Louis II, roi malgré lui?
       

       
         
         

Amfortas

      À sa gracieuse majesté l'Impératrice & Reine Elisabeth,

Dans la réponse que vous fîtes à une lettre intitulée «Louis II de Bavière», vous avez prétendu que Louis II ne supportait la couronne bavaroise qu'à regret. Je suis au regret de devoir non seulement nuancer vos propos, mais davantage encore ó et je vous supplie de ne pas m'en vouloir ó les récrier vivement. Je n'ai guère ici l'heur de débattre en profondeur de ce sujet qui du reste me passionne, aussi laissez-moi vous convaincre de la pleine acceptation par Louis II de sa royale charge par quelques simples exemples: je vous citerai les portraits qu'il fit faire de Sa personne en habit royal, tout louis-quatorziens; je vous remémorerai, dans le même ordre d'idée, le culte qu'il vouait à la Monarchie absolue française ó et à Louis XV et Marie-Antoinette en particulier ó, culte dont une simple visite à Linderhof vous convaincra de l'ampleur! je ne saurai par ailleurs que trop vous inciter à venir entrer en contact avec l'aspect mystique, byzantin, de la monarchie telle que la concevait Louis II, en pénétrant dans la salle du trône de Neuschwanstein.

Quant au réel abandon par Louis II de l'exercice proprement dit de la royauté, qui se manifesta au fil des années, il faut voir dans ce phénomène non pas désintérêt ou rejet progressifs, mais désillusion; désillusion causée par les tracasseries ministérielles toute bourgeoises auquel Il se heurta, Lui qui en définitive concevait l'exercice de la monarchie à l'aune d'un Louis XIV ou d'un Parsifal; Louis II finit en fin de compte par préférer jouer les Basileis à Neuschwanstein, que les chefs de cabinet à Munich. Oui, décidément il faut le dire: Louis II possédait au plus haut degré le sens de la monarchie absolue, et loin de renâcler à la souveraineté il tint à l'exercer pleinement. Et son échec final, tragique, est bien l'ultime preuve de sa ferveur monarchique.

Veuillez à présent recevoir les hommages de votre dévoué admirateur, et l'expression de ses sentiments les plus sympathiques.

Amfortas
         
         

Impératrice Sissi

      Cher Monsieur,

Je note au passage que vous avez signé du nom d'Amfortas, ce personnage de l'opéra Parsifal qui était, avec celui de Lohengrin, l'un des opéras que mon cher cousin aimait par-dessus tout. J'aime à penser que vous avez adopté ce nom en signe d'amitié envers ce malheureux roi qui a eu si peu d'amitiés vraies au cours de sa vie...

Je crois que vous m'avez mal comprise lorsque je parle de «Roi malgré lui». Je n'entends pas par là que Louis II ait négligé ou méconnu ses devoirs de roi! Bien au contraire, mon cousin était très conscient de la dignité qui lui était échue et il a longtemps assumé ses responsabilités avec intelligence et rigueur. Mais, tout comme moi, Louis a fini par être dégoûté par l'hypocrisie de son entourage, de la «politique» telle qu'on la conçoit dans les chancelleries... La promulgation de l'Empire d'Allemagne a, je crois, sonné le glas de son intérêt pour tout exercice réel du pouvoir, les Prussiens ayant condamné la Bavière et son roi à jouer désormais un rôle de second rang...

Quelqu'un de votre époque a déjà dit de moi que je suis une femme du 20e siècle, mais que je me suis «trompée de siècle comme on se trompe de porte»... image plaisante. Je crois pour ma part que mon cousin était un roi du 18e siècle qui serait né au 19e. À une époque où je me demande comment les peuples sur lesquels nous régnons nous supportent encore, sa conception de la monarchie absolue ne pouvait que l'entraîner vers la déception et la désillusion. D'autant plus que ce type de monarchie n'avait jamais existé en Bavière, la monarchie elle-même y étant toute récente. Sa propension à se voir en Louis XIV, à signer «Moi, le Roi» à construire de magnifiques châteaux a été considérée par ses détracteurs davantage comme une preuve de folie et de mégalomanie que comme une conception «louis-quatorzième» de la royauté, ainsi que vous le dites... Je crois, Monsieur, que vous avez cerné la personnalité de mon cousin beaucoup mieux que ne l'ont fait les supposés «psychiatres» qui ont décidé de l'enfermer sans même l'examiner. Sa fin misérable lui eût probablement été épargnée s'il avait eu davantage de gens comme vous, dévoués et loyaux, autour de lui en ce fatal soir du 8 juin 1886 où il fut interné, avec les conséquences dramatiques que l'on connut quelques jours plus tard...

Sincèrement,

Élizabeth
         
         

Amfortas

      Très chère Elisabeth,

Pardonnez-moi cette apostrophe peut-être familière, mais votre réponse m'a tellement comblé, j'y ai lu tant d'amour pour celui que nous aimons tous deux...!

Du reste, ce message n'en dira pas davantage, sinon que je vous remercie de cette belle réponse, et que je reste votre dévoué.

Amfortas