On n'envoie pas promener un empereur d'Autriche», m'a dit ma mère. Contrairement à ce que vous affirmez, je n'ai jamais eu le choix.

Ensuite, lorsqu'on m'a enlevé mes enfants, avec son accord, lorsqu'il a repoussé chacune de mes interventions que je croyais cependant juste, pendant la guerre d'Italie entre autres, lorsque j'ai vu qu'il ne souhaitait que me cantonner au rôle de jolie potiche, que l'on doit regarder mais que l'on doit renvoyer à ses perroquets si elle s'essaie à parler sérieusement, alors tout ce que je pouvais avoir d'affection pour lui s'est presque éteint, et n'a jamais pu se transformer en amour. Les peines vécues en commun, les deuils, les guerres ont resserré nos liens mieux que ne l'aurait fait «l'amour» au sens où vous l'entendez, chère enfant.

Nous nous entendons bien, Franz et moi, désormais, car nous savons ne pas nous déranger l'un l'autre. Je dois voyager pour ma santé physique et mentale; une année complète à Vienne et je deviendrais une petite vieille desséchée comme j'en vois tant à la cour. Si j'avais passé ne serait-ce qu'une année à Vienne, lorsque j'étais jeune, je serais devenue une sorte de poupée de cire sans sentiments ni émotions. Ce me fut impossible. J'ai dû fuir, pour mon propre salut, et je dirais même pour préserver ce qu'il me restait d'affection pour Franz. Tout ce que j'éprouve pour lui se serait probablement changé en mépris ou en indifférence totale, si j'étais restée. Au lieu de cela, j'ai trouvé quelqu'un qui sait le faire rire -ce que je ne peux plus faire, surtout depuis la mort de Rodolphe- et l'aider à traverser un quotidien difficile en l'égayant de son babil plutôt que de tenter de l'intéresser à la poésie ou à la philosophie, ce qu'il trouve assommant. Nous nous retrouvons donc avec plaisir chaque fois que je viens à Vienne, et je n'ai pas de plus grande joie que lorsqu'il me rejoint au Cap Martin ou à Menton, pendant l'un ou l'autre de mes voyages.
 
Cette vie, cette relation que j'ai avec Franz et que vous semblez désapprouver, c'est aussi une forme d'amour, chère Rachelle. Plus vrai, plus solide que n'importe quelle passion. Et je ne souhaite qu'une chose, ne pas lui survivre. J'ai survécu à bien des malheurs, mais celui-là, je ne le supporterais pas.
 
Sincèrement,
 
Élisabeth

Chère Élisabeth,

Merci pour votre réponse! Je n'ai jamais su que vous aviez eu un grand amour. On juge par ce qu'on entend (je suis désolée!) et je vous remercie de m'avoir éclairée.

Je sens que vous essayez d'échapper à la douleur, mais jusqu'où irez vous? Est-ce que votre sœur Hélène vous accompagne dans vos voyages?

Merci,

Rachelle


Chère Rachelle,
 
J'ai fait un voyage avec Hélène, il y a bien longtemps. En fait, j'étais très malade à Corfou, en 1861, et mon mari lui a demandé d'aller me rejoindre. Il savait que la présence d'Hélène me ferait du bien. Je crois que ma sœur m'a véritablement sauvé la vie à cette époque, non seulement en essayant de m'aider physiquement, mais en m'offrant sa compréhension pour tous les chagrins que je vivais depuis mon mariage: liberté perdue, enfants retirés à ma garde, rumeurs de la cour au sujet de l'amour de l'empereur... Elle est retournée ensuite faire rapport à Franz, et lui a dressé un tableau complet de ce qui m'empêchait d'être heureuse à Vienne. Les résultats de sa démarche n'ont pas été instantanés -Franz n'allait tout de même pas mettre sa mère dehors!- mais il y a eu quelques changements positifs dans notre vie de couple.
 
Sans nécessairement voyager «avec» Hélène, je l'ai tout de même retrouvée à de nombreuses reprises -tout comme mes autres sœurs d'ailleurs- lors de vacances à Garatshausen, en Suisse ou en France. Elle me manque terriblement.
 
Amicalement,
 
Élisabeth